Lettre 357 : Daniel de Larroque à Pierre Bayle

[Paris, le 27 novembre 1684]

• Un voiage de quinze jours, que j’ay esté obligé de faire à Rôüen pour mes affaires, avec de nouveaux chagrins qui se présentent à moy à toutes heures, m’ont si fort osté au monde depuis quelque tems, que j’y semble un novice tant j’ignore ce qui s’y passe. Je vous diray pourtant mon cher Monsieur pour satisfaire vôtre curiosité que je me suis instruit de diverses choses que vous souhaitez savoir de moy. La premiere qui est les dialogues qu’on vous a mandé* estre imprimez à Paris dans lesquels on parle fort librement du pape[,] est un conte fait à plaisir [1] à ce que m’ont dit et catholiques et protestans. Pour ce qui est des antagonistes dont on vous a multiplié le nombre sans doute pour voir si la multitude seroit capable de vous épouvanter[,] ils sont reduits à deux[,] savoir l’ autheur de La France toute catholique, ouvrage pour le dire en passant qui fait si peu de bruit qu’aucun catholique ne le connoit encore [2], et Mr Ferrant le compositeur du livre qui s’imprime chez Michaëlet lequel n’écrit que pour se vanger de Mr Jurieu dont il dit avoir esté attaqué mal à propos [3]. L’orage comme vous voiez ne vous menace guère[,] mais en tout cas si le second n’est pas plus dangereux que le premier il ne sera pas besoin de faire sonner les cloches. Il y a une réponce au livre de Mr Nicole [,] celuy qui m’en a assuré a bien la mine d’en estre l’autheur [4]. Mad. De Varennes a esté plusieurs fois chez Barbin pour avoir les feûïlles que vous souhaitez, mais apres plusieurs délais • / il l’a renvoiée à Mr Charpent[ier]  [5] luy mesme qui a fait faire l’édition à ses dépends, de sorte qu’elle m’a promis d’aller chez l’académicien qui est interressé par les louanges que vous luy répandez larga manu à parfaire un livre auquel vous faites tout l’honneur qu’il mérite. Elle m’a promis de chercher 3 éxemplaires en blancs de la Lettre d’un philos[ophe] à un cartésien et de vous l’envoier incessamment avec le prix des livres qu’elle vous a envoiez. Comme Mr de Lesseville est retenu à la campagne par l’accouchem[en]t de Mad. sa femme cela est cause que je n’ay p[oin]t vû divers livres qu’il auroit achetez s’il eût esté à Paris, et que j’aurois lûs par conséquent[.] Mr Banage vous fera sans doute un abrége du nouveau livre de Mr Mainbourg  [6].

Mr Richelet qui vous honore et qui vous veut citer en réimprimant son Dictionnaire [7] m’avoit promis de me donner quelques mémoires sur un livre qui n’est pas grand chose en soy, mais qui s’est débité à cause des intrigues qu’il cachoit. Le livre de médailles du Père Hardoûïn luy a fait une affaire avec Mr Vaillant  [8] qui se plaint que ce jésuite a cité en quelques endroits mal à propos des médailles comme estant dans le cabinet du Roy qui n’y ont jamais esté. C’est ainsi qu’on en fait tous les jours accroire au public en citant des manuscrits de ces grandes bibliothèques venerables par leurs noms quoy que la plûpart du tems on n’y ait pas mis le nez. J’ay lû avec un singulier plaisir vôtre journal d’octobre. Je ne say si je vous ay fait tous les complimens de Mr de Lesseville pour le présent que vous luy avez fait, il y en avoit une page entière[.] / J’ay pu par hazard les supprimer pour mépargner la peine d’écrire et à vous celle de lire. Barbin travaille toujours à l’impression du Francois 1er que vous avez desja [en] impression de Holande. J’ay impatience de vous entendre parler du livre de Mr Le Moine  [9]. Je suis tout à vous. Je salüë tres humblement vos illustres.

A Paris le 27 de novembre.

Le peu de repos que j’ay eu m’a détourné de ce que j’avois commencé des mémoires de mon père [10].

 

A/ Monsieur Bayle chez Mr Ferrand/ marchand op Geldreskai/ à Roterdam

Notes :

[1] C’est Justel qui a annoncé à Bayle cet ouvrage : voir Lettre 347 (et n.8). Nous avons conjecturé qu’il s’agissait en fait d’une allusion au livre de Jurieu, La Politique du clergé de France.

[2] [ Jean Gautereau], La France toute catholique sous le regne de Louis le Grand. Entretiens de quelques protestans françois, qui apres avoir reconnu que leur secte est impie et pernicieuse à l’Etat, prennent la belle resolution d’en hâter la ruine si heureusement entreprise par le roi. On y trouvera une Apologie pour l’Eglise romaine contre la satire intitulée Le Papisme et le Calvinisme mis en parallele, et contre tous les autres libelles que les protestans ont donnés au public depuis deux ans (Lyon 1684, 12°, 3 vol.). Bayle, qui devait subvertir le titre de cet ouvrage pour son pamphlet Ce que c’est que la France toute catholique, n’en mentionne pas même l’existence dans les NRL.

[3] Sur Louis Ferrand, Réponse à l’« Apologie pour la Reformation », voir Lettre 327, n.5. Bayle donnera un aperçu de cet ouvrage dans les NRL de juillet 1685, cat. iii. L’imprimeur mentionné par Larroque est Etienne Michallet.

[4] Pierre Jurieu, Prejugez légitimes contre le papisme, ouvrage dans lequel l’on considère l’Eglise romaine dans tous ses dehors, et où l’on fait voir par l’histoire de sa conduite qu’elle ne peut être la véritable Eglise à l’exclusion de toutes les autres communions du christianisme (Amsterdam 1685, 2 vol., 4°), en réponse aux Préjugez légitimes contre le calvinisme de Nicole.

[5] François Charpentier, académicien, auteur du traité De l’excellence de la langue françoise : voir Lettre 335, n.2.

[6] Louis Maimbourg venait de publié son Cas de conscience proposé par le P. Maimbourg lorsqu’il fut chassé de sa société (s.l. 1684, 8°, 16 pages), mais il s’agit sans doute ici de la publication postdatée de son Traité historique de l’établissement des prérogatives de l’Eglise de Rome et de ses évesques (Paris 1685, 4°).

[7] Le Dictionnaire françois contenant les mots et les choses, plusieurs nouvelles remarques nouvelles sur la langue françoise de César-Pierre Richelet (1631-1698) avait paru pour la première fois en 1679 à Genève, en deux volumes in-4° ; la deuxième édition augmentée par le Père oratorien Jean-Claude Fabre (Amsterdam 1709, folio, 2 vol.) est surtout remarquable par ses citations d’auteurs proches de Port-Royal, qui entraînèrent l’interdiction de l’édition en France et l’expulsion de l’Oratoire de son éditeur : voir A. McKenna, De Pascal à Voltaire, p.582-583. Nous ne saurions identifier le livre signalé par Richelet à Larroque, puisque le titre n’en est pas donné.

[8] Le Père Jean Hardouin (1646-1729) provoqua l’indignation de Jean Vaillant et de l’abbé François de Camps par la publication de son ouvrage Nummi antiqui populorum et urbium illustrati. De re monetaria veterum Romanorum ex Plinii Secundi sententia (Parisiis 1684, 4°), car il citait de nombreuses médailles qu’il n’avait pas vues de ses propres yeux ; il s’ensuivit une série de « guerres numismatiques » : voir NRL, janvier 1685, in fine, mars 1685, cat. iv, juin 1685, in fine, et T. Sarmant, La République des médailles, p.128-140.

[9] Il s’agit Varia sacra d’ Etienne Le Moyne, dont l’auteur enverra le résumé à Bayle le 16 mars 1685, que Bayle insérera dans les NRL du même mois, art. IX : voir Lettre 394, n.1.

[10] Sur l’édition des opuscules de Mathieu de Larroque par son fils Daniel, voir Lettre 258, et NRL, mars 1684, art. V.

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