Lettre 350 : Pierre Meherenc, sieur de La Conseillère à Pierre Bayle

à Hambourg le 14/24 octobre 16[84]

Je croy, Monsieur, que vous auréz presentement receu le petit paquet que je vous ay envoyé [1] puisqu’un honneste homme de ma connoissance me promist expressém[en]t qu’il le donneroit à Mr Des Bordes à qui je l’avois adressé croyant qu’il iroit par les chariots de poste à qui il est deffendu de prendre de ces sortes de paquets qui appartiennent à l’autre poste à la quelle on ne voulut point le donner à cause que le jeu n’en eust pas vallu la chandelle. Je n’ay point encores receu ce que vous m’avéz destiné [2], mais il y a presentement un de nos libraires à Amsterdam qui ayant habitude avec Mr Des Bordes ne manquera pas de me l’apporter aussy bien que vos Nouvelles de septembre que je n’ay point encores veüe[s] et peutestre même qu’alors celles d’octobre seront en état de les accompagner ; ne vous mettéz plus en peine, Monsieur, du Florimond de Raymond [3] qu’on m’a acheté à Paris et qui doit estre icy au premier jour[ ;] quand vous auréz des nouvelles de Strasbourg vous m’en feréz part s’il vous plaît et acheveréz à cet égard ce que vous avéz déja si bien commencé [4], mais surtout, Monsieur, souvenéz vous s’il vous plait de moy dans vos lectures en marquant comme vous me le promettéz ce qui me sera propre, et dans cet extrait que vous me faites espres du livre de Mr • Tessier [5] n’oubliéz pas Erasme sur lequel notre P[ere] Mainbourg me paroît tres malicieux en disant qu’après avoir esté chanoine à Goude beaucoup plus par necessité que par devotion il en sortit au bout de neuf ans sans que l’on sçache bien précisement par quelle porte [6][ :] vous estes au lieu, Monsieur, de m’eclaircir ce fait et il y va même de vôtre honneur puisque la memoire aussi bien que la statüe de ce grand / homme sera toujours en veneration à vôtre ville dont il a esté plus que tout autre gloria splendor honos [7]. Je n’ay pû encores deterrer vôtre Placcius de pseudonymis [8] et tous les libraires à qui j’en ay parlé m’ont dit que j’auroy de la peine à le trouver, mais comme l’ auteur est encores vivant j’iray jusques à la source s’il en est besoin. J’attends quelque occasion pour vous envoyer l’idée de la nouvelle edition de S[ain]t Hierôme [9] qui n’est pourtant pas si grand chose que vous pourriéz croire. J’ecriray aussy aux premiers jours a Messrs Jurieu et Femming pour les prier de me prester aussy leur secours chaqu’un à leur maniere car je n’ay icy personne dont j’en puisse recevoir, non pas même mes collegues[.] J’ay bien de la joye que Mad e Femming soit en état de convalescence et que même pour cela Dieu ait voulu benir les remedes d’un medecin françois, je croyois m’en rejouir aujourdhuy avec Mr le docteur mais • je viens d’estre interrompu par des fâcheux* qui m’ont fait perdre bien du temps et c’est un malheur qui par le passage continuel des François m’arrive fort souvent malgré que j’en aye[.]

Je felicite Mons r Femming le jeune [10] d’estre disciple d’un maître comme vous et je m’assûre que né comme il est il profitera d’un avantage si considerable[ ;] faites luy s’il vous plaist à la premiere occasion des compliments de ma part[,] aussy bien qu’à son cousin Mr Toneloo [11] qui je croy est aussy de vos auditeurs de la maniere que m’en a parlé Mons r son pere qui par son merite et par sa fortune est un des coqs de nôtre paroisse[.] Il faut que je vous quitte pour l’aller trouver parce qu’il me doit faire voir aujourdhuy une belle bibliotheque d’un particulier où je pourray trouver quelque chose ; à propos de cela, Monsieur, ne pourréz vous pas me dire si la traduction qu’on a faite en latin / de l’ Histoire du Concile de Trente par Palaviccin [12] est exacte et fidele et si je pourrois m’en servir faute de l’italien qui d’ailleurs ne m’est pas tout à fait si familier quoy que je l’entende raisonnablement pour le lire sans avoir en vüe de le citer. Adieu, Monsieur, sans façon et sans compliment je suis tout à vous.

A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ en philosophie/ A Rotterdam

Notes :

[1] Sur ce paquet, qui contenait la Lettre 330 et le compte rendu de l’ouvrage de Daniel Séverin Scultet, voir Lettres 315, n.14, et 331, n.16.

[2] Dans sa lettre du 12 septembre (Lettre 331), La Conseillère avait demandé à Bayle de lui envoyer des « mémoires de Strasbourg » et deux autres ouvrages de Fröreisen et de Dannhauer : voir Lettres 331, n.8, 9 et 10, et 362, n.2.

[3] La Conseillère avait initialement demandé à Bayle de lui procurer un exemplaire de Florimond de Raemond : voir Lettres 315, n.2, 331, n.11, et 340, n.14.

[4] S’agit-il ici encore des « mémoires de Strasbourg » ? Voir ci-dessus, n.2.

[5] Antoine Teissier (pseud. Lestan et Saint-Amant), Eloges des hommes savans tirez de l’histoire de M. de Thou avec des additions (Genève 1683, 12°), ouvrage compilé et traduit par Antoine Teissier qui a connu une seconde édition (Utrecht 1696-1704, 12°). Bayle publie son article sur cet ouvrage dans les NRL d’octobre 1684, art. II. Il y mentionne la dette que Teissier reconnaît à l’égard de Justel et de Richelet.

[6] Louis Maimbourg, Histoire du luthéranisme (Paris 1680, 4°), p.45.

[7] Erasme est évidemment le grand homme de Rotterdam « la gloire, la splendeur, l’honneur ». Dans l’article du DHC qu’il lui consacrera, Bayle parlera des statues que Rotterdam, sa ville natale, a érigées en l’honneur du prince des humanistes.

[8] Vincent Placcius (1642-1699), De scriptis et scriptoribus anonymis atque pseudonymis syntagma Vincentii Placii. In quo ad sesquimille omnis generis argumenti linguarumque scripta, partim nullis, partim falsis nominibus praefixis antehac edita, genuinis suis atque veris auctoribus restituuntur (Hamburgi 1674, 4°), dont certains exemplaires comportent à la fin le texte du Danois Johan Rode, Auctorum suppositorum catalogus et, de Petrus L. Scavenius, Catalogus auctorum qui suppresso vel ficto nomine prodierunt, textes édités par Vincent Placcius. Bayle s’était référé à cet ouvrage de Placcius dans les NRL de juin 1684, art. III. Voir aussi Lettre 521, n.4.

[9] Voir saint Jérôme, Opera omnia cum notis et scholiis variis, item lectionibus (Francofurti ad Maenum et Lipsiæ 1684, folio, 11 vol.).

[10] Sur les Fleming, voir Lettre 331, n.17. Leur fils était donc élève de Bayle à l’Ecole Illustre de Rotterdam.

[11] Il s’agit sans doute d’un parent de Jean ou Pierre Tongerloo, libraires imprimeurs à La Haye : voir Kossmann, De boekhandel, p.407-409.

[12] Sur cet ouvrage de Sforza, cardinal Pallavicino, destiné à contrer celui de Pietro Sarpi (fra Paolo), voir Lettre 89, n.40.

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