Lettre 351 : Pierre Allix à Pierre Bayle

[Paris,] ce 2 nov[embre] 1684

• Si l’autheur des Dissertations sur le diction[naire] persan [1] eust voulu etre nommé je l’aurois fait : mais il souhaitte de n’etre pas connu. Vous suppleerez quelques notes qui ont eté jointes pour rendre l’ouvrage complet et en ferez l’usage qui vous conviendra[.] Vous pourrez meme l’adoucir[.] Je ne manqueray pas de faire vos complimens à M. de Fremont  [2] qui est à present hors de Paris[.] J’ay dit à M. de La Rocque [3] de Rouen ce qui le regardoit. Ne publiez encor rien de la matiere des fievres dont M. Minot a ecrit [4]. On vous envoyera incessemment une jolie piece là dessus toutte faite, qui vous soulagera[.] J’y joindray une lettre qu’un de mes amis m’a ecrite sur la vie et les œuvres d’un nommé Lyzerus qui s’est rendu celebre par divers ouvrages qui defendent la polygamie [5][.] Je tacheray d’y joindre quelques pieces que j’ay prononcées il y a quelque temps, et qu’on vient d’achever[.] Je ne prettens pas m’acquiter par là de vos presens ni de vos eloges. Mais au moins je souhaitte de vous montrer que je ne suis pas insensible à tant d’ honetetez*[.] L’abbé Talment le pere c’est à dire le vieux m’a repondu que Mrs de l’Academie recevoient vos Nouvelles [6][.] Je luy ay communiqué votre scrupule dont il n’a fait aucun conte[.] S’ils avoient eté blessez par le recit de la reception de M. Boileau [7], vous les avez gueris par le recit que vous faites de l’ouvrage de M. Charpentier [8]. Il me semble que l’ Abregé de Gassendi par M. Bernier vaut bien la peine de n’etre pas oublié, quoy que votre cœur se soit declaré en faveur du P[ere] Mallebranche et qu’apparemment il ait suivi les lumieres de votre esprit [9]. Je croy qu’il seroit bon aussi que vous parlassiez des divers ouvrages de deux illustres d’Allemagne[.] L’un est M. Wagenseil professeur à Altorph qui est l’honneur des savans en hebreu et qui a publié les disputes des juifs contre les chretiens [10][.] L’autre est l’illustre M. Knor conseiller d’Etat du prince d’Anspach qui vient de donner le Zohar abregé aprez avoir donné le Cabala denudata [11][.] Il y a mille choses singulieres dans les ouvrages de ces deux messieurs et si vous leur envoyez vos Nouvelles ils vous / fourniront diverses choses curieuses et savantes pour rendre vos Nouvelles plus riches. Vous pouvez leur marquer que je vous ay exhorté à le leur envoyer. Ou si vous l’aimez mieux je vous feray faire les extraits de leurs ouvrages par eux memes et vous les envoyeray. Le dernier party me semble le meilleur.

A Monsieur/ Monsieur/ Baile/ A Rotterdam

Notes :

[1] Bayle avait rendu compte du Gazophilacium linguae Persarum (Trésor de la langue perse expliquée en italien, en latin et en français) dans les NRL de mars 1684, art. VII, s’amusant, en fin d’article, d’avoir été réfuté en persan : « La plus longue des digressions est sur le mot de musulman. Le Pere Ange de S. Joseph soûtient, contre l’auteur de la Critique générale de l’Histoire du calvinisme, qu’un bon chretien ne doit pas donner ce glorieux titre à un infidèle, ni se donner les titres injurieux que les sectateurs de Mahomet donnent aux chretiens. Peu de gens se peuvent vanter, comme l’auteur de la Critique générale, d’avoir été réfutez en quatre langues dans un Dictionnaire, et jamais peut-être la langue persane n’avait servi à répondre à une pareille Critique. » Sur l’origine de cette querelle, voir Lettre 326 n.2.

[2] Jean-Jacobé Frémont d’Ablancourt : voir Lettres 81, n.8, et 160, n.127.

[3] Daniel de Larroque : voir Lettre 194, n.4.

[4] Jacques Minot, De la nature et des causes des fievres, auquel Bayle consacre l’art. V des NRL de novembre 1684 ; voir aussi Lettres 321, n.9, et 370, n.3.

[5] Jean Leyser, Polygamia triumphatrix, id est, Discursus politicus de Polygamia (Amsterdam 1684, 12°). Bayle présentera cet ouvrage dans les NRL de mars 1685, art. I.

[6] François Tallemant, aumônier du roi et de la dauphine, abbé de Val-Chrétien, prieur de Saint-Irénée, académicien : voir Lettre 103, n.37.

[7] « Réception de M. Boileau à l’Académie françoise », NRL, juillet 1684, art. VIII.

[8] François Charpentier, De l’excellence de la langue françoise (Paris 1683, 12°, 2 vol.) : voir NRL, août 1684, art. VII, et septembre 1684, art. III.

[9] Bayle affichait sa préférence pour la « philosophie chrétienne » de Malebranche dans le long débat entre l’oratorien et Antoine Arnauld, mais il était certainement sensible aux critiques du cartésianisme proposées par Gassendi dans sa Disquisitio metaphysica et résumées par Bernier dans son Abrégé : voir G. Mori, Bayle philosophe (Paris 1999), ch. 3, p.89-154, Lettre 174, n.2, sur les objections faites à Pierre Poiret, et Lettre 101, n.30 sur l’ Abrégé de François Bernier. Il mentionnera l’ Abrégé de la philosophie de M. Gassendi (Paris 1674, 12° ; Lyon 1684, 12°, 7 vol.) de François Bernier dans les NRL de novembre 1684, art. I, et de décembre 1684, art. II, le qualifiant d’excellent dans ce second cas. Il reparlera de Bernier en décembre 1685 (art. VII) à propos de son Traité du libre et du volontaire.

[10] Jean Christophe Wagenseil (1633-1705), Tela Ignea Satanæ, sive Arcani et Horribiles Judæorum Adversus Christum, Deum, et Christianam Religionem Libri (Altdorf 1681). Allix a déjà communiqué à Bayle la lettre que Wagenseil lui avait adressée, au sujet de cet ouvrage, dont le journaliste a publié un extrait dans les NRL d’avril 1684, art. VII.

[11] Christian Knorr von Rosenroth, Kabbala denudata, seu doctrina Hebræorum transcendantalis et metaphysica atque theologica, opus antiquissimae philosophiae Barbaricae variis speciminibus refertissimum. In quo ante ipsam translationem libri difficilimi, atq[ue] in literatura Hebraica summi, commentarii nempe in Pentateuchum, et quasi totam Scripturam V.T. Cabbalistici, cui nomen Sohar, tam veteris, quam recentis, eiusque Tikkunim seu Suppelmentorum tam veterum, quam recentiorum, præmittur apparatus (Sulzbach 1677, 4°, 4 vol.). Bayle a mentionné cet ouvrage à deux reprises dans les NRL : avril 1684, cat. x, et mai 1684, art. VIII. Le « Zohar abrégé » est le Zohar incomplet, qui, en fait, avait déjà paru dans l’édition de 1677.

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