Lettre 356 : François Janiçon à Pierre Bayle

[Paris,] Ce 27 e Novembre [1684]
 [1] • Voilà, Monsieur, la reponse de Mr de Beinserade [2] à vostre lettre laquelle il m’envoya le jour mesme que je vous écrivis ma derniere [3], mais trop tard pour pouvoir partir avec la mienne. Je croy aussi bien que luy que si vous faites quelque mention du petit livre de Mr le duc du Mayne que je vous envoye de sa part, cela ne fera pas un mechant effet, sur quoy vous aurez occasion de parler du dessein que ce jeune prince avoit témoigné avoir d’entrer dans l’Accademie. Tout ceux qui la composent nommerent jeudy dernier unanimement Mr de Corneille pour remplir la place de feu Mr son frere [4] . On ne tardera pas beaucoup à remplir celle de Mr Cordemoy, et il y a apparence* que Mr de Mesnage l’emportera sur Mr de Bergeret [5]. Je croy vous avoir parlé d’une autre petite Accademie qui est establie depuis peu pour les medalles [6], laquelle est composée de Mr Charpentier [7] et de Mr l’ abbé Tallement le jeune [8], qui, comme vous scavez, sont aussi de l’Accademie francoise ; de Mr Reinsant medecin de Reims [9] qui a la garde des medalles du Cabinet du Roy ; de Mr de La Chapelle [10] controlleur des bastimens, et de Mr Vaillant [11]. Ces Mrs s’assemblent tous les jeudis chez Mr de Louvois, l’hiver dans son hostel de Paris, et l’esté dans son chasteau de Meudon. Quoy que Mr Moret ne soit pas de cette Accademie, à cause de sa rel[igion], il ne laisse pas de s’y trouver presque toujours. Son nom ne vous doit pas estre inconnu puis qu’il a fait imprimer depuis peu un assez gros livre latin des medalles [12]. On dit que tous ces Mrs ont dessein de mettre toute l’histoire du Roy en medalles.

Celuy qui a envoyé à vostre gazetier le memoire de la Suite de l’histoire de l’Accademie franç[oise] [13] a voulu sans doute se divertir, ou faire piece sans doute à quelqu’un, car je n’ay rien appris que par vous, ny de l’ouvrage, ny de l’auteur. J’ay creu tout comme vous que Mr Du Bois traducteur des Epitres de s[ain]t Augustin [14] est le mesme qui a fait ces discours que vous avez veu[s] sur les livres de Moyse, joint[s] avec les Pensées de Pascal, et avec les discours sur les mesmes Pens[ées], et cela m’a esté [con]firmé d’ailleurs. Cependant un homme de mes amis qui prétend le sc[avoi]r d’original m’as[su]re que ces deux discours ne sont point de Mr Du Bois, mais bien de Mr de La Chaise, qui travaille ordinairement de concert et à fraix communs avec Mr Dubois, comme faisoit autrefois Mr Arnault avec Mr Nicole [15]. Je n’ay poin[t] peu scavoir le nom du traducteur des poésies d’Anacreon en vers françois [16] que je vous ay envoyé[es].

Ce n’est pas seulement Mr Al[lix] qui fait difficulté de donner • son avis sur le nouveau projet de la Bible polyglotte [17], à moins que d’en scavoir les auteurs : Mr l’ abbé Renaudot qui est des plus capables en ces sortes de choses, en dit tout autant [18]. Pour moy je ne comprend pas bien leurs raisons ; puiqu’ils ne risquent rien dans les avis qu’on leur demande.

J’ay enfin découvert ce sirop pour les asthmatiques dont nostre amy m’a demandé des nouvelles [19]. Celuy qui le fait se nomme De Creu, orphevre de sa profession et demeurant ordinairement à Montpellier, d’où il le fait distribuer en cette ville dans des phioles de differentes grandeur[s] et par consequent de diff[ér]ents prix. Celles qu’on m’en a montré[es] me font juger qu’un demis[e]tier* de Paris revient à neuf ou X l[ivres] t[ournois]. Je n’ay encore veu personne qui en ait usé. Quand l’amy de [no]tre amy en voudra avoir, j’au[rai] soing de luy [en en]voyer par la voye qu’il m’indiquera. /

On enregistra mardy dernier en ce Parlement la Declaration qui déffend aux seigneurs et gentilshommes de la Rel[igion] qui font prescher chez eux d’y recevoir d’autres personnes que celles qui sont actuellement demeurant dans l’estendue de la terre, à peine de privation de la justice pour le seig[neu]r, d’interdiction pour le min[istre] et de 500 l[ivres] t[ournois] d’amande pour chascun de ceux qui y assisteront [20]. Mr Dubosc [21] est icy depuis 5 ou 6 jours pour quelque affaire qu’on luy fait, et qui peut s’estendre jusqu’à son Egl[ise]. Vous aurés sans doute appris que Mr Duvidal min[istre] de Tours [22] y a esté emprisonné par ordre du Roy. Je ne scay point encore quel en est le sujet. Je vous envoye le mémoire que vous me demandés des livres que j’ay acheptés pour vous, sur quoy il faudra rabattre la valeur d’un des exemplaires que vous m’avés envoyé[s] [23]. Les deux autres sont toujours entre les mains des personnes que je vous ay marqué[es].

A Monsieur/ Monsieur Vanderhorst van de/ leuven haven/ A Roterdam

A Monsieur/ Monsieur Bayle/ A Roterdam

Notes :

[1] Le contenu de la lettre, qui fait allusion à la Lettre 352 et à l’élection à laquelle doit procéder l’Académie française pour donner un successeur à Pierre Corneille, détermine l’année avec certitude. La Lettre 353 fut envoyée à Bayle avec celle-ci.

[2] Lettre 354.

[3] Lettre 352.

[4] Sur la mort de Pierre Corneille et sur l’élection de son frère Thomas à l’Académie, voir Lettre 352, n.8.

[5] Janiçon revient ici encore sur des questions évoquées dans sa Lettre 352.

[6] Créée par Colbert en 1663, l’Académie royale des Inscriptions et des Médailles ou « petite académie » – qui deviendra en 1716 l’Académie des Inscriptions et des Belles-Lettres – fut d’abord un appendice de la surintendance des Bâtiments. Composée de quatre membres ( Chapelain, Bourzeis, Charpentier, l’ abbé Cassagne) et d’un secrétaire ( Charles Perrault), son premier objet fut de servir la propagande monarchique : par la confection de devises pour les bâtiments, les tapisseries, les médailles et les jetons, par la révision des ouvrages à la gloire du roi, par la rédaction d’une histoire officielle, l’« histoire du Roi ». En fait de médailles, il n’était donc question que de celles du règne, et non pas de médailles antiques ni d’érudition. En 1683, quand Louvois succéda à Colbert dans la surintendance des Bâtiments, il marcha dans les pas de son prédécesseur tout en chassant ses créatures. Il conserva donc la petite Académie, mais remplaça Charles Perrault par André Félibien. La même année, il fit entrer Racine, Boileau, Rainssant, André Dacier et La Chapelle, premier commis des Bâtiments. A la mort de Louvois en 1691, les académies passèrent dans le département du secrétaire d’Etat de la Maison du Roi, Louis de Pontchartrain. Ce ministre confia leur direction à son neveu, l’abbé Jean-Paul Bignon, qui inspira au travail de la petite Académie plus de méthode et plus de dynamique. Tout ce travail aboutit en 1702 avec la publication de l’histoire métallique du roi sous la forme d’un somptueux recueil intitulé Médailles sur les principaux événements du règne de Louis le Grand avec des explications historiques par l’Académie des médailles (Paris 1702, folio et 4°). Voir T. Sarmant, La République des médailles, p.108-109. Une longue lettre de Pierre Rainssant sur le projet d’un grand ouvrage, La France métallique, avait paru dans le JS du 5 juin 1684.

[7] Sur François Charpentier, académicien pensionnaire de l’Académie des Inscriptions et Médailles, adversaire de Boileau à l’Académie française et défenseur de la langue française pour les inscriptions des monuments publics, voir Lettre 90, n.7, 121, n.11, et 132, n.23.

[8] Sur l’ abbé Paul Tallemant (1652-1712), intendant des devises et inscriptions, secrétaire de l’Académie des Inscriptions et Médailles, membre de l’Académie française depuis 1666, voir Lettres 103, n.37, et 105, n.24.

[9] Sur Pierre Rainssant, médecin et numismate, voir Lettres 160, n.140 et 141.

[10] Henri de Bessé, sieur de Milon-la-Chapelle, connu sous le nom de La Chapelle-Bessé (vers 1625-1694), contrôleur des bâtiments du Roi, secrétaire de l’Académie des Inscriptions et Médailles, fréquentait le milieu de M me de Sablé et les lundis du président Guillaume de Lamoignon ; il est surtout connu comme l’auteur de la préface de la première édition des Réflexions ou sentences et maximes morales (Paris 1665, 12°) de La Rochefoucauld. Voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[11] Sur Jean Vaillant, dit Jean-Foy Vaillant, voyageur érudit, antiquaire du roi et du duc du Maine, voir Lettre 347, n.15.

[12] André Morell (1646-1703) montra ses premiers dessins à Charles Patin, alors en exil à Bâle. Il se rendit ensuite à Paris et fut reçu dans le milieu du duc d’Aumont, jouissant d’un accès libre au Cabinet des médailles du roi. Il publia un Specimen universæ rei nummariæ antiquæ (Paris 1683, 8°), qui attira sur lui l’attention de Pierre Rainssant : c’est ainsi que Morell devint dessinateur du Cabinet des médailles. Pour différentes raisons, parmi lesquelles son adhésion à la foi réformée, Morell fut embastillé sur ordre de Louvois en 1688-1689 et de nouveau en 1690-1691, mais, pourvu par Oudinet des ouvrages nécessaires, il poursuivit son travail en prison. Libéré en 1691, il se retira à Berne, puis dans l’Empire ; en 1694, le prince de Schwarzburg l’appela à Arnstadt en Thuringe, où le numismate fut chargé du cabinet princier. Cette même année, il rencontra à Halle Leibniz et Ezéchiel Spanheim ; ce dernier le présenta à l’ Electeur de Brandebourg, Frédéric-Guillaume, qui l’invita à Berlin, où le ministre Eberhard Danckelman encouragea son projet de corpus des médailles antiques. Mais Danckelman fut disgracié et les choses s’arrêtèrent là. Morell mourut en 1703 sans avoir réalisé son grand projet, dont seuls des morceaux furent publiés par la suite : Thesaurus Morellianus (Amstelodami 1734, folio) pour les monnaies consulaires, et Thesauri Morelliani tomi tres (Amstelodami 1753, folio) pour les monnaies des douze premiers Césars. Voir T. Sarmant, La République des médailles, p.77-79.

[13] Paul Pellisson-Fontanier avait publié une Relation contenant l’histoire de l’Académie françoise (Paris 1671, rééd. 1672, 12°), mais, en effet, la « Suite » annoncée n’a pas vu le jour.

[14] Philippe Goibaud du Bois de La Grugère, traducteur des Lettres de saint Augustin traduites en françois sur l’édition nouvelle des Peres benedictins de la Congrégation de Saint-Maur, où elles sont rangées selon l’ordre des temps… (Paris 1684, folio, 2 vol., ou 8°, 6 vol.). Sur Philippe Goibaud du Bois, voir Lettre 352, n.13. Il est souvent confondu avec Nicolas Filleau de La Chaise, auteur du Discours sur les Pensées de M. Pascal, où l’on essaye de voir quel estoit son dessein. Avec un autre Discours sur les preuves des livres de Moyse (Paris 1672, 12°). Le premier de ces discours avait été initialement composé pour servir de Préface à l’édition dite « de Port-Royal » des Pensées (Paris 1670, 12°), mais avait été remplacé, à la demande de Gilberte Périer, par un texte composé par son fils Etienne. Les deux Discours de Filleau de La Chaise, auxquels on joignit un troisième sous le titre « Qu’il y a des démonstrations d’une autre espèce, et aussi certaines que celles de la géométrie, et que l’on peut en donner de telles pour la religion chrétienne », furent inclus dans la nouvelle édition augmentée des Pensées qui parut en 1678 (toujours à Paris chez Guillaume Desprez, 12°). Sur Nicolas Filleau de La Chaise, secrétaire du duc de Roannez, voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[15] Sur la collaboration étroite entre Arnauld et Nicole dans la composition des ouvrages émanant de « Messieurs de Port-Royal », voir Claude-Pierre Goujet, Vie de M. Nicole et histoire de ses ouvrages (Liège 1737, 12°) et Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[16] Il s’agit d’ Anne Le Fèvre, future M me Dacier. Voir Les poésies d’Anacreon et de Sapho traduites de grec en françois, avec des remarques. Par Mademoiselle Le Fevre (Paris 1681, 12°).

[17] Sur ce projet de Bible polyglotte, voir Lettre 352, n.7. Dans sa présentation ( NRL janvier 1685, art. IX), Bayle montrera comment le contentieux interconfessionnel peut interférer de manière préjudiciable à cette entreprise : « Le sieur Reinier Leers libraire de Rotterdam, l’un de ceux à qui les donneurs d’avis ont été priez d’adresser tout ce qu’ils auroient à dire, nous a montré plusieurs lettres que de fort sçavans hommes de ce païs-ci, de France, d’Angleterre et d’Allemagne lui ont écrites, par lesquelles ils louent extrêmement le dessein de cette Nouvelle Bible Polyglotte, et souhaitent qu’on la mette sous presse au plûtôt. Quelques-uns d’entre eux l’ont même félicité de cette impression, ayant crû que cela le regardoit. La plûpart de ceux qui ont écrit ces lettres sont bons protestans. Mais si nous voulons tout dire, il faut que nous confessions aussi qu’il y a d’autres bons protestans qui en prennent un peu l’allarme, ou qui soupçonnant que l’auteur est catholique romain, s’imaginent qu’il prendra parti et qu’il entraînera toutes choses du côté de ses préjugez, au lieu que pour être utile à tout le monde, il faudroit que l’executeur de ce dessein remontât jusques à la religion d’Adam, et qu’il se tînt ferme là toutes les fois qu’il travailleroit à cet ouvrage. On assûre le public, et en particulier les docteurs timides, que l’auteur de cette Bible Polyglotte se conduira de cette maniere. Cela peut mettre l’esprit en repos à une partie de ces protestans qui n’approuvent pas l’édition de cette Bible. »

[18] L’abbé Eusèbe Renaudot (1646-1720), qui collaborait à la « grande » Perpétuité d’ Arnauld et Nicole et dont la censure du DHC devait être par la suite publiée par Jurieu sous le titre Jugement du public et particulièrement de l’abbé Renaudot sur le « Dictionnaire critique » du sieur Bayle (Rotterdam 1697, 4°).

[19] Jurieu avait formulé une demande de sirop : voir Lettre 352, p..

[20] La Déclaration royale du 4 septembre 1684, « concernant la qualité des personnes qui peuvent être admises à l’exercice de la R. P. R. dans les maisons des seigneurs ayant hautes-justices, ou des fiefs de haubert ».

[21] Pierre Du Bosc, le célèbre pasteur de Caen (voir Lettre 10, n.21), avait été mis en cause sous un prétexte futile et devait être traîné de tribunal en tribunal jusqu’à la condamnation définitive au bannissement des pasteurs de Caen en juin 1685 ; les magistrats de Rotterdam devaient inviter Du Bosc à occuper la chaire de l’Eglise wallonne, poste qu’il accepta. On assiste donc ici, sans doute, à une première prise de contact entre Du Bosc et les autorités rotterdamoises.

[22] François Du Vidal, pasteur de Tours, avait été condamné en 1681 pour avoir cherché à convertir une servante au protestantisme. Le ministre avait fait appel et l’affaire avait été mise en sommeil, mais le tribunal la reprit en 1684 en ajoutant d’autres chefs d’inculpation : les anciens du temple de Tours s’étaient assemblés sans la présence d’un magistrat, Du Vidal avait offert de l’argent à une fille pour l’engager à changer de religion, il avait prêché pour dénoncer les persécutions contre les protestants et en attaquant les mystères de la religion catholique. Tandis que son collègue Sequeville était décrété de prise de corps, Du Vidal était banni et le temple fut condamné à être détruit. En appel, le Parlement de Paris confirma la sentence relative au temple mais ne frappa Du Vidal que d’une amende de trois livres. A la Révocation, Du Vidal s’exila aux Provinces-Unies et fut placé à Groningue, où il mourut en 1721.

[23] Il s’agit d’exemplaires de L’Esprit de M. Arnaud par Jurieu : voir Lettre 352, n.20.

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