Lettre 326 : Père Ange de La Brosse à Pierre Bayle

D’Amsterdam 29 aoust 1684

• Je n’eusse jamais cru, Monsieur, qu’un depaïsé, un Arabe, un Persan, dût se commettre avec un auteur françois de ce tems, c’est ce qui m’a fait hesiter, avant de prendre la plume pour repliquer à vôtre lettre trop obligente [1], mais enfin vôtre honeteté* m’a fait resoudre à choisir de deux maux le moindre, à passer plutôt pour temeraire que pour ingrat : il est vray que j’ay eu de la peine de me persuader que les satisfactions que vous me faittes ne soi[e]nt point de railleries, mais vous pardonnerés cette expression, lors que je vous assure que je prens enfin ces satisfaction[s] pour des bienfaicts gratuits, dont vous avez voulu m’honorer.

Je n’ose point m’embar[r]asser d’avantage pour vous repondre touchant ce qui me concerne : je viens s[e]ulement à l’eclaircissement de quelques points de vôtre lettre ; vous ditez [ sic], que « vous me croyiés en Perse où vous etiez fort assuré que votre livre ne viendroit jamais »[ ;] vous vous trompez en celà, je savois plus de nouveautez en Perse dans un an, que je n’en apprens icy en quatre, les nations de l’Europe y font venir tout ce qu’il y a de nouveau et se le communiquent avec passion et empressement : quant à ce que vous ditez de m’etre chagriné • des termes de vôtre seconde edition [2], jugez en par l’aveu que je vous fais d’avoir veu votre manuscrit avant d’etre imprimé en main du feu Mr S[aint] Guelin [3] ; j’ay pretendu s[e]ulement faire sçavoir au public par ma replique, et à vous en particulier par Mr le chevalier Chardin [4], que les autheurs que vous avez consulté[s] touchant le terme de mussulmens et guiaour sont des passevolans*, qui n’ont pas digeré ny la signification, ny l’usage de ces mots dans le Levant ; et je ne croy pas que ce soit une presomption en moy, d’avoir eu quelque penetration plus particuliere qu’eux en cette matiere, puis qu’outre ma profession, le sejour que j’ay fait en ces pays m’a donné droit, et occasion de rechercher les abus que l’on fait sur ces termes : je vous / avoue que je n’ improuve* pas la tolerance de ces mots dans des lettres ou dans des discours ordinaires, mais aussi vous m’avouerez qu’il faut • que l’on soit plus exacte dans les livres sacrez, et dans les livres que l’on produit comme dogmatiques sur • ces matieres du Levant[ ;] c’est pourquoy je ne puis souffrir que des taverniers s’en melent [5], et que ces passevolans soi[e]nt citez comme des oracles ; il n’y a point de gens au monde qui fasse plus de tort à la verité que ces enfarinez*, c’est pourquoy un honete homme n’oseroit parler aprez eux ; je n’en dis pas davantage de peur de choquer vôtre esprit de moderation que j’aime, et que j’estime infiniment. Je comprens le sens de vôtre sentiment touchant mon compliment à Mr le comte d’Avaux, je suis bien aise de voir que ma critique avoit devancé la vôtre. Je n’ose rien dire touchant les coups que vous portez à Mr l’abbé de La Chambre en reparant les siens [6] ; je les admire comme des coups de maitres, c’est trop fin, c’est trop fort pour un homme comme moy, elevé, pour ainsi dire, parmy des Arabes grossiers ; j’aurois bien du plaisir de voir qu’il cedat aux traits de vôtre honeteté, et bien plus encore s’il n’y cede point, c’est pourquoy je voeuz [ sic] bien me procurer ce plaisir en lui envoyant vôtre lettre ; et si vous me faittez tenir un exemplaire de la 2 e edition de votre Lettre sur les cometes, je la fairay tenir par voye de Mr l’ abbé de Varenes [7], ou de Perut [8], son intime amy qui partira d’icy pour Paris dans sept ou huict jours.

Enfin quant à moy je vous cede dés à present, puisque je voeux bien vous rester encore redevable d’une reponce à trois pages de cinq que contient vôtre lettre, pour pouvoir avoir l’occasion de vous ecrire une seconde fois : si j’ay l’occasion j’auray l’honneur de vous rendre visite à Roterdam ; cependant je vous souhaitte toutes les lumieres, et benedictions du ciel que je souhaitte à moy meme, qui suis, Monsieur, votre tres humble e[t] tres obeis[sant] serviteur en J[ésus] C[hrist.] De Labrosse.

Pour/ Monsieur Baile/ A Roterdam. •

Notes :

[1] Sur l’intervention de l’abbé Cureau de La Chambre et les efforts de Bayle de calmer l’énervement du Père Ange de La Brosse provoqué par une remarque acerbe des NRL, voir Lettres 283 et 319, n.5. Cependant il s’agit ici d’une lettre que Pierre a lui-même adressée au Père Ange de La Brosse : elle ne nous est pas parvenue ; on comprend par le passage cité plus bas que Bayle lui avait envoyé un volume, probablement un numéro des NRL.

[2] Dans la Lettre XXX de la Critique générale, Bayle s’était exprimé de la manière suivante : « L’auteur de la version latine de la Pharmacopée des Perses, qui s’appelle le R. P. Ange de St Joseph, carme déchaussé de Toulouse, se plaint fort d’un abus populaire qu’il dit qu’il ne sauroit être trop évité par nos ecrivains, et qui consiste en ce que nous donnons communément aux sectateurs de Mahomet l’éloge de musulmans, qui signifie confesseurs et professeurs de la vraye foi, au lieu que, pour parler chretiennement et correctement, il faudroit qu’on les appellât les messulmans, c’est à dire prétendus, comme l’on dit à proportion les prétendus réformez. Voilà qui est bien missionnaire, c’est à dire pédantesque et superstitieux, comme s’il étoit fort important à la propagation de la foi de donner un nom plûtôt qu’un autre aux infidelles. » La 3 e édition de la Critique générale, sortie en mai 1684, avait adouci son commentaire : « Je ne veux point blamer le zele qu’il témoigne pour la bonne cause, mais il me permettra, s’il lui plaît, de croire qu’il n’est pas fort important à la propagation de la foi… » ( OD, ii.150).

[3] Gabriel de Saint-Glen (ou Ceinglen, Ceinglein) collaborait à la Gazette d’Amsterdam et résidait dans cette ville depuis 1673 ; il devait y diriger le périodique Nouvelles solides et choisies, publié entre 1683 et 1689, comme le révèlent deux lettres de Bayle du 10 avril 1684 (Lettre 260) et du 18 janvier 1685 (Lettre 376). Saint-Glen fut employé à titre de journaliste ou d’informateur par Guillaume III et jouait sans doute le rôle d’intermédiaire entre la cour et le monde des journalistes. C’est ainsi qu’il aurait connu Henri Desbordes, l’imprimeur des NRL, dont il aurait eu le manuscrit entre les mains.

[4] Le Père Ange de la Brosse fait allusion à la publication de son ouvrage Gazophylacium linguae Persarum, triplici linguarum clavi italicae, latinae gallicae... reseratum... (Amstelodami 1684, folio), dont un compte rendu avait paru dans le JS du 10 juillet 1684, ainsi qu’à une intervention auprès du journaliste de Jean Chardin, autre grand voyageur en Perse. Si cette intervention a donné lieu à une correspondance entre Bayle et Chardin, celle-ci n’a pas survécu. Jean Chardin (1643-1713), fils d’un riche orfèvre calviniste de la place Dauphine à Paris, fut envoyé en Orient par son père, traversa la Perse, séjourna en Inde et revint à Paris, où il publia, en 1671, Le Couronnement de Soleïmaan, troisième roy de Perse et ce qui s’est passé de plus mémorable dans les deux premières années de son règne (Paris 1671, 16°). Après un nouveau séjour en Orient, prévoyant les difficultés des huguenots en France, il se réfugia à Londres vers 1681 et fut nommé chevalier, puis plénipotentiaire britannique auprès des Etats de Hollande. Il mourut à Londres en 1713. En 1686, il fera paraître son Journal de voyage qui eut plusieurs éditions : Journal du voyage du chevalier Chardin en Perse et aux Indes orientales, par la Mer noire & par la Colchide, qui contient le voyage de Paris à Ispahan (Londres 1686, folio). Bayle lui consacrera deux articles des NRL : septembre 1686, art. VII et octobre 1686, art. II.

[5] La Brosse joue avec mépris sur le nom de Jean-Baptiste Tavernier (1605-1689), auteur de plusieurs relations de voyages en Turquie, en Perse et aux Indes.

[6] Sur les « coups » que Bayle avait portés dans les NRL contre l’abbé Cureau de La Chambre, voir Lettre 283, n.5.

[7] Nous n’avons pas su identifier avec certitude l’ abbé de Varennes.

[8] Nous n’avons pas su identifier M. Perut (ou Pérut).

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