Lettre 331 : Pierre Meherenc, sieur de La Conseillère à Pierre Bayle

• à Hambourg le 2/12 sept[em]bre 1684

Vous voulés donc, Monsieur, que je ne sois pas toûjours auditor tantum numquamne reponam [1], et savoir faire reflexion au peril qu’il y a pour des gens comme moy à s’en ériger en auteur dans un siecle comme celuy cy[,] vous voulés que je mette la main à la plume [2], comme vous avés beaucoup de pouvoir sur moy je veux bien suivre vôtre conseil mais à condition s’il vous plaist que vous ne me refuserés pas vôtre secours et celui de Mr. Jurieu, sans les quels je vous declare que je demeureray dans le silence[.] Car enfin je sçay trop quid valeant humeri quid ferre recusent [3] pour entreprendre un ouvrage de ceste nature sans d’autres lumieres que les miennes, il faudra s’il vous plait que vous ayés la bonté l’un et l’autre de me procurer quelques memoires[,] de m’indiquer quelques livres, de me donner quelques eclaircissements et avec ces secours favorables je mettray volontiers la main et la plume pour la deffense de Luther [4][.] Je vous demande cette grace, Monsieur, avec d’autant plus d’instance qu’étant obligé de [precher] tous les huit jours sans avoir le don de la meditation, les occupations de ma charge [5][,] parmy les quelles il se mesle souvent d’autres affaires, me derobent malgré moy la meilleure partie de mon temps et d’ailleurs la nature ny la grace ne m’ont pas fourni comme vous autres messieurs de l’esprit et de la plume des quels les meilleures choses coulent de source avec abondance et avec facilité et chés qui enfin il y a toujours grande aliquid quod pulmo animæ prælargus anhelet [6], pour moy / Monsieur, icy non tam licet esse beato [7], il me faut du temps et de la peine pour les moindres productions, et si en m’encourageant à écrire vous ne me pressiés charitablem[en]t la main, je vous dirois absolument que je n’en veux rien faire pour mon honneur ; encores donc, Monsieur, que je ne me sente pas capable de repondre à l’attente que vous avés donnée de moy touchant les memoires de Strasbourg [8], je vous prie tres humblement de les faire venir en promettant seûlement qu’on tâchera de les faire valoir et de les mettre en œuvre et puis même que cest amy dont vous me parlés a • de si bonnes habitudes à Strasbourg faites en sorte s’il vous plaîst qu’il tâche d’en faire venir en même temps deux livres que je voys cités avec éloge sur le sujet de Luther et que je ne scaurois trouver icy, l’un est Vindicia Lutherana par un professeur en theologie de Strasbourg nommé Froëreisenius [9] et l’autre qui a pour auteur Joh. Conradus • Dannauerus aussy professeur en theologie à Strasbourg a pour titre Dialogi Socratis cum Georgio Valu. M. Capuc [10][,] où il doit se trouver plusieurs choses touchant Luther ; vous pouvés repondre pour moy du prix que pourront coûter ces livres et j’y satisferay ; pour les Florimond [11] que cela ne vous embarrasse point parce qu’ayant un amy en France qui vient bien tost s’etablir en ceste ville je luy ay ecrit depuis peu de me le chercher à Paris avec un autre encore plus rare qui sont des Memoires pour le Concile de Trente [12] et de me les apporter avec luy. Ce n’est pas tout, Monsieur, je vous prie tres humblement si vous avés quelques heures de loisir de relire pour l’amour de moy l’ Histoire du lutheranisme du P[ere] M[aimbourg] et de m’en faire quelques remarques pour courtes et abregées qu’elles puissent estre ; je vous prie en • / même temps de me continuer la bonne volonté que vous aviés il n’y a pas long temps de m’envoyer la derniere edition de votre Critique generale que je n’ay pû encores trouver icy, afin que par ce moyen je puisse estre mieux instruit sur le fait de Sleidan [13]. Enfin, Monsieur, • vous m’obligerez d’y joindre le Francois de Mr. de Varillas et si l’ Henry second [14] ne differoit pas long temps à paroître, il faudroit differer s’il vous plait à mettre tout ensemble avec ordre à Mr. Des Bordes de me l’envoyer et aussy tost je vous ferois rendre l’argent que vous auriés mis car ces deux derniers ouvrages me seront plus necessaires que le Charles  [15] où il n’y a que peu de choses pour l’affaire dont il s’agit.

Au reste, Monsieur, il y a quelques jours qu’il passa par icy un officier françois des troupes de Danemark qui s’en retournant en France par la Hollande voulut bien se charger d’un assés gros paquet qui vous est adressé ou à Amsterdam chés Mr. Des Bordes ou à Rotterdam chés Mr. Jurieu par ce que le cavalier m’assûra que s’il ne trouvoit pas de vaisseau à Amsterdam tout prés pour faire voyle en France il iroit en chercher à Rotterdam ; vous trouverés dans ce paquet et une description de l’arbre canelle la plus exacte que j’aye pû faire et un long et ennuyeux brinborion de papier sur le livre de nôtre docteur lutherien de Hambourg [16] ; j’avois eu dessein de tirer une quintessence de tout ce papier que j’ay barbouïllé sur ce sujet, mais je n’en ay pas eu le temps et si vous n’en pouvés rien tirer ce ne sera pas un grand mal et vôtre Monsieur n’en sera ny moins scavant ny moins curieux[.]

Pour moy, Monsieur, à vous parler sans adulation, j’en suis charmé et j’attends celuy du mois d’aoust avec impatience aprés avoir pris soin de voir tous les autres[ ;] je ne scay pas comment vous y pouvés fournir.

Je suis tout à vous sans compter[.] / Je salüe tres humblement Mr. et M elle Jurieu et comme on m’a dit icy que Mr. et Mad e Femming [17] sont de retour à Rotterdam je vous prie de leur faire mes civilités et de me dire même à la premiere occasion s’ils ne reviendront point bientost à Hambourg parce qu’autrement j’écriray à Mr. le docteur Femming de m’envoyer quelques livres qu’il a à moy et • quelques autres des siens dont j’ay besoin aussy bien que des miens, et qu’il me souvient même luy avoir déja demandés.

J’oubliois à vous dire, Monsieur, que si le paquet dont je vous ay parlé va tout droit à Rotterdam vous y en trouverés un separé pour Mr. Des Bordes que vous aurés la bonté de luy envoyer[ :] c’est un cathéchisme que je fais imprimer n’y en ayant point icy. J’ajouteray encores que je n’ay pû rien tirer de Wittenberg [18].

A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ en histoire et en langue grecque/ A Rotterdam

Notes :

[1] Voir Juvénal, Satires, i.1 : « Quoi ! Dois-je être auditeur seulement, ne devant jamais répondre ? »

[2] La Conseillère répond à une lettre de Bayle qui est perdue.

[3] Horace, Art poétique, 40 : « ce que mes épaules sont capables de soutenir, ce qu’elles refusent de porter ».

[4] Le projet de réfuter l’ Histoire du luthéranisme du Père Maimbourg avait été annoncé dans la Lettre 315.

[5] En 1681, La Conseillère avait fondé une Eglise réformée française à Altona, tout près de Hambourg.

[6] Perse, Satires, 1.14 : « quelque chose de grand dont l’articulation demandera une respiration très ample ».

[7] « [à qui] il n’est pas permis d’être aussi heureux » : voir Martial, Epigrammes, 9.16, nobis non licet esse tam disertis : « tant d’aisance ne nous est pas permise » (le mot beato figure plus haut dans l’épigramme).

[8] Il s’agit ici de l’ouvrage de Frédéric Ulrich Obrecht, Alsaticarum rerum prodromus (Argentorati 1681, 4°), comme on l’apprendra à la Lettre 362 (voir n.2).

[9] Isaac Fröreisen, Vindiciae Lutheranae, quibus b. Lutheri manes ab immani philosophiae sanioris odio... asseruntur (Jenae 1619, 8°). Isaac Fröreisen (1589-1632) avait été professeur de théologie à Strasbourg à partir de 1620.

[10] Johann Conrad Dannhauer, Gorgias leontinus sophista in Valeriano Magno, mediolanensi italo, redivivus, sive Analysis judicii de acatholicorum et catholicorum regula credendi, producti a Valeriano Magno capucino, etc. (Argentorati 1652, 4°).

[11] La Conseillère avait demandé à Bayle de lui procurer un exemplaire de Florimond de Raemond : voir Lettre 315, n.2.

[12] Ce titre très vague ne sera éclairci par La Conseillère que dans sa lettre du 1 er décembre (Lettre 362, voir n.4). On y apprendra qu’il s’agit des Actes du concile de Trente en 1562 et 1563, pris sur les originaux (Paris 1607, 8°) ou bien de la nouvelle édition de cet ouvrage publiée l’année suivante sous le titre Instructions et missives des roys de France et de leurs ambassadeurs au concile de Trente (Paris 1608, 8°) de Pierre Dupuy (1578-1651), avocat au Parlement de Paris et garde de la bibliothèque du roi. Sur cet auteur, qui présidait, entre 1617 et 1645, avec son frère Jacques, aux réunions de l’« Académie putéane » dans l’hôtel du président de Thou, rue des Poictevins, proche Saint-André-des-Arts, voir R. Pintard, Le Libertinage érudit, p.92-95, 97-98.

[13] L’anecdote concernant Sleidan rapportée par le Père Maimbourg est racontée dans la Lettre 315, p..

[14] Le premier de ces ouvrages d’ Antoine Varillas était sur le point de paraître post-daté, comme on le verra par la Lettre 340, n.12 : Histoire de François I er en treize livres (Paris 1685, 4°, 2 vol.) ; en revanche, l’ Histoire de Henri II et de François II (Paris 1692, 4°, 2 vol.) ne devait être publié que bien plus tard.

[15] Allusion à l’ouvrage de Varillas qui venait de paraître : Histoire de Charles IX (Paris 1684, 4°, 2 vol.) ; il avait été annoncé parmi les « Nouveautez de la huitaine » dans le JS du 28 février 1684.

[16] Ce paquet contenait donc la Lettre 330 et le compte rendu de l’ouvrage de Daniel Séverin Scultet : voir Lettre 315, n.14.

[17] L’écriture de La Conseillère est incertaine : il se peut qu’il écrive « Temming » et non pas Femming. En tout cas, il s’agit de Robert Fleming l’aîné (1630-1694), pasteur écossais en exil. Fils de ministre, il avait étudié la théologie à Edimbourg et à Saint-Andrews, et devint pasteur en 1653 à Cambuslang dans le Lanarkshire. Il fut appelé à l’Eglise écossaise de Rotterdam en 1677 ; il mourut lors d’un voyage à Londres en 1694. Il avait publié plusieurs ouvrages chez Reinier Leers, dont son Confirming worke of religion (Leiden 1685, 8°). Son fils, Robert Fleming le jeune (1660-1716) le suivit à Rotterdam, où il succèda à son père en 1695. Et le père et le fils furent connus pour leurs convictions théologiques très libérales. Voir aussi Lettre 350, n.10. Nous apprendrons par la Lettre 350 que le fils Fleming est élève de Bayle à l’Ecole Illustre de Rotterdam. Ces Fleming ne doivent pas être confondus avec le comte Jakob Heinrich von Flemming (1667-1728), membre de l’entourage de l’ électeur de Saxe et auteur de « Remarques sur la confutation de Spinoza » auxquelles Toland répond dans la des Lettres à Serena : voir S. Brown, « Toland’s clandestine pantheism », dans Scepticisme, clandestinité et libre pensée, dir. G. Paganini, M. Benítez et J. Dybikowski (Paris 2002), p.345-370, et John Toland, Lettres à Serena, éd. T. Dagron (Paris 2004), p.53-54, 232.

[18] Sur cette demande lancée par La Conseillère à Wittenberg, voir Lettres 315, p., et 362, p..

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