Lettre 329 : Pierre Bayle à Jean Le Clerc

A Roterdam le me[r]credi 6 sept[embre] 1684

• Je n’ai recu votre lettre du 16 d’aout que le de ce mois, et je vous puis asseurer Monsieur qu’il n’etoit pas necessaire que je la receusse plutot, afin de faire ce que vous souhaittez concernant Mr A[llix] [1]. C’est un homme que j’estime infiniment à cause de ses beaux dons, et de son erudition, et que j’aime à cause de la bonté fort cordiale qu’il me temoigne. Ainsi soyez persuadé que je travaillerai de mon mieux pour empecher qu’on ne le croie l’auteur de l’ouvrage sur la predestination. Je suis asseuré que ce n’est pas lui, quoi qu’une personne m’ayant dit tenir de la bouche de Mr Des Bordes que Mr A[llix] lui avoit envoié le m[anu]s[crit] et ayant cru pouvoir inferer de la maniere qu’on disoit qu’il l’avoit envoié, que c’etoit en qualité de pere de l’ouvrage, j’aye cru d’abord que ce pouvoit etre lui, voiant d’ailleurs que c’est la production d’un habile homme. Je suis bien aise que vous ne trouviez pas mauvais que je ne me soit pas plus etendu sur cet ouvrage, et que le temperament que j’ai gardé vous paroisse à propos. Je ne vois pas au reste que le public penche fort à attribuer le livre à celui dont nous parlons. Les uns disent en general qu’il a eté envoié de Paris, les / autres descendant un peu plus dans le particulier, disent que c’est un ministre qui en est l’auteur, et qu’en quelque lieu qu’il soit, il est Francois, son langage le donnant à connoitre.

Je parlerai avec bien de la joye des dissertations de feu Mr votre pere, et je croi que je les aurai assez tot pour les Nouvelles de sept[embre] [2]. J’ecris à Mr Des Bordes qu’il m’envoie les 2 traittez sociniens dont vous me parlez [3]. Si le premier a quelque force et quelque philosophie j’en parlerai assez au long, et je me contenterai de 3 ou 4 lignes sur l’autre.

Je ne trouve point dans ma memoire aucun fai[t] qui soit dans le cas que vous me proposez [4], mais [je] croi qu’il s’en peut trouver dans le Theatre de Zvinger que je n’ai pas. Si en lisant j’en rencontre quelques uns je vous les indiquerai. Si vous vouliez des exemples tirez des demonographes, je croi que vous en trouveriez beaucoup. Par exemple les Histoires tragiques de Du Rosset [5] vous content que le chevalier Du Guet de Lyon ayant eu afaire avec une • femme qui declara puis apres qu’elle etoit le diable fut trouvé roide mort le matin avec ses camarades à la reserve d’un qui eut encore assez de vie pour raconter le fait. On dit aussi que / des gens condamnez à • etre decapitez, n’ayant eté frapez du boureau qu’avec une verge, parce qu’on ne leur vouloit donner que la peur, ou n’ayant receu qu’un seau d’eau sur le cou, ont pourtant eté trouvez morts de la frayeur et de la peur. Mais où trouver des attestations valables d’une telle chose qui se dit • par tout pays[?]

J’ai vu la lettre de Mr l’ abbé de La Chambre par la communication que m’en a faite Mr de La Brosse, à qui j’ai ecrit, et il m’a repondu fort honnetement* [6]. Je vous remercie de bien bon cœur de la peine que vous avez prise de lui montrer l’endroit de la 3. edition, • Je suis bien aise qu’il en soit satisfait, car j’ai eu cela en veuë en le changeant, et en lui ecrivant. Vous me flatez au commencement de votre lettre. Souvenez vous je vous prie qu’une critique de votre part me fera plus de bien qu’un eloge, et que sur ce pied là elle me sera toujours tres agreable.

Je suis Monsieur

votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle

A Monsieur/ Monsieur Le Clerc professeur/ A Amsterdam

Notes :

[1] Voir Lettre 319, où Le Clerc avertissait Bayle de l’attribution erronée à Pierre Allix de l’ouvrage de Charles Le Cène, De l’Etat de l’homme après le péché.

[2] Le père de Jean Le Clerc s’appelait Etienne ; il avait été candidat malheureux en concurrence avec Alexandre Morus à la chaire de grec à l’Université de Genève en 1639 ; il obtint cette chaire quatre ans plus tard à l’occasion de la promotion de Morus à la chaire de théologie. L’oncle de Jean Le Clerc, David, avait séjourné à Oxford et avait publié une traduction latine du Discours de la méthode de Descartes ; il obtint, en 1619, à l’âge de vingt-huit ans, la chaire d’hébreu à l’Université de Genève et l’occupa jusqu’à sa mort en 1654. Spécialiste de la langue hébraïque, il étudia aussi le chaldéen, le syriaque et l’arabe, et publia une édition de l’Alcoran. L’ouvrage dont il est ici question (voir Lettre 319, n.2), publié chez Henri Wetstein, comporte des travaux du père et de l’oncle de Jean le Clerc : Davidis Clerici in Gevensi Academia olim linguarum Oreientalium Professoris, Quæstiones sacræ, in quibus multa Scripturæ loca, variaque linguæ sanctæ idiomata explicantur. Accesserunt similis argumenti Diatribæ Stephani Clerici. Edidit et annotationes adjecit Joannes Clericus St[ephani] filius (Amstelædami 1684, 8°) ; Bayle devait en donner le compte rendu dans les NRL, septembre 1684, art. X.

[3] Sur ces deux traités sociniens, de Wissowatius et de Preussius, voir Lettre 319, n.3 et 4.

[4] Dans sa lettre du 16 août, Le Clerc avait demandé à Bayle de lui fournir des exemples de morts dues à une terreur subite, au trouble causé par quelque spectacle étrange ou « au moins de douleur, et sur le champ ».

[5] Bayle renvoie Le Clerc à Théodor Zwinger, Theatrum vitæ humanæ (Basileæ 1571, folio, 3 vol.) et aux Histoires mémorables et tragiques de ce temps (Paris 1619, 8°) de François de Rosset : pour l’histoire de La Jaquiere, lieutenant du chevalier du guet de Lyon, voir p.329-346. Sur l’ouvrage de Rosset, dont la première édition est de 1614, voir aussi Lettre 164, n.65.

[6] Sur la pacification du Père Ange de La Brosse, effectuée par Bayle avec l’aide de l’abbé Cureau de La Chambre, voir Lettre 283.

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