Lettre 338 : Nicolas de La Sablière à Pierre Bayle

A Paris, [septembre-octobre] 1684

Monsieur

Quoy que je n’aye pas encore receu les journaux que vous m’avez fait l’honneur de m’envoyer, je n’ay pas voulu laisser échapper l’occasion sans vous en remercier aussi bien que d’un exemplaire de L’Esp[rit] de M. Arnaud que M. Janisson m’a remis [1] m’asseurant qu’il employeroit les autres à vous achepter des livres que vous lui aviés demandé[s] : je ne vous diray point ce qu’il en a fait : mais je voudrois bien scavoir Mons[ieur] en q[uoi] je puis reconnoistre les plaisirs que vous m’aves fait[ ;] tout ce que je puis vous asseurer c’est que si vous ne m’en procures pas les moyens je les chercheray moy mesme et prandray le party de ne m’adresser plus à vous avec la mesme liberté que j’ay fait[.]

Mais venons un peu à vostre lettre : vous ne voules pas me ceder l’article de Madame Heliot ny celuy de M. Arnaud [2] ; vous avés vos raisons ; et je les voy bien c’est que vous aymés un peu la satyre. • Je ne la hais pas aussi et pour peu que vous vous metties en teste de me persuader vous y reussirés ; • aussi sçavés vous que j’ay toujours soumis mon advis au vostre : à l’egard des Dialogues de la santé [3] je gage que nous sommes un peu sur le qui vive car je m’aperçois que vous me croyés trop des amis de l’autheur pour m’ouvrir vos pensées sur son ouvrage. Je ne vous le cele point j’en ay cru autant de vous cependant comme je crois entrevoir ce que vous en penses sur ce que vous me marques qu’on vous en escrit[,] je vous diray franchement que l’autheur aurait mieux fait de • cacher son ouvrage aussi bien que son nom.

J’en suis présentement à L’Esprit de M. A[rnaud] livre for[t] suspect dans ce royaume [4][.] Je ne cesse d’admirer la delicatesse avec laquelle • la matiere de la grace y est traictée[ ;] c’est a mon goust le meilleur de l’ouvrage quoy que le reste soit ex[c]ellent[ ;] si j’avois eu le bien de connoistre l’ autheur qui /

est à Paris[,] puisque son libraire l’asseure[,] je [l’]aurois averty d’une petite avanture au sujet de la mesintelligence qui est entre l’ archevesque de Paris et celui de Reims[ :] lors que Messieurs les prélats s’assamblerent pour deliberer sur la regalle chacun mit son avis par escrit et comme M. l’ archevesque de Reims [5] arriva au lieu de l’assamblée avant les autres évesques qui la devoient composer[,] M. l’archevesque de Paris luy communiqua le plan qu’il avoit fait pour pacifier l’affaire[ ;] sur cela M. de Reims luy dit qu’il croioit que son • sentiment seroit meilleur pour le bien de l’Eglise et p[ou]r l’interest du Roy. Et en mesme temps il mit son escrit entre les mains de M. l’archevesque de Paris qui le leust[.] Mais comme le reste de l’assamblée arriva il le mit dans sa poche et • promit de le rendre. Quand tout le monde fut assis M. de Paris comme president commança à parler et au lieu de prandre dans sa poche l’escrit qu’il avoit fait sur le sujet de la regalle il prit celuy de M. de Reims qu’il leust[,] ce qui rendit ce prelat icy bien surpris et bien interdict[.] Neant moins il se remit un peu de son estonem[en]t lorsqu’il vit M. le President hésiter en certains endrois[ :] c’estoit des lignes • que M. de Reims avoit effacé[es] sur • son escrit • qui estoit comme vous pouves penser tres bien peinct et en avoit escrit d’autres de sa main au dessus de la rature qui n’estoient pas de mesme[ ;] comme il vit donc M. de Paris arresté en ces endrois il luy offrit de lire[.] Je n’ay pas bien sçeu s’il l’accepta ou non mais je scay que M. de Reims s’en est plain[t] publiquement disant neant moins que[,] quand mesme cet avis aurait passé[,] on / ne l’auroit pas donné à M. l’archevesque de Paris puisqu’il l’avoit communiqué au Roy •[ ;] c’est à mon avis ce qui donna lieu aux ratures dont je viens de vous parler. Je croy que cette avanture n’estoit pas mauvaise à mettre • à l’endroit ou il parle de la mesintelligence qui est entre ces prélats. Je scay cela de bons cath[oliques] rom[ains] à qui M. l’archevesque de Reims s’en est pleint[ ;] voilà Monsieur ce que je n’aurois pas osé hasarder par la poste de France et que vous n’auries sçeu de longtemps sans une personne de confience qui va en Angleterre et qui vous l’envoyera de là[.] Je vous prie de le comuniquer à nostre amy [6] et d’avoir la bonté de luy dire que depuis que j’ay fait remettre le paquet de ce qu’il m’a demandé à M. Banage [7][,] je luy ay encor envoyé une declaration nouvelle concernant les gens qui assisteront aux exercices de fiefs et que j’ay envoyé aujourd’huy à la mesme personne la requeste des ministres de La Rochelle qu’ils me donnerent hier à la Consiergerie où ils sont prisonniers[ :] cette requeste contient l’histoire • de l’affaire infâme que leur a suscité[e] ce fripon de Baumier [8]. Je ne scay si vous scavés que des gens de la religion qu’il poursuivoit penserent l’enlever et le mener • avec eux en Angleterre du tems de[s] persécutions de M. de Marillac.

Au reste Monsieur puisque vous m’aves érigé en critique de vos ouvrages je veux vous communiquer la critique generalle que j’ay fait[e] du livre de M. Nicolle[,] je vous prie de m’en dire vostre avis avec sincerité mais sur tout de ne me point regarder comme autheur [9].

Ma premiere observation regarde le tiltre Les Prétendus Reff[ormez] convaincus de schisme[ :] je croyais pour moy en voyant la premiere partie de ce tiltre que M. Nicolle avoit ramassé dans nos autheurs les raisons solides qui justifient notre separation pour les combatre. Et qu’il alloit establir invinsiblement • ou du moins / probablement les grandes prérogatives de son Eglise. Point du tout. On le voit passer comme chat sur braise sur nos plus forts argumens[,] par exemple sur le reproche que nous leur faiso[ns] que leur principe favorise les Juifs[,] qu’il estoit favorable aux arrians [10] et que les simples de leur party sont plus embarassés sur les décisions de l’Eglise que les notre[s] sur l’Ecriture S[ain]te[,] qu’ainsi l’infaillibilité est inutile : J’attendois encor les preuves que Dieu a donné un tribunal infaillible tirées du moins par les cheveux de la révélation, qu’il nous expliqueroit ce que c’est que ce tribunal, si c’est le pape seul ou avec son college ou le concile ou l’un avec l’autre[,] si c’est dans le droict ou dans le fait et qu’il concilieroit les differens sentimens • des docteurs romains[,] enfin qu’il satisferoit la dessus et M. Pajon et l’autheur de La Critique generalle sur sa vingt sixieme lettre [11]. C’est ce qu’il ne fait point.

La seconde observation que j’ay fait[e] regarde la seconde partie du titre pour servir de reponse à un escrit intitulé « Considerations » etc. La preface sembloit nous promettre la mesme chose et d’autant plus que des l’entrée il avoit paru sensible aux escrits qu’on publie contre son Eglise ; la critique de cet endroit n’est pas difficile à faire puisqu’il ne mord à ce petit ouvrage que comme le serpent mord la lime[.] Pour moy je ne sçay pas s’il pretend nous croire duppes au point de prandre son livre pour une reponse aux Considérations sur les lettres du clergé [12] • mais en verité il faut avoir renoncé aux bons sens pour le presumer ou du moins se flatter qu’estant secondé des Edicts du Roy il fera passer son ouvrage pour ce qu’il voudra.

Ma troisieme • observation regarde le corps du livre qu’il voudroit bien donner pour une refutation de la Deffense de la Refformation [13] : mais en cette rencontre il se devoit bien tenir / pour dit ce que M. Claude • dit à M. de Meaux dans la preface de sa reponse à la conference [14] où il le prie au cas qu’il veuille reprandre la plume contre luy de le suivre pied à pied et non pas prandre quelques endroits d’un livre pour y faire des objections et donner cela pour une reponse. Voilà justement ce que M. Nicolle fait à l’egard des livres de M. Claude qu’il cite laissant • à part ce qu’il ne scauroit refuter[.]

Ma quatrieme observation est sur le livre des Prejuges que M. Nicolle voudroit bien relever de l’accablement où il est[,] mais outre qu’il ne touche pas à la réponse de Mons r Pajon [15] à laquelle je déffie tous les docteurs de Rome et particulierement les jansenistes de répondre[,] il nous laisse asses d’avantage parce qu’il passe sous silence • La Deffence de la Refformation qui est suffisant[e] non seulement pour detruire son livre des Prejugés mais aussi pour justifier nostre separation et par consequent faire retomber • sur la teste de l’Eglise romaine le schisme qu’elle nous impute[.]

Je ne vous diray point qu’il débute par un argument • qui aurait for[t] favorisé les juifs du temps des premiers chrestiens et que par ce moyen il veut donner le change au lieu de repondre à celuy de M. Claude : parce qu’il ne veut pas entrer dans le detail de la verité et qu’il veut aussi bien que les autres docteurs de Romme tenir pour averé ce qui est en question[ ;] ce n’est pas mon affaire c’est • celle de M. Claude ou de ceux qui luy repondront qui sont plus habiles que moy : mais si j’avois à luy repondre je ne voudrois pas faire autre chose que de le renvoyer par des nottes à la marge • de ses argumens aux reponses / que nos theologiens y ont fait[es] tant de fois (car je n’en ay pas veu un seul dont je n’aye leu la reponse • dans M. Mestrezat [16] et dans M. Claude [17])[.]

Et pour conclusion je tirerois mes advantages de tous les endrois qu’il passe sous silence[.] Il faut avoüer Monsieur que nostre party tout persecuté qu’il est a de grands avantages et que la verité triomphe bien au travers des tribulations puisqu’un docteur aussi celebre que M. Nicolle n’a rien dit • qui put seulement en suspendre l’eclat[ ;] au contraire son livre (de l’aveu mesme des honestes gens de son party qui connaissent les nostres) • n’est digne ny de luy ny de M. Claude[.] Je vous avoüe que la reputation de l’autheur et l’escrit auquel il devoit repondre m’avoit donné de la curiosité pour cet ouvrage[,] mais en verité je voy bien qu’on dira de luy ce que nostre amy a dit fort eloquemment de M. Arnaut qu’il veut faire mourir sa reputation avant que de mourir luy mesme [18]. Pour moy Monsieur j’y mets cette difference c’est que l’un le fait poussé par sa fureur insultante et • l’autre pour se débarasser des persecutions que luy • ont fait[es] M. le chancelier et M. l’archevesque de Paris [19] : de relever les Lettres du clergé abatües par ce petit chef d’œuvre[.]

Je n’ay pas de nouveauté[s] sures presentement[ ;] les affaires continuelles où je suis me mettent hors d’estat de vous envoyer des curiosités pour vos journaux : mais vous avés lieu de vous en consoler puisque vous aves des personnes qui en sont plus capables que moy[.] Ainsi Monsieur je finis en vous demandant encor excuse de la longueur de ma lettre et des ratures qui y sont et suis vostre tres humble et ob[éissant] serviteur[.]

Nostre amy vous aura dit ma nouvelle adresse[.]

Holand/ a Monsieur/ Monsieur Wanderhorst sur le/ Leuvenhaven A Rotterdam

Notes :

[1] Dans sa lettre du 22 septembre 1684 (Lettre 335), Janiçon déclarait qu’il venait de recevoir trois beaux exemplaires de L’Esprit de M. Arnaud : c’est sans doute l’un d’eux qu’il avait donné à Nicolas de La Sablière. Sur celui-ci, huguenot, qui devait être embastillé et ensuite s’exiler à Londres après la Révocation, voir Lettre 320, n.1. Les exemplaires des NRL envoyés par Bayle devaient être remis par Basnage de Franquesnay à Janiçon.

[2] Pour les remarques de La Sablière sur des articles des NRL concernant M me Hélyot et Antoine Arnauld, voir Lettre 320, p.3 (n.2 et 3).

[3] Jean-Jacobé Frémont d’Ablancourt, Dialogues de la santé : voir Lettre 247, n.5.

[4] L’ouvrage de Jurieu, L’Esprit de M. Arnaud, avait paru sous la fausse adresse de Deventer chez les héritiers de Jean Colombus, en fait chez Reinier Leers à Rotterdam : voir Lettre 238, n.15.

[5] Les huguenots étaient friands d’anecdotes témoignant de la mésentente entre les prélats catholiques. Il s’agit ici de l’archevêque de Paris, François de Harlay de Champvallon (1625-1695), une créature de la Cour, et de l’archevêque de Reims, Charles-Maurice Le Tellier, proche de Port-Royal et donc hostile à la Régale.

[6] Pierre Jurieu.

[7] Il s’agit sans doute de Basnage de Franquesnay, dont on a vu qu’il servait d’intermédiaire entre Janiçon et Bayle.

[8] Pierre Bomier (1617-1685), premier avocat du roi au présidial de La Rochelle, était l’artisan résolu de la ruine du protestantisme dans la cité. Les méthodes étaient les mêmes que celles qui servirent pour La Rochefoucauld et Angers (voir Lettre 335, n.17), et il semble que l’on n’ait pas hésité à fabriquer de faux documents ou à susciter de faux témoignages pour parvenir à l’interdiction du culte. Voir E. Benoist, Histoire de l’édit de Nantes, v.751-754.

[9] Bayle annonce la publication et donne un compte rendu étendu et subtil de cet ouvrage de Pierre Nicole, Les Prétendus réformés convaincus de schisme, ou réponse aux Considérations sur les lettres circulaires de l’Assemblée du clergé de 1682 (Paris 1684, 12°), dans les NRL, août 1684, cat. iii, et novembre 1684, art. I.

[10] La Sablière reprend à son compte la critique protestante des « marques » de l’Eglise selon le catholicisme : si l’antiquité était un critère de vérité, les prétentions du judaïsme à détenir la vérité seraient supérieures à celles du christianisme ; si l’étendue et la visibilité l’étaient, l’arianisme l’aurait emporté sur le catholicisme de la « Grande Eglise » au moment où il dominait. Voir R. Voeltzel, Vraie et fausse Eglise selon les théologiens protestants français du siècle (Paris 1956), p.83-94.

[11] Claude Pajon, Examen du livre qui porte pour titre « Préjugés légitimes contre les calvinistes » (Orléans 1673). Dans la lettre de la Critique générale ( OD ii.120-122), Bayle remarquait « que l’on fait tous les jours, dans la communion de Rome ce que Mr. Maimbourg a blâmé dans le grand Conseil de Geneve ; c’est-à-dire que sans étude ni science on juge laquelle des deux religions est la meilleure. »

[12] Les Prétendus réformez convaincus de schisme sont présentés comme devant « servir de réponse à un écrit intitulé Considérations sur les Lettres circulaires de l’Assemblée du clergé de France de l’année 1682 », ouvrage que le pasteur Jean Claude avait publié en 1683 : voir Lettres 221, n.31, et 233, n.27.

[13] Bien que parue en 1673, la Défense de la Réformation contre le livre intitulé « Préjugez légitimes contre les calvinistes », où Claude réfutait les Préjugez légitimes de Nicole, était restée sans réplique jusqu’alors. Au début de l’article qu’il consacre aux Prétendus réformez convaincus de schisme, Bayle présente cet ouvrage de Claude comme une forteresse à la ruine de laquelle l’honneur des Messieurs de Port-Royal était fort intéressé.

[14] Jean Claude, Réponse au livre de M. l’évêque de Meaux intitulé « Conférence avec M. Claude », divisée en deux parties (Charenton 1683, 8°). A la fin de sa préface (non paginée), le pasteur de Charenton prévient, à propos de sa réponse à la Conférence de Bossuet : « Comme j’ay tâché d’y apporter beaucoup d’exactitude, ne laissant rien dans tout son livre sans y répondre directement, j’espere aussi que quand il luy plaira de reprendre la plume contre moy, il aura la même exactitude et le même attachement au nœud de la question, sans se figurer, comme on le fait d’ordinaire, que pourvû qu’on prenne deçà et delà, quelques passages détachez, et qu’on y fasse des difficultez et des objections, il n’en faut pas davantage pour une Réponse. »

[15] L’ouvrage de Pajon mentionné à la n.11.

[16] Jean Mestrezat (1592-1657), pasteur de Charenton, composa d’innombrables ouvrages de controverse depuis sa Défense de la confession des Eglises réformées de France […] (Charenton 1617, 8°) jusqu’à sa Dispute touchant le schisme et la séparation que Luther et Calvin ont fait de l’Eglise romaine (Paris 1665, folio). Il s’agit peut-être ici de son Traité de l’Eglise (Genève 1649, 8°).

[17] La Sablière vient de citer les principaux ouvrages de Jean Claude pertinents pour son propos.

[18] L’ouvrage de Jurieu, L’Esprit de M. Arnaud, comporte quelque mille pages remplies d’invectives semblables (voir en particulier, l’Avant-propos, i.5-8, i.192-193, ii.18-21, 36-38, 61-62, ii.88, ii.167)168, ii.226-227, ii.231-232) ; ce sont précisément de telles invectives qui avaient choqué Bayle et ses amis, même si Nicolas de La Sablière semble ici les apprécier.

[19] Antoine Arnauld était caractérisé, aux yeux des huguenots, par la « fureur insultante » de ses ouvrages polémiques, tandis que, au moyen de ses ouvrages de controverse contre les réformés, Pierre Nicole cherchait à se réconcilier avec Harlay de Champvallon, archevêque de Paris, afin de revenir de son exil aux Pays-Bas. Nicole réussit à faire admettre son retour à Paris en 1683 ; Arnauld se maintint en exil et devait mourir à Bruxelles en 1694.

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