Lettre 324 : Jacques Lenfant à Pierre Bayle

A Heydelberg ce 26 Aoust 1684

Je commence ma lettre, Monsieur, par vous apprendre que je reçus hier l’imposition des mains et que je suis établi ministre de l’Eglise françoise d’Heidelberg [1]. Cette église n’avait jamais eu deux pasteurs. Et cela arrive par une volonté particulière de notre prince, la quelle le Sénat ecclésiastique me signifia il y a environ 15 jours. J’ay outre cela le titre de ministre de Madame l’Electrice douairière [2], qui m’a pris en amitié et m’a souvent fait venir proposer dans sa chambre. Je m’attendai d’aller en Hollande avec les marchands de Francfort [3], mais vous voyez par là que la providence a rompu mes mesures*. Au moins, si je n’ai pas l’honneur de vous voir, je me console de ce que je suis dans un lieu où nous pourrons continuer notre commerce, auquel je prens un singulier plaisir et dont je tire beaucoup de profit.

Je vous remercie très humblement du soin que vous avez pris et que vous voulez bien prendre encore / de l’affaire de M. de Saumaise [4]. Si, de mon côté, mon séjour icy vous pouvoit être de quelque utilité, faites moi la grâce d’être persuadé de mon empressement et de ma sincérité. J’ay envoyé vôtre lettre à Monsieur Minutoli [5]. Si cette voye vous est plus commode pour écrire à Geneve, vous m’obligerez toujours de m’envoyer icy vos lettres.

Tout le monde se réjouit icy de votre journal, et on l’attend avec impatience. Monsieur Spanheim, qui a été icy et qui y est établi en qualité de conseiller ecclésiastique, de conseiller privé de S[on] A[ltesse] E[lectorale] et de professeur honoraire [6], m’en a parlé avec éloge. Je ne doute point que M. Leers a envoyé à Francfort des exemplaire[s] de la Morale du Pere Mallebranche [7] et la Critique du V[ieux] T[estamant] du Pere Simon [8] qu’on m’a dit s’imprimer chez lui. En tout cas s’il n’etait pas dans ce dessein je vous prie, Monsieur, de faire en sorte qu’il en envoye des exemplaires pour moi que je lui payerai ce qu’il vaudront. J’espere d’aller à cette foire pour voir les amis du dedans et du dehors. M. Fabrice vous baise les mains et vous remercie de votre souvenir. J’ecrirai à M. Spener pour savoir s’il ne prepare rien de nouveau [9].

Nous avons icy, par le moyen de Monsieur de Schomberg, envoyé extraordinaire du Roy dans cette cour, quatre tomes des Œuvres mêlées de M. S[ain]t Evremont [10]. Il écrit avec beaucoup d’esprit et de politesse, mais il y a quelque chose dans son stile de trop recherché et qui ne peut être goûté que par les gens d’esprit de prétention. Les trop fréquentes liaisons du discours donnent au stile une exactitude désagréable ; mais d’ailleurs un stile sans liaisons est trop affecté et donne trop de peine à un lecteur qui n’en est pas accoutumé. Ce dernier défaut règne dans les livres de M. S[ain]t Evremont. Nous avons aussi Le Plutus et les Nuées d’ Aristofane traduite par Mademoiselle Le Fevre [11] et un discourt sur L’Education d’un prince par M. de Varillas [12]. La vigueur de M. Arnaud me surprend à son âge. Je n’ay jamais pu trouver son premier livre [13] à Francfort ; j’espère que cette fois je serai plus heureux.

L’esprit a cessé ou du moins suspendu ses opérations. Il y a dans cette affaire des caractères manifestes de fourberie [14]. Cependant il n’y a que le petit nombre choisi qui ose s’en déclarer. Le grand nombre traitte d’atées / ceux qui ne veulent pas prendre cela pour un phénomène surnaturel. Pour moi, je disois à ces gens là, que c’étoit assez de les traiter d’ adiablistes. Je trouve plaisantes ces conséquences. « Il ne croit pas qu’il y ait des esprits qui se divertissent par le monde, au dépens des hommes. Donc il ne croit point de Diable. Il ne croit point de Diable, donc il ne croit point de Dieu. Ergo glu [15]. » Je ne doute point que vous n’ayez oui parler quelquefois des disputes qui étoient entre M. Claude et M. Pajon touchant la grâce médiate ou immédiate. Je vous apprens, que ces Messieurs sont accordez. Le mar[quis] de Ruvigni, Allix et La Bastide ont été les arbitres de ce différent, et l’on a promis et signé la paix [16]. De part à d’autre, il y avoit bien du mal entendu dans le fait et dans le droit. Il y a longtems qu’on m’a parlé des manuscrits sur le franc arbitre et sur la prédestinat[io]n. Je n’ose vous dire sur ce papier, à qui on les attribue [17].

Si vous pouvez rendre quelque service à Mr Rossel [18], qui vous rendra cette lettre, vous m’obligerez infiniment : c’est un ministre du Languedoc, réfugié et condanné à être pendu. Il s’en va à Dublin joindre M. son père.

Je suis, Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur. Lenfant

Je vous prie d’avoir la bonté de faire tenir prontement cette lettre à mon frère.

Notes :

[1] Jacques Lenfant était parti de Genève fin 1683. Il devait rester à Heidelberg, « en qualité de chapelain de l’Electrice douairiére palatine et de pasteur ordinaire de l’Eglise françoise » (J.G. de Chauffepié, Nouveau Dictionnaire, art. « Lenfant ») jusqu’à l’invasion du Palatinat par les troupes françaises. En octobre 1688, il allait se rendre à Berlin où se déroulerait l’essentiel de sa carrière.

[2] Celle qui est désignée comme « Madame l’Electrice douairière » du Land de Heidelberg est la première épouse de Charles-Louis , électeur palatin du Rhin, qui avait épousé Charlotte Louise, princesse de Hesse-Cassel (1627-1686) ; il s’était séparé d’elle en 1657 pour épouser, en noces morganatiques, Louise von Degenfeld (?-1677).

[3] Avec les marchands venus participer à la foire de Francfort.

[4] Sur Anthony Clement et l’affaire des lettres de Saumaise, voir Lettres 264, n.2, et 302, n.5, et 314, n.3,

[5] Aucune lettre de Bayle à Minutoli de l’année 1684 ne nous est parvenue.

[6] A cette date, Frédéric Spanheim le fils, frère d’ Ezéchiel Spanheim, était professeur de théologie auprès de Charles II, électeur palatin (1651-1685), qui devait mourir à Heidelberg le 26 mai 1685.

[7] Malebranche, Traité de morale, voir Lettre 314, n.23.

[8] Richard Simon, Histoire critique du vieux Testament, voir Lettre 341, n.4.

[9] Sur Spener, voir Lettre 302, n.8.

[10] Lenfant fait sans doute allusion aux tomes VII et suivants des Œuvres meslées de Saint-Evremond, qui venaient de paraître à Paris (tomes VII-XI, Paris 1684, 12°).

[11] Le Plutus et les Nuées d’Aristophane, comédies grecques traduite en françois, avec des remarques et un examen de chaque pièce, selon les règles du théatre (Paris 1684, 12°), traduction d’ Anne Le Fèvre, épouse Dacier.

[12] Antoine Varillas, La Pratique de l’éducation des princes (Paris 1684, 4°) : voir Lettre 287, n.5.

[13] Le « premier livre » d’ Antoine Arnauld est sans doute son premier ouvrage de controverse contre les réformés : Le Renversement de la morale de Jésus-Christ par les erreurs des calvinistes touchant la justification (Paris 1672, 4°), ou peut-être le grand ouvrage composé avec la collaboration de Nicole, la « grande » Perpétuité de la foy de l’Eglise catholique touchant l’Eucharistie […] (Paris 1669-1674, 4°, 3 vol.).

[14] Sur cette affaire de « possession » prétendue, voir Lettre 302, p.226.

[15] « Ergo glu capiuntur aves » : « D’où il s’ensuit qu’on prend les oiseaux à la glu ». C’est-à-dire, ironiquement : « c’est d’une logique implacable », conclusion burlesque par laquelle on terminait autrefois des raisonnements baroques ; on parlait aussi d’un « faiseur d’ergo-glu » pour désigner un raisonneur confus et intarissable.

[16] Le pasteur Charles Le Cène, disciple de Claude Pajon, défendait les idées de son maître au sein du consistoire de l’Eglise de Paris, à laquelle il était provisoirement attaché. Dénoncé par un ancien pour avoir parlé, dans une explication du Catéchisme, de la production de la foi sans mentionner l’opération du Saint-Esprit, il s’était plaint, en août 1683, de l’injure qui lui était faite. Une réunion organisée par Jean Claude chez le marquis de Ruvigny avait semblé clore le débat, d’autant que Le Cène demandait son congé. Comme l’acte par lequel le consistoire le lui octroyait mentionnait les accusations qu’on avait portées contre lui, Le Cène avait refusé de le signer et en avait appelé au synode (octobre 1683), soutenu par Pierre Allix et Claude Pajon. Voir J.G. de Chauffepié, Nouveau Dictionnaire, art. « Cene (Le) », qui publie les pièces de cette affaire mais ne mentionne pas l’épilogue que narre ici Lenfant ; voir aussi F. Puaux, Les Précurseurs français de la tolérance au siècle (Paris 1881), p.91-94 ; O. Fatio, « Claude Pajon et les mutations de la théologie réformée à l’époque de la Révocation », in R. Zuber et L. Theis (éd.), La Révocation de l’édit de Nantes et le protestantisme français en 1685 (Paris 1986), p.222.

[17] Ces manuscrits sont très vraisemblablement ceux qui composeront la première partie des Entretiens sur diverses matières de théologie. Comme l’indique le sous-titre, Le Cène y aborde « les questions de la grace immédiate, du franc-arbitre, du péché originel, de l’incertitude de la métaphysique, et de la prédestination ». Cet ouvrage, dont la seconde partie est de Jean Le Clerc, paraîtra en 1685 et fera l’objet d’une notice dans les NRL d’avril 1685, cat. xiv.

[18] Le présidial de Nîmes avait condamné le 3 juillet 1684 par contumace Charles Rossel, pasteur d’Avèze de 1681 à 1684, ainsi que plusieurs de ses collègues, à être pendus, leurs biens étant confisqués. Son père, Josué Rossel, alors pasteur du Vigan, fut condamné à être rompu vif. Ces condamnations faisaient suite à la participation des ministres au projet de Brousson, qui consistait à prêcher sur les « masures ». Voir BSHPF, 48 (1899), p.663. Josué Rossel deviendra pasteur de l’Église française de Dublin ( Proceedings of the Huguenot Society, VII, Dublin, 1893).

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