Lettre 347 : Henri Justel à Pierre Bayle

[Londres,] le 17 oct[obre 16]84

• Monsieur

Je n’ai eu la lettre que vous m’avez faict l’honneur de m’écrire [1] que cincq semaines après qu’elle a esté ecrite. Si vous voulez que je les recoive promptement je vous supplie de mettre les lettres que vous m’ecrirez dans une enveloppe et sur ceste enveloppe il faut mettre à Monsieur Coock secretaire à Witheal [2] . Vous ecrirez à Mons. Justel sur la lettre que vous m’ecrivez et qui sera dans l’enveloppe. Quand on deppend des marchands c’est une mesure pour qu’ils ne songent pas aux choses ausquelles ils n’ont point d’interest. J’envoirai chez Mr Maurice [3] pour querir les livres que vous m’envoyez dont je n’ai point oui parler, apparemment ils seront perdus ou esgarez. Vous ne me parlez point du prix[,] qu’il faut scavoir s’il vous plaist.

La traduction des Transactions sera plus exacte et mieux faicte que celle que je vous ai envoyée qui a esté faicte à la haste à cause que Mr Blancart [4] devoit partir bientost. Je vous ferai avoir le meilleur marché que je pourrai et il ne faudra pas suivre ce qui est praticqué en Angleterre et on ne doit payer que selon ce qu’on donnera et non selon l’original.

Vostre ami de Geneve fera fort bien de faire imprimer l’épitre de Clement avec des dissertations [5], celle qui est imprimée ici ne contenant rien de nouveau. Je doute de la verite de ceste epistre parce qu’il allegue le phénix [6] et qu’il y a d’autres choses qui peuvent faire douter de ceste pièce là. Je serois bien aise que vostre ami l’examinast / avec soin et qu’il la critiquast en proposant ses doutes seulement non pas magistralement.

On m’a mandé* de Paris qu’on a respondu à l’ Apologie de Monsieur Jurieu pour la réformation et les réformez [7]. C’est un provincial qui scait de l’hébreu et qui a faict quelques livres, il y a un dialogue faict par un cath[olique] romain où il est parlé contre l’authorité du pape fort hardiment [8]. Un des interlocuteurs dit que tous les points sur lesquels le Concile de Trente a condamné les protestans ne sont pas herétiques et qu’on ne croioit pas la transsubstantiation du pain et du vin en ce concile.

Mr Boyle a donné un traitté de la porosité des corps qui sera bien tost traduit du latin [9]. Il y a un fort bon traitté de chymie de M. Jane Langue qui countre ce qui paroist si [contrarié] dans les ouvrages de Raymond Lulle [10]. On doit vendre ici au premier jour tous les livres de Jonas Moore qui estoit un bon mathematicien [11]. Un de mes amis qui estoit ici depuis peu m’a dit qu’un particulier qu’il m’a nommé a faict trois mil vers contre les moines qui valent les Satyres de Boileau [12]. Il fait une véritable et spirituelle description de la maniere de quester, de confesser, de prescher et de diriger les consciences. Nous verrons dans trois semaines l’experience d’un mouchoir long d’un pied et desmi qu’on jette dans le feu sans qu’il brusle ny qu’il soit gasté d’aucune facon. Je suis votre tres humble et tres obeissant serviteur.

  Justel

Les vers contre les moines ne sont pas imprimez c’est pourquoy il n’en faut rien dire. Tout à vous. Mr Vossius a sous la presse plusieurs dissertations il y en a une contre Mr Simon [13]. Il croit que Rome estoit quarante fois plus grande que Londre ce que j’ay peine à croire et qu’on peut aller en trois mois aux Indes / orientales. Nous aurons bien tost l’eloge de defunct Mr de Launoy écrit en latin [14].

Cela merite bien d’estre dans vos journaux qu’on lit ici avec plaisir. Mr Vaillant qui a été ici donnera bien tost l’ Histoire des Ptolomées par les medailles… [15] celuy qui respond à Mr Jurieu se nomme Ferrand.

A Monsieur/ Monsieur Bayle profess[eu]r/ en philosophie a Rotredam/ A Rotredam

Notes :

[1] Les lettres adressées par Bayle à Justel ne nous sont pas parvenues.

[2] C’est-à-dire, sans doute, M. Cook à Whitehall, qui sert de « boîte aux lettres » à Justel.

[3] M. Maurice (ou Morris), l’intermédiaire entre Bayle et Justel : voir Lettre 292, n.2.

[4] Sur Steven Blanckaert, voir Lettre 321, n.7 ; il était donc le premier traducteur des Transactions.

[5] Il ne semble pas qu’il y ait eu à cette époque d’édition genevoise de l’épître de saint Clément. Justel pense peut-être à l’édition établie par Antoine Teissier : Epître de saint Clément aux Corinthiens, traduite du grec en françois (Avignon 1684, 12°) : une brève notice avait paru dans le JS du 4 décembre 1684.

[6] On distingue ordinairement une Première Epître de saint Clément, authentique, et une Seconde Epître, apocryphe. Contrairement à ce que laisse penser le commentaire de Justel, c’est dans l’authentique Première Epître (§ 25) que figure le mythe du phénix, présenté comme symbole de la résurrection.

[7] Justel précise à la fin de sa lettre que l’auteur de cette réfutation de Jurieu s’appelle Ferrand : il s’agit de Louis Ferrand, Réponse à l’apologie pour la réformation, pour les réformateurs et pour les réformez (Paris 1685, 12°).

[8] La ponctuation défectueuse de cette phrase en rend l’interprétation délicate. Il est possible que ce « dialogue fait par un catholique romain » désigne non pas l’ouvrage de Louis Ferrand mais celui de Jurieu, La Politique du clergé de France ou entretiens curieux de deux catholiques romains, l’un Parisien et l’autre Provincial, sur les moyens dont on se sert aujourd’huy pour destruire la religion protestante dans ce royaume (Cologne 1681, 12°), qui connut un énorme succès et plusieurs éditions. Bayle cherchera en vain à identifier l’ouvrage désigné par Justel : voir Lettre 357, n.1.

[9] Voir Experiments and considerations about the porosity of bodies : in two essays by the honourable Robert Boyle (London 1684, 8°) et Tentamen porologicum sive ad porositatem corporum tum animalium, tum solidorum detegendam / authore Roberto Boyle [traduction de D.A.M.D.] (Genevæ [et Coloniæ Allobrogum] 1686, 4°).

[10] Malgré la confusion dont témoigne le manuscrit quant à l’identité de l’auteur de l’ouvrage en question, il ne peut s’agir que du Cours de chymie, contenant la manière de faire les opérations qui sont en usage dans la médecine par une méthode facile, avec des raisonnements sur chaque opération... par Nicolas Lémery (Paris 1675, 12°). Si l’ ars magna, alambiquée, de Raymond Lulle (1235-1315), à laquelle Justel fait implicitement allusion, a pu être qualifiée d’« art de classer et de combiner des concepts donnés » (Bréhier), le cours de chimie de Nicolas Lémery (1645-1715) est un manuel clair et pratique dont on compta plus de trente éditions au cours des et siècles. On peut penser qu’il est fait allusion ici à l’édition de l’ Arbor scientiae venerabilis et caelitus illuminati patris Raymondi Lullii majoricensis, opus nuperrime recognitum, revisum et correctum de Raymond Lulle (1232 ?-1316) publiée à Lyon en 1637 in 4° (première édition : Lugdunum 1515, 4°). Sur Raymond Lulle, voir H. Didier, Raymond Lulle : un pont sur la Méditerranée (Paris 2001) ; DTC, ix.1072-1141, DS, xiii.171-187.

[11] Il s’agit de Sir Jonas Moore : voir Edward Millington (?-1703), Bibliotheca mathematica : optimis libris diversarum linguarum refertissima : unà cum variis philologicis, historicis & geographicis adornata honoratissim. equitis Jonæ Mori ... nuper defuncti : quos ingenti sumptu & summa diligentia ex variis Europæ partibus sibi procuravit : quorum auctio habenda est Londini apud domum auctionariam ex adverso Nigri Cygni in vico vulgò dicto Ave-Mary-Lane, propè Ludgate-Street, tertio die Novembris, 1684 ([London] 1684). Sur le rôle de Moore dans l’assèchement des marais de la région est de l’Angleterre, voir Lettre 321, n.3.

[12] Ces « trois mille vers contre les moines » n’ayant pas été imprimés, comme le précise Justel à la fin de cette lettre, nous ne saurions les identifier.

[13] Justel annonce l’ouvrage d’ Isaac Vossius, Variarum observationum liber (Londini 1685, 4°), qui contient ses réponses à Richard Simon sous le titre : « Ad priores et posteriores P. Simonii objectiones responsio ».

[14] Jean de Launoy (1603-1678), né à Coutances, Docteur de Navarre, esprit libre et indépendant, très hostile à la dévotion populaire et connu sous le sobriquet de « dénicheur de saints », fit l’objet d’un éloge tardif imprimé à Londres : Jo. Launoii Constantiensis, Parisiensis theologi, elogium (Londiniii 1685, 16°), attribué à Pierre Allix. Sur Launoy, voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[15] Cet ouvrage de Jean Vaillant, dit Jean-Foy Vaillant (1632-1706), voyageur érudit, futur antiquaire du roi et du duc du Maine, futur académicien pensionnaire de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, ne devait paraître que bien des années plus tard : Historia Ptolemæorum Ægypti regum, ad fidem numismatum accommodata (Amsterdam 1701, folio). Sur lui, voir T. Sarmant, La République des médailles. Numismates et collections numismatiques à Paris du Grand siècle au Siècle des Lumières (Paris 2003), p.117-128.

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