Lettre 359 : Jacques Lenfant à Pierre Bayle

[Heidelberg, le 29 novembre 1684]

• Je prens tant de plaisir à m’entretenir avec vous, Monsieur, que je ne puis me resoudre à laisser échapper aucune occasion de le faire, dussiez vous en souffrir. Et je puis dire pour cette fois que je vous écris pour vous écrire, et que je parle pour parler, puisque vous ayant écrit depuis fort peu de jours [1] je n’ay rien presentement à vous mander* de nouveau.

Quand nos curieux auront satisfait leur curiosité sur vos Nouvelles, je vous feray l’histoire de leurs sentimens. Et quand une seconde lecture faite avec moins de précipitation aura rendu mes idées plus distinctes, je vous écriray moi même le mien avec exactitude. Mais en attendant je vous diray que j’admire la justesse avec laquelle vous jugez des auteurs et prenez les matieres, chacune selon sa nature. Le jugement que vous faittes de l’ Histoire des antitrinitaires, des [o]euvres de Spinoza [2], des dissertations de Monsieur Fabrice [3] et de plusieurs autres que ma memoire ne m’offre pas presentement, me paroît d’un goût exquis. Vos digressions sont agreables, mais permettez moi de vous dire que je les trouve / un peu trop frequentes. Si j’avois presentement le livre je vous en donnerois quelques exemples où à mon avis vous auriez pu vous en abstenir. Par exemple je me souviens qu’à l’occasion de Monsieur Courcelles, vous • dites qui il êtoit, ses avantures sa famille etc [4]. Le public sait déjà ces choses là et ceux qui les ignorent ne se soucient pas apparemment beaucoup de les apprendre. Quoy que le desinteressement soit • un des caracteres que j’admire en vous, il me semble pourtant que vous ne menagez pas toûjours assez Messieurs de l’Eglise romaine, sur tout Monsieur Arnaud [5] contre lequel j’ay remarqué dans vôtre livre quelque[s] traits un peu piquans. Vous voyez, Monsieur, la liberté avec laquelle je vous dis mes sentimens. Peutêtre trouverez vous qu’en cela je manque de modestie. Accusez moy de tout ce qu’il vous plaira pourvû que vous soyez bien persuadé de l’estime particuliere que j’ay pour vous, Monsieur, et pour ce qui vient de vous.

Au reste, pour changer de matière, on est si content icy des Gazettes raisonnées qui nous viennent de Hollande [6], le stile en paroît si pur le tour si libre, et les reflexions si solides, qu’on m’a prié de m’informer qui en étoit l’auteur, et si on ne pourra pas les avoir toutes depuis qu’elles ont commencé. Je vous prie, Monsieur, de me / mander ce que vous savez là dessus, et je vous promets d’user de vôtre communication avec toute sorte de discretion, et de m’en tenir aux limites que vous me prescrirez. Aussi bien la sagacité de nos nouvellistes s’épuise t’elle à deterrer cet inconnu, et ce seroit dommage d’user à cela les forces de leur esprit.

Je suis occupé à lire la Morale du Pere Mallebranche (et c’est de cet auteur là aussi et sur tout de sa Reponse à Mr. Arnaud, que vous jugez en veritable oracle [7]). Mais il me semble qu’il n’a pas travaillé de toute sa force dans la composition de ce livre quelque beau qu’il me paroisse. Il faut qu’il ait en tête un adversaire afin que le nouveau tour des objections qu’on lui fera donne de nouveaux tours à son systeme. Car s’il continue sa positive*, il ne dira plus rien de nouveau, et il ne le peut pas non plus. C’est dommage qu’un Traitté de morale dont on a si grand besoin soit composé d’un air* si singulier, que peu de gens en puissent profiter. Mais je me corrige, c’est dommage que le monde soit si peu accoûtumé à mediter, que les choses les plus claires et les plus simples • soient celles qu’il • entend le moins. Monsieur Le Clerc nous fait esperer une Morale d’un autre stile [8]. Car vous savez bien que les gens de son ordre ne sont pas speculatifs. Je voudrois bien / que quelqu’auteur habile et charitable se donnât la peine de concilier les idées speculatives avec les idées pratiques dans plusieurs questions importantes. Mais je pense qu’on peut appeler cela opus plenum alea [9]. Je vous prie de me mander ce que c’est que La Croisade des protestans [10], afin que je réponde à ceux qui m’ont fait la même question sur ce livre[.] Monsieur Le Clerc m’a mandé, que Monsieur Westein se faisoit fort de trouver les lettres de Monsieur de Saumaise  [11]. Si vous decouvrez quelques nouvelles de mon frere [12] je vous prie de me les faire savoir.

Monsieur Spanheim [13] n’a gueres fait de mecontans icy en n’y venant pas. On trouve quelque chose de singulier dans son procedé. J’apprendrai toujours avec beaucoup d’avidité des nouvelles de ce qui se passe chez vous. Je ne sai si vous connoissez Monsieur Vittichius [14] j’estime fort ses ouvrages et le caractere de son esprit, mandez m’en des nouvelles. Monsieur d’Arcassus mon collegue • me charge de vous faire des baisemains. Il connût vôtre frere le ministre. • je lui avois êté recommandé par feu le pauvre Monsieur Bayle [15] • S[on] A[ltesse l’] E[lecteur] [16] continue à se mieux porter. Il ne se passe icy rien de nouveau, qui vaille la peine de vous être écrit. Je suis Monsieur votre tres humble et tres obeïssant serviteur.

  Lenfant

A Heydelbert ce 19/29 Nov[embre] 1684.

Cette lettre vous sera rendüe tard, c’est par [un] amy il s’appelle Mr de Chaillou [17][.] Si par hazard il va vous voir, je vous prie de le caresser.

Notes :

[1] La dernière lettre que nous connaissions de Jacques Lenfant à Bayle date du 26 août 1684 (Lettre 324) ; Bayle y avait répondu le 5 octobre (Lettre 341). D’autres lettres ont dû se perdre.

[2] Dans l’art. VI des NRL de juin 1684, qu’il consacre aux Otia theologica de G. Saldenus, Bayle livre l’opinion de l’auteur et y greffe son propre avis : « Il examine […] si Moïse est l’auteur du Pentateuque, et il soûtient qu’oüi, et réfute les objections de Spinoza. Il trouve mauvais qu’on ait écrit depuis peu en flamand contre cet impie, parce, dit-il, qu’il est à craindre que la curiosité du peuple ne s’excite, si on ne tient ces disputes enveloppées dans une langue qu’il n’entende pas. Je croi que cet auteur a raison, principalement à l’égard des œuvres philosophiques de Spinoza. Plusieurs trouvent étrange que quelque habile homme ne les réfute pas solidement ; mais d’autres disent au contraire qu’il vaut mieux n’y répondre point du tout en aucune langue. Car si un mal-habile homme s’en mêle, il n’entendra pas ce qu’il entreprendra de réfuter. Si un habile homme l’entreprend, il débroüillera un cahos où presque personne n’entend rien, et en le débroüillant il rendra cette doctrine plus dangereuse, parce que tous ceux qui ont l’impertinente vanité de vouloir passer pour spinozistes, quoi qu’ils entendent aussi peu Spinoza que l’arabe, deviendront en effet ce qu’ils ne sont que de nom si on leur rend ces impiétés moins mal-aisées à comprendre. »

[3] Jean-Louis Fabricius, de limitibus obsequii : ouvrage déjà mentionné, voir Lettre 314, n.11.

[4] Sandius, auteur de la Bibliotheca anti-trinitariorum, « a mis au rang des auteurs sociniens quelques personnes qui, selon toutes les apparences, n’avouëroient point la dette si elles étoient en vie. Le sieur de Courcelles est de ce nombre. C’étoit un Genevois originaire de Picardie, qui avoit été ministre en France ; mais, ayant été déposé, il se retira en Hollande et se rangea parmi les arminiens, qui le firent professeur en théologie après la mort d’Episcopius. Il mourut l’an 1659. » ( NRL juin 1684, art. VIII).

[5] Antoine Arnaud, Défense de M. Arnaud docteur de Sorbonne, contre la Réponse au livre Des vrayes et des fausses idées (Cologne 1684, 12°). Le compte rendu des NRL (septembre 1684, art. II) contient plusieurs remarques quelque peu ironiques touchant la manière dont Arnauld rapporte les conditions dans lesquelles s’est nouée sa controverse avec Malebranche et à propos des leçons de morale qu’il dispense à son antagoniste alors que lui-même ne parvient pas à se modérer.

[6] Aucun périodique portant exactement ce titre ne paraissait à cette date. Il pourrait s’agir des Nouvelles solides et choisies lancées par Gabriel de Saint-Glen en 1683 et auxquelles Noël Aubert de Versé et Gédéon Flournois ont contribué après sa mort en 1684. Ce périodique fut lancé comme un concurrent des Nouvelles extraordinaires de divers endroits (ou Gazette de Leyde) rédigées par Jean Alexandre de La Font entre 1677 et 1685 et ensuite par Claude Jordan entre 1685 et 1688. Voir Dictionnaire des journaux, s.v., et la réponse de Bayle, Lettre 376.

[7] Malebranche, Réponse de l’auteur de la Recherche de la vérité au livre de M. Arnaud, Des vrayes et des fausses idées (Rotterdam 1684, 12°). Bayle a annoncé l’ouvrage dès le premier numéro des NRL (mars 1684, cat. xiv) et en a donné le compte rendu dans la livraison du mois suivant (avril 1684, art. II).

[8] C’est sans doute l’annonce des Entretiens sur diverses matières de théologie, où l’on examine les questions de la grâce immédiate, du franc arbitre, du péché originel, de l’incertitude, de la métaphysique et de la prédestination (Amsterdam 1685, 12°) de Jean Le Clerc en collaboration avec Charles Le Cène : voir NRL, avril 1685, cat. art. xiv, et mai 1685, art. II.

[9] Horace, Odes, II.i.6 : « entreprise pleine de hasards ».

[10] Jean Paul de Cerdan, Croisade des protestants ou Projet sur l’institucion des chevaliers de St. Paul (Cologne 1684, 8°).

[11] Sur cette quête des lettres de Saumaise, voir Lettres 264, n.2, 302, n.5, 314, n.3, 324, n.4, et 341, n.2.

[12] Sur ce frère de Jacques Lenfant, voir Lettre 302, n.16.

[13] Il s’agit sans doute d’ Ezéchiel Spanheim, depuis 1680 résident à Paris de Frédéric-Guillaume I de Hohenzollern, Electeur de Brandebourg. Un nouveau traité d’alliance fut signé entre la France et le Brandebourg en février 1684, et Spanheim se rendit à cette occasion à Berlin pour recevoir ses lettres patentes de ministre d’Etat. Il ne s’arrêta pas, à cette occasion, à Heidelberg – où il avait longuement résidé autrefois – et c’est peut-être ce qui donne lieu à la remarque indignée de Lenfant dans cette lettre. Mais les mesures répressives, annonciatrices de la révocation de l’Edit de Nantes, lui créèrent de nouveaux soucis, car, comme ambassadeur de la Hollande, il s’engagea très fortement dans l’aide à ceux qui souhaitaient fuir la persécution et auxquels l’Edit de Potsdam, signé le 29 octobre 1685, devait offrir un accueil. Dans le Brandebourg, cinq Français se chargèrent de l’établissement des nouveaux arrivants : le comte d’Espense, qui s’occupait des réfugiés de l’Ile de France ; Henri de Briquemault, gouverneur de Lippstadt, qui fonda en Westphalie des colonies destinées surtout aux Champenois ; Claude Du Bellay, chambellan et précepteur des jeunes margraves, qui s’intéressa surtout aux réfugiés d’Anjou et du Poitou ; François Gaultier de Saint-Blancard, l’ancien pasteur de Montpellier, prédicateur de la Cour de Brandebourg, chargé de l’établissement des réfugiés du Languedoc ; David Ancillon, ancien pasteur de Metz, fut nommé ministre de l’Eglise française de Berlin. Sous l’autorité de Spanheim, l’hôtel de l’ambassade de Brandebourg, situé rue Grenelle-Saint-Germain, fut bientôt rempli de fugitifs, ce qui devait donner lieu à une dénonciation par la police fin 1685. Voir Ezéchiel Spanheim, Relation de la Cour de France, éd. E. Bourgeois et M. Richard (Paris 1973), p.18-19.

[14] Christophe Wittichius, un des professeurs cartésiens de théologie à l’Université de Leyde : voir Lettre 204, n.8, et DEDP, s.v., p.1083-1086, article de R. Bordoli.

[15] Sur Jean Darassus, originaire de Montauban, devenu pasteur à Heidelberg, voir Lettre 164, n.28. Nous apprenons ici qu’il a connu Jacob Bayle et qu’il avait été recommandé auprès de Lenfant par Joseph Bayle.

[16] L’électeur palatin du Rhin, Charles II de Wittelsbach (1651-1685), devait mourir quelque mois plus tard : voir Lettre 430, n.1.

[17] Nous n’avons su identifier plus précisément cet ami de Lenfant.

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