Lettre 317 : Henri Justel à Pierre Bayle

• [Londres] le 10 aoust [16]84
Monsieur

J’ay receu quatre journaux que vous avez eu la bonté de m’envoyer qui sont tres bons et tres utiles. On ne peut pas mieux faire, et on a raison de dire à Paris que vous avez surpassé tous ceux qui se meslent d’en faire. Je vous envoirai au premier jour un eschantillon d’une Transaction traduite de l’anglois en francois, afin que vous en jugiez [1]. Si celuy que j’employe ne reus[s]it pas, je tascherai d’engager une personne habile à travailler à ceste traduction là. Vous devez avoir receu une de mes lettres par Mr Morice [2] à qui je l’ai portée moy-mesme. On a imprimé depuis un livre in fol[io] intitulé Myographia nova cum figuris a Joanne Browne en latin à Londre 1684 [3] : le livre est curieux et vostre libraire le doit faire venir. Monsieur l’ evesque • d’Oxford a faict imprimer l’ Athenagoras reveu et corrigé, l’épistre de s[ain]t Clement avec quelque chose qui y manquoit et un Pere grec le tout in 12° [4]. On a montré la circulation du sang dans salamandra aquatica et dans une grenouille. On voit la mesme chose dans les insectes [5].

On faict / une machine à Paris pour nager entre deux eaux où on pourra faire toutes les experiences du vuide. Je v[ou]s en envoirai la description quand elle sera achevée [6]. Il me semble que je vous ai mandé qu’on avoit mis dans un vaisseau la machine pour amollir les os afin d’en faire de la gelée qui sera bonne à manger et tres utile aux malades [7]. Mr Lewenhoock de Delphe vous pourra faire par[t] des observations qu’il faict avec son microscope qui sont curieuses lesquelles s’imprimen[t] dans les Transactions [8]. Je ramasserai ce que je jugerai estre digne d’estre mis dans vostre journal et vous l’envoirai. Mr l’ evesque de Londre doit faire imprimer quantité d’escrits pour faire voir de quelle maniere la Reformation s’est faicte en Angleterre, qui ne sont point parmi les preuves donnees par le doct[eur] Burnet [9]. Il y en a assez pour faire un in folio. J’ay oublié de vous dire qu’il y a un livre intitule Summa theologia christiana authore Roberto Boyle Episcopo Clogherengi in 4° Dublinii 1684 [10]. Il merite d’estre leu. Mandez moy si vous recevez mes lettres par Mr Maurice[.]

Je suis

Monsieur

votre tres humble et tres obeissant serviteur[.]

  Justel

Il ne faut pas encore parler du dessein de monsieur l’ evesque de Londre[.]

 

• A Monsieur/ Monsieur Bayle profess[eu]r/ de philosophie/ à Rotredam

Notes :

[1] Bayle avait envoyé à Justel, à Londres, les premiers numéros des NRL, et Justel proposait en échange des traductions des Transactions de la Royal Society : voir Lettre 292.

[2] Sur M. Maurice, l’intermédiaire entre Justel et Bayle, voir Lettre 292, n.2.

[3] Voir John Browne, Myographia nova sive musculorum omnium […] accuratissima descriptio (Londini 1684, folio) ; une première édition en anglais sous le titre A Compleat Treatise of the Muscles avait paru à Londres en 1681.

[4] Voir, édités par John Fell, évêque d’Oxford, S. Patris Athenagoræ ... opera, ad mss. fidem recognita, traduction latine de C. Gesner ; notes grecques et latines de J. Markland (Oxonii 1682, 12°) ; S. P. Clementis ad Corinthios epistola II (Oxonii 1677, 12°) ; S. Theophili Episcopi Antiocheni ad Autolycum libri III. recogniti et notis illustrati, notes grecques et latines par J. Markland (Oxonii 1684, 12°).

[5] Il faut distinguer la lacerta aquatica ou triton, et la lacerta salamandra ou salamandre. Il est vrai, que du temps de Justel on appelait souvent ‘salamandre’ la lacerta aquatica, et c’est ce qu’avait fait William Molyneux dans une communication faite au cours d’une séance de la Société philosophique de Dublin, le 26 mai, 1684. Voir sa lettre écrite de Dublin à un secrétaire de la Royal Society, le 27 octobre 1685 et imprimée dans les Philosophical Transactions de cette société, n°177, décembre 1685. La démonstration en 1661 par le savant anatomiste italien Marcello Malpighi de la circulation du sang dans la grenouille a fait date puisqu’elle complétait les découvertes de Harvey en suivant le passage du sang entre le système artériel et le système veineux par l’intermédiaire des capillaires. Voir ses deux lettres à G.-A. Borelli : De pulmonibus observationes anatomicæ (Bononiae 1661, folio). Quant aux insectes auxquels Justel fait allusion, il s’agit vraisembablement des expériences du même Malpighi sur le ver à soie ou bombyx, qui ont elles aussi fait date. Jusque-là on connaissait mal la nature et fonction des organes intérieurs de cet insecte. Ces expériences ne démontrent cependant pas « la même chose » que celles qui avaient été faites sur la grenouille, puisqu’il ne s’agit ni de sang (mais d’hémolymphe) ni d’un système circulatoire comprenant des poumons. Voir M. Malpighi, Dissertatio epistolica de bombyce, Societati Regi, Londini ad scientiam naturalem promovendam institutæ, dicata (Londini 1669, 4°), éditée par Henry Oldenburg. Le manuscrit de ce mémoire est conservé à la bibliothèque de la Royal Society de Londres, société dont Malpighi était fellow. Sur Malpighi, voir F.J. Cole, A History of Comparative Anatomy from Aristotle to the Eighteenth Century (London 1944), ch.v, § xviii.

[6] Justel semble faire allusion à l’espèce de scaphandre autonome imaginée par Borelli (mort en 1679) deux siècles et demi avant la réalisation d’un modèle praticable : voir JS du 6 juillet 1682 et du 16 août 1683 sur la machine à respirer sous l’eau de Borelli, commentée par Bernouilli, qui conclut sans ambages que « la machine ne vaut absolument rien ». Sur les recherches menées en Europe en vue de la construction d’une cloche de plongeur ou d’un appareil analogue qui permette des travaux prolongés sous l’eau, voir A.J. Bachrach, « The History of the Diving Bell », Historical Diving Times, 21 (1998). L’appareil de Borelli, cependant, n’était certainement pas une « machine […] où on pourra[it] faire toutes les expériences du vuide ». Cette description inattendue fait penser plutôt à la machine pneumatique créée en 1650 par Otto von Guericke et améliorée ensuite par, entre autres, le chimiste néerlandais distingué Wilhelm Hombert en vue des expériences qu’il fit à Paris : voir le JS du 26 juillet, 1683 : « Expériences nouvelles et curieuses faites depuis peu de jours en présence de plusieurs des Mrs de l’Académie Royale des Sciences. Mr Homberg a fait une machine du vuide beaucoup plus simple et plus exacte que toutes celles dont on se sert ordinairement ».

[7] Il s’agit de la fameuse « marmite de Papin » ou autocuiseur. Voir Denis Papin A New Digester or engine for softning bones : containing the description of its make and use in these particulars : viz. cookery, voyages at sea, confectionary, making of drinks, chymistry, and dying. With an account of the price a good big engine will cost, and of the profit it will afford (London 1681, 4°). L’autorisation d’imprimer est signée pour la Royal Society de Londres par Sir Christopher Wren. La traduction française sous le titre La Maniere d’amollir les os (Paris 1681, 12°) suivit dès la même année. Voir l’annonce de l’ouvrage anglais dans le JS du 18 avril 1681 et le compte rendu de la traduction française dans le numéro du 25 août 1681.

[8] Le grand microscopiste Antoni van Leeuwenhoek (1632-1723), né à Delft, qui ne parlait que son natif hollandais et dont les articles pour les Philosophical Transactions de la Royal Society furent traduits par le secrétaire, Henry Oldenburg, contribua régulièrement à ce journal depuis 1673 jusqu’en 1723, l’année de sa mort et de la publication posthume de plusieurs de ses communications.

[9] Allusion à Henry Compton (1632-1713), évêque de Londres depuis 1675 et vigoureux adversaire de Jacques II Stuart, fortement engagé dans la bataille contre la Déclaration d’Indulgence en 1688. Justel évoque sans doute ici, non pas des ouvrages sur la Réformation en Angleterre dont Compton aurait encouragé la publication, mais l’édition par Compton des lettres qu’il avait adressées au clergé de son diocèse entre 1679 et 1685, qui devait paraître sous le titre : Episcopalia : or Letters of the Right Rev. Father in God Henry, Lord Bishop of London to the clergy of his diocese (London, 1686, 8°). Sur Compton, voir E. Carpenter, The Protestant Bishop : the life of Henry Compton (London 1956). Justel compare le projet d’ouvrage de Compton avec la célèbre composition de Gilbert Burnet (1643-1715), évêque de Salisbury, The History of the Reformation of the Church of England (London 1679, folio), dont une traduction française devait paraître à Rotterdam en 1694 ; voir aussi l’édition de N. Pocock, Oxford, 1865. Sur Burnet, voir T.E.S. Clarke et H.C. Foxcroft, Life of Gilbert Burnet (London 1907) et Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[10] Roger Boyle (1617 ?-1687), Summa theologiæ christianæ (Dublinii 1681, 4°). Justel a confondu cet auteur avec le célèbre Robert Boyle, fellow de la Royal Society.

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