Lettre 323 : Louis Tronchin à Pierre Bayle

[Genève, le 25 août 1684]

• Monsieur

J’attendois avec impatience quelque commodité, pour vous rendre les tres humbles actions de graces que je vous dois du bel ouvrage touchant les cometes, dont vous avez eu la bonté de m’envoyer un exemplaire [1] : je l’ai receu avec tout le ressentiment* qu’un homme plein d’estime pour vous peut avoir ; tant à cause du merite du livre, rempli d’une doctrine si utile et si agreable, qu’à cause de son autheur que j’honore au dernier point. On voit dans tout ce qui sort de vos mains tant de sçavoir, et de jugement, et une elocution si propre à toucher les lecteurs, que votre reputation se va établir, comme celle de l’un des meilleurs écrivains de nostre temps : j’en ai beaucoup de joye ; et je ne manque pas d’en parler dans les occasions conformément à ce que je vous en dis. Si vous me faites jamais l’honneur de m’écrire, je vous supplie de me donner la satisfaction de sçavoir seurement, si vous estes l’autheur de la Critique generale de l’histoire du calvinisme, ou si c’est quelque autre qui ne vueille pas estre connu pour eviter les disgraces que ce livre pourroit attirer sur un écrivain qui demeureroit en France [2] ; et quoi que vous me decouvriez, je vous asseure en homme d’honneur que je tiendrai secret tout ce que vous desirerez ; ne voulant pas même que vous m’en disiez plus que ce que vous trouverez à propos.

Mais en vous / parlant de vos productions, je ne peux que vous témoigner l’extreme douleur que j’ai euë du decés de Monsieur Baile vostre frere [3]. J’avois lié une si étroitte amitié avec lui, et il avoit de si bonnes qualitez, que je ne sçaurois vous dire à quel point cette perte m’a esté sensible ; et je me represente assez à quel degré vous pouvez en avoir esté touché[.] Cependant, Monsieur, il faut que nous nous soumettions tous à la volonté de Dieu : il est delivré d’une vie sujette à bien des disgraces ; et dans le temps où nous sommes, il semble que ceux que Dieu retire en sa grace sont les plus heureux. Vous estes trop bon chrestien pour n’avoir pas fait toutes ces reflexions : et je prie Dieu qu’il conduise tellement vos pensées, que vous soyez rempli de consolation et de joye, en considerant la vanité de ce monde, et l’excellence des biens que Dieu nous donne apres la mort.

Je ne sache rien à vous écrire d’ici que vous ne puissiez déjà sçavoir. On attend de jour à autre l’intendant de Bourgogne au pays de Gex [4], et l’on asseure qu’il est à Anneci vers l’évesque qui est dit évesque de Geneve, et du ressort duquel est le pays de Gex [5]. On craint qu’à sa venue il ne frappe quelque grand coup contre les sujets du [Ro]i qui sont de la religion*, et contre leurs temples : on verra bien tost ce qui en sera. Toutes les provinces du Daufiné, de Vivarés, • Cevennes sont dans la derniere desolation par l’extorsion des gens de guerre, et par les emprisonnem[en]ts : il n’y qu’une grace imprevuë du Ciel capable d’empescher la derniere ruine de nos Eglises [6]. Dieu veuille en avoir compassion. / 

On est un peu surpris de voir la fermeté avec laquelle Mr Jurieu nie la verité de ceste maxime, quæ sunt eadem uni tertio, sunt eadem inter se ; et des similitudes qu’il allegue pour faire comprendre la Trinité [7] : tout ce qu’il y a de philosophes ici sont éloignez de ses pensées. C’est dans L’Esprit de Mr Arnaud ; où l’on auroit aussi souhaitté qu’il n’eust pas parlé de certains hommes, d’Estat et d’Eglise, qui ne paroissent pas agir contre nous : mais peut estre a-[t-]il des raisons que l’on ignore [8]. Je me recommande à l’honneur de vos bonnes graces, et suis inviolablement et avec ardeur

Monsieur

Vostre tres-humble et tres-obeissant serviteur Tronchin

A Geneve ce XXV aoust 1684

A Monsieur/ Monsieur Baile, professeur en/ philosophie/ À Roterdam •

Notes :

[1] Bayle avait envoyé des exemplaires des Pensées diverses à ses amis de Genève, M me de Windsor, Jean-Robert Chouet et Louis Tronchin (voir Lettre 322) ; les lettres qu’il leur avait sans doute adressées pour accompagner ces envois ne nous sont pas parvenues.

[2] Bayle avait fait cette confidence à Chouet (voir Lettre 322, n.5), et celui-ci en avait sans doute dit un mot à Tronchin.

[3] Sur la mort de Joseph Bayle, voir Lettres 272 et 275.

[4] A cette date, l’intendant de Bourgogne était Nicolas-Auguste de Harlay, seigneur de Bonneuil (1647-1704). Ancien élève des Petites Ecoles de Port-Royal, il fut un ami intime de Philippe Goibaud Du Bois, protégé des Guise, et devait être son exécuteur testamentaire en 1694. D’abord intendant en Bourgogne, Harlay-Bonneuil fut nommé premier ambassadeur plénipotentiaire pour préparer les traités de Ryswick (1697), qui mirent fin à la guerre de la Ligue d’Augsbourg. En 1700, il devint conseiller d’État. « Avec une figure de squelette et de spectre », il n’arrivait pas à s’imposer à ses interlocuteurs hollandais lors des rencontres préliminaires de Maastricht. Ils ont même l’impudence de lui faire sentir qu’ils le prennent pour un échantillon « de la réduction où se trouvait la France ». D’où le mot célèbre de Saint-Simon : « Homme d’esprit, mais c’était à peu près tout ». Sur lui, voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[5] Jean d’Aranthon (parfois Arenthon), évêque d’Annecy de 1661 à 1695 : voir Lettre 181, n.10, et H. Baud (dir.), Histoire des diocèses de France : Genève-Annecy (Paris 1985), p.141 ss., 304.

[6] Le Tableau naïf des persecutions qu’on fait en France à ceux de la Religion réformée, avec une apologie pour le mouvement arrivé dans le Dauphiné, Vivarets et Cevennes, à l’occasion du projet et de ceux qui l’on suivi (Cologne 1684, 12°), ouvrage d’un pasteur cévenol non identifié, vient alors de paraître. Voir Avertissement aux protestans des provinces (1684, éd. E. Labrousse, Paris 1985), p.14s.

[7] Pour démontrer, contre les sociniens, que la trinité est une doctrine scripturaire, Jurieu recourt à des comparaisons avec le soleil et le lignage : L’Esprit de M. Arnauld (Deventer 1684) i.205-206.

[8] Dans L’Esprit de M. Arnaud, Jurieu pose la question de savoir pourquoi la France est si hostile aux réformés ; il passe en revue tous les membres puissants de la Cour, avant de conclure que la persécution a son origine dans l’hostilité irraisonnée de Louis XIV à l’égard de la Réforme.

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