Lettre 36 : Pierre Bayle à Jean Bayle

[Coppet,]

le 31 juillet 1673

Comme toutes les lettres que je vous ay ecrittes depuis le mois d’aout dernier en ça* ont eté plutot hazardées* que mises en de bonnes mains ; je ne suis pas entierement hors de doute qu’elles ne soient egarées [1]. C’est pourquoi je vous redirai en celle cy[,] que je croi qui vous sera renduë fidelement[,] la substance de toutes les autres.

C’est à dire que s’etant presentée une ouverture pour entrer chez Mr le comte de Dona avec la charge d’instruire ses enfans, je me resolus d’accepter la condition*, quoique peu lucrative [2], parce qu’elle peut devenir meilleure dans la suitte des tems. Et bien que pour me mettre en etat d’y entrer, il m’ait falu emprunter de quoi faire un habit propre et honnete*, avec l’assortiment du linge necessaire, je n’ai pas laissé d’embrasser le parti, quitte pour etre sur le livre des marchands, jusqu’à ce qu’il vous plaira de me donner les forces pour m’en tirer ; car de moi même je n’en saurois venir à bout, ce que je gagne etant à peine suffisant aux frais qu’il faut faire incessamm[en]t dans le tumulte des grandes maisons : Je ne pretens pas pousser ici le raisonnement et vous expliquer en detail ce qui fait qu’on est obligé à tant de depense et qu’on gagne si peu, outre que je l’ai expliqué dans mes precedentes*, je me persuade que vous ne me croïez pas capable de vouloir vous incommoder sans sujet, et de gayeté de cœur. Vous avez autrefois rendu temoignage à ma bonne œconomie, et tout ce que je vous puis dire, c’est qu’à tout le moins quant à cela, je suis le même qu’autrefois : ainsi sans plus de detour, je vous supplie tres humblement d’avoir la bonté de m’envoïer dix ou douze pistoles au plutot, et moyennant cela je m’asseure de la faveur du Ciel que je ne serai pas contraint de vous importuner de quelques années. Il n’y a point d’homme à qui la prudence ne conseille d’acheter le repos de plusieurs jours par le chagrin d’un peu de tems. Faites cela, je vous en conjure, faites un effort, afin de vous procurer une longue exemption de soucy. Car que peut on savoir si à faute d’un peut [3] d’argent l’on ne perdroit pas de grandes occasions de s’avancer qu’on ne retrouve plus dès qu’une fois elles nous echappent.

Je croi que c’est assez solliciter d’avoir dit ce que dessus ; et je m’attens de voir bien tot l’effet de ma priere : ainsi dans cette douce attente je m’en vais vous entretenir pendant que durera ce feuillet de quelques nouvelles qui regardent ou la republique des lettres, ou les affaires generales du monde : Pour les nouvelles ecclesiastiques vous les devez mieux savoir que moi, et c’est de vous autres que je les devrois apprendre ; car quand on n’est pas à la portée des coups [4], on n’entend rien dire à moins que les choses soient si remarquables que la gazette se croye obligée de s’en charger.

Mr Claude a donné au public une reponse au traitté des Prejugés, composé par Mr Nicole [5]. Ce Mr Nicole à ce qu’on dit et Mr d’ Arnaud connoissent si bien le caractere d’esprit, le style et la maniere l’un de l’autre, que l’un prenant la plume, lorsque l’autre est las d’ecrire, il resulte un livre de tout cela aussi uniforme que s’il etoit parti d’une seule main ; de cette facon ils ont fait ce livre de Prejugés avec toute la finesse, et les detours qui paroissent dans les livres de Mr d’Arnaud [6]. On a pretendu dans cet ouvrage convaincre de nullité notre Reformation, comme etant faite sans necessité, et par des personnes mal conditionnées* et choses semblables : mais à bon rat, bon chat ! Mr Claude demele leurs ruses et developpe admirablement leurs subtilitez et otant le platre dont ils travestissent une mauvaise raison, fait voir qu’ils ne païent que d’esprit dans cette cause[,] que quant au reste, ils imposent manifestement aux lecteurs, leur baillant* pour des raisons solides des illusions adroitement menagées. En fin Mr Claude fait si bien, et si bon que non seulement il passe pour le meilleur ecrivain que nous aïons, mais meme pour le meilleur que nous aïons jamais eu ; sans en excepter Mr Daillé, dans les écrits duquel on trouve à la vérité une force de raisonnement, pareille à celle de Mr Claude, mais non ce feu, et ce grand brillant qui anime les pensées de ce dernier.

Puisque nous avons parlé de Mr Daillé, je ne renvoïerai pas à un autre lieu ce que j’ai à dire sur son chapitre. Vous saurez donc que depuis sa mort plusieurs docteurs anglois se sont dechainés contre ses ecrits. Mr Pearson a composé un traitté contre celui que Mr Daillé avoit fait pour montrer la supposition des lettres qui courent sous le nom de saint Ignace [7]. Scrivenerius a ecrit contre l’ Employ des peres [8] , un autre contre le traitté Des images [9], et si heureusement pour lui que son ouvrage lui a valu un eveché : on s’etonnera de cela, mais quand on prendra garde que les Anglois[,] pour l’interet de quantité de ceremonies qu’ils ont retenuës, ont besoin de l’appui de plusieurs livres faussement crus anciens, on ne trouvera pas etrange qu’ils ne s’accordent pas avec un homme qui s’est inscrit en faux contre ces pretenduës pieces de l’antiquité chretienne. C’est la meme raison qui avoit commis ce meme Mr Daillé avec le celebre docteur Hammon [10], dont il a repoussé les derniers traits dans le 2. tome de son ouvrage De objecto cultus religiosi [11] .

Je vous ai autrefois parlé d’un livre composé par Mr Bossuet eveque de Condom, precepteur de Mr le Dauphin, par lequel livre il pretend faire voir que les deux religions ne sont pas si eloignées de sentimens qu’il le semble à qui n’ecoute que l’une des parties [12]. Je vous ai aussi dit que Mr de La Bastide, un bel esprit de notre religion[,] y avoit repondu [13], presentem[en]t je vous dirai qu’il y a paru une 2e reponse de la composition de Mr Noguier, ministre à ce qu’on m’a dit, dans le Languedoc [14] :

Je ne sai si vous aurez oüi parler d’un livre qui s’appelle Le Comte de Gabalis [15]  : Le stile en est assurem[en]t fort beau, et comme l’auteur s’i est servi du dialogisme*, et qu’il parle avec beaucoup de pureté : on prend grand plaisir à le lire, quoiqu’au reste plusieurs endroits profanes fassent un peu de peine aux consciences tendres. Il a eté deffendu pour bien plus d’une raison. Ce qu’on pretend etablir dans ce livre, c’est que dans tous les elemens il y a des peuples invisibles qui de tems en tems se laissent voir aux hommes, et etablissent une societé mutuelle, y aïant de ces substances invisibles qui deviennent amoureux, ou amoureuses (selon le sexe dont elles sont) de nos hommes ou de nos femmes et il arrive que si elles sont favorablement ecoutées de l’objet qu’elles aiment, et qu’elles lient un commerce*, elles acquierent l’immortalité qu’elles n’ont pas naturellement : mais quelque hardies propositions qu’on debite dans ce livre, l’auteur (on croit que c’est l’abbé de Villars) s’est tiré d’affaire, aïant introduit un homme qui dogmatise de cette façon, lequel il tourne en ridicule.

Je croi vous avoir quelquefois* parlé du jesuite Rapin. C’est un fort bel esprit, fort savant, et tres habile poëte latin : Il a fait la continuation des Georgiques de Virgile dans son poëme De hortorum curâ. Il a ecrit sur la comparaison d’ Homere et de Virgile, sur celle de Platon et d’ Aristote [16] où il y a cent choses curieuses : il a fait des Reflexions sur l’eloquence du tems [17] , et un excellent traitté De la comparaison de Ciceron et de Demosthene [18] . Tous ces livres sont egalement remplis d’une erudition choisie, et d’une elegance delicate.

Il y a environ un an que deux celebres academiciens sont morts, à savoir Mr Godeau evêque de Vence [19] et Monsieur de La Mothe Le Vayer qui avoit eté precepteur de Mr le duc d’Orleans. Je ne sai pas qui on a mis à leur place [20]. Ce dernier a fait mentir ceux qui s’imaginent que le trop etudier abrege la vie, car bien qu’il ait etudié jusqu’au prodige, il n’a pas laissé de vivre bien plus de 80 ans, auquel age il lui prit fantaisie de se remarier, et choisir pour femme mademoiselle de La Haye, fort jeune fille [21] ; de son premier mariage il a laissé l’ abbé de La Mothe Le Vayer, fort bel esprit, et qui a fait une excellente traduction de Florus [22].

J’ay leu depuis peu L’Histoire des Turcs, par Du Verdier historiographe de France, qui a fait aussi celle d’Espagne, de France, d’Angleterre, etc [23]. Il conserve fort le caractere d’un historien, enchainant bien les matieres, en decouvrant les motifs, et ecrivant avec beaucoup de netteté, et de clarté :

On vient d’imprimer les lettres du Pere Paul, autrement Fra Paolo, l’un des plus grands hommes de son tems et l’auteur de cette belle Histoire du concile de Trente, que Mr Diodati a traduite de l’italien [24] : Elles etoient fort attenduës de tous les curieux ces lettres là ; car on esperoit d’y voir les belles liaisons qu’il avoit avec les savans de l’Europe.

J’ay leu depuis peu une lettre de Mr Huët à Mr de Segrais, touchant l’origine des romans, qui est bien la plus savante qui se puisse lire, car il va puiser la source de ce genre de compositions jusques dans le fonds de la Perse, d’où il pretend qu’elle ait passé en Grece ; de la Grece en Italie ; de là dans le reste du monde, mais il attribuë aux Provenceaux leur restitution parmi lesquels on a veu fleurir les troveres* qui ont chanté les beaux faits des paladins de la table ronde et des chevaliers errans : Enfin cette piece est tout à fait curieuse. Mr Huët est un Normand fort habile homme, et un de ces m[essieu]rs de l’Academie de Caën [25]. Car il y en a une dans cette ville à l’imitation de celle de Paris. Mr Bochart [26] en etoit le principal ornement ; Mr de Brieux [27] autrefois conseiller à Metz, et l’un des meilleurs poëtes de France, tant en françois qu’en latin, en est comme le directeur. Mr de Segrais qui a fait une tres achevée traduction de Virgile, et un joli petit roman, appellé Zaïde [28], est membre de la susditte Academie de Caën, aussi bien que de celle de Paris : Cela n’est pas incompatible qu’un même homme soit aggregé à deux Academies. Car par ex[emple], Mr l’abbé Talleman si connu pour sa belle version de Plutarque, est de l’Academie francoise et italien[ne] [29], puisque nous sommes sur le chapitre des Academies, je vous dirai qu’il s’en tient plusieurs à Paris : En effet outre la françoise qui s’assemble dans une des sales du Louvre depuis la mort de Mr le chancelier [30], il y en a une autre qui s’assemble chez Mr le premier president de Lamoignon [31] : Il y en a une autre où on ne s’assemble que pour discourir sur la peinture, une autre où on raisonne sur l’architecture, etc [32] : Il y a aussi l’Academie d’eloquence qui se tient chez Mr l’abbé d’ Aubignac [33], et de laquelle Mr de Vaumoriere, continuateur du Pharamond [34], est sous directeur.

Je reserve cette page pour les nouvelles de la guerre, puisque je me suis engagé de vous en parler, car du reste je m’imagine bien que ma lettre n’arrivera pas assez tot chez vous pour vous faire voir des choses fort recentes : quoique pourtant votre païs est si mal partagé en nouvelles, qu’on en pourroit presque dire comme de la basse Bretagne qu’on n’i sait rien du mariage des rois, si ce n’est au bapteme de leurs enfans. A tout hazard je m’en vais écrire ici que la fameuse ville de Mastric a bien trompé du monde : car au lieu que toute la terre croïoit qu’elle tiendroit pour le moins deux mois, elle a capitulé apres dix jours de tranchée ouverte [35]. Je vous envoïe plusieurs nouvelles concernant ce siege. Le Roi en voulant avoir seul toute la gloire, n’a permis ni que Mr le prince de Condé [36], ni que Mr de Turenne y fussent. Le premier etoit à Utrecht avec une assez bonne armée, d’où il croioit pouvoir faire des irruptions dans la Hollande, et entreprendre quelque chose sur Amsterdam, mais la nature du païs qui se peut inonder facilem[en]t par le moien de plusieurs ecluses, a fait echoüer toutes ses entreprises. C’est la plus horrible mortification du monde pour un capitaine si actif qu’est Mr le prince, que d’etre obligé de demeurer les bras croisés avec de grandes, et de bonnes troupes, aussi dit on qu’il n’a pu dissimuler son chagrin. Le duc de Luxembourg, si connu sous le nom du comte de Bouteville fils du dueliste [37], et frere de cette Madame de Chatillon que Bussi Rabutin a si bien celebrée [38], etoit aussi dans la meme indignation, et enrageoit que tandis que ses confreres les lieutenans generaux acqueroient de la gloire à Mastric, sa valeur fut inutile à Utrecht par faute d’occupation : on peut dire que c’est un des braves hommes de France, et qui a soutenu autant que qui que ce soit l’honneur de sa nation dans la Hollande. Car il a fait lever le siege de Worden au prince d’Orange [39], malgré la prodigieuse, et meurtriere vigueur des assiegeans. Il enleva du poste de Bodengrave [40] une partie de l’armée hollandoise qui y etoit en quartier*, brula plusieurs villages, et fit un butin prodigieux, tout cela malgré les glaces, les neiges et toutes les incommoditez* de l’hiver, et s’il n’eut pas degelé tout à coup, il y a grand’apparence qu’il eut pris La Haye, Leyden, Roterdam, &c. mais le degel etant survenu, il fut contraint de se retirer, manquant du pont que le froid avoit baty sur les eaux. Ce meme duc de Luxembourg a autrefois fait merveilles sous le nom que j’ai di[t] en faveur de Mr le prince, et meme à la bataille des Dunes [41], le cheval de Mr le prince aïant eté tué sous lui, il eut la generosité* de descendre du sien pour l’y faire monter, et ensuitte fut fait prisonnier, et Mr le prince fut garenti ; le Roy fut si content de ce qu’il fit lever le siege de Vorden et s’empara de Bodengrave qu’il luy envoia le cordon bleu [42] et le fit asseurer du baton de marechal de France pour la premiere promotion qui se fera.

Je suis etc.

Notes :

[1] Effectivement, aucune des lettres que Bayle mentionne ici ne nous est parvenue, détail qui suggère qu’elles ne sont jamais arrivées au Carla.

[2] Les autorités françaises, en la personne de l’intendant Claude Bouchu, avaient saisi les biens de la comtesse en Bresse, par décision du 25 mars 1673 ; le sieur de La Valette, intendant de ces biens, en avait apporté la fâcheuse nouvelle à Coppet le 4 avril 1673 : voir Frédéric de Dohna, Mémoires, p.420. Cette sanction se justifiait par les efforts (d’ailleurs vains) du comte pour recruter des troupes en Suisse pour les coalisés : voir J. P. Erman et P. C. F. Reclam, Mémoires pour servir à l’histoire des réfugiés françois dans les Etats du roi (Berlin 1782-1799, 9 vol.), ii.127-29. En dépit du train de vie exigé par son statut social, la situation financière de la maisonnée de Coppet devenait difficile : les revenus des terres de Prusse étaient relativement restreints et aléatoires. Bayle comprit vite qu’il n’avait aucune chance de voir améliorer son salaire à mesure que ses élèves grandiraient, même s’il donnait pleine satisfaction à son employeur.

[3] C’est une faute d’orthographe.

[4] Allusion aux arrêts du Conseil qui frappaient les réformés français, par exemple, celui du 3 février 1673, entraînant la démolition de huit temples dans le diocèse d’Agen, et celui du 13 mars 1673, obligeant les réformés de Monflanquin à remettre leur temple aux mains des catholiques. On était attentif à Genève à toutes les mesures prises en France contre les réformés ; par ailleurs, des nouvelles d’aussi sinistre augure ne manquaient pas de parvenir même au Carla, du moins lorsqu’elles concernaient les communautés du sud-ouest du royaume.

[5] Jean Claude venait de publier La Défense de la Reformation contre le livre intitulé Préjugez légitimes contre les calvinistes (Quevilly [Rouen] 1673, 4 o) en réponse au livre de Pierre Nicole, Prejugez legitimes contre les calvinistes (Paris 1671, 12 o).

[6] En fait, Antoine Arnauld n’avait pas participé à la rédaction des Prejugez legitimes de Nicole. Bayle se fait ici l’écho d’une idée très répandue à l’époque, qui exagérait l’étendue de la collaboration entre Nicole et Arnauld, fondée sur l’association des deux auteurs dans la rédaction de leur fameux ouvrage La Logique, ou l’art de penser (souvent appelé La Logique de Port-Royal) (Paris 1662, 12 o), puis, plus tard, croyait-on, dans celle de la Perpétuité ; sur cet ouvrage, voir Lettre 18 n.19.

[7] John Pearson (1612-1686), évêque de Chester en 1673, avait publié des Vindiciæ epistolarum Sancti Ignatii (Cantabrigiæ 1672, 4 o). Des auteurs réformés français, tels que Daillé, Saumaise, Blondel et autres, contestaient l’authenticité des lettres attribuées à saint Ignace, évêque d’Antioche (env.35-env.107), dans lesquelles figure cette distinction entre évêque et prêtre que récusait leur ecclésiologie presbytérienne. L’ouvrage de Daillé auquel Bayle fait allusion ici est intitulé De scriptis quæ sub Dyonysii Areopagitæ et Ignatii Antiocheni nominibus cicumferentur (Genevæ 1666, 4 o).

[8] Matthew Scrivener (?-1688) venait de publier une Apologia pro S. Ecclesiæ patribus adversus Johannem Dallæum (Londini 1672, 4 o) qui visait le Traicté de l’employ des saincts Peres (1632) de Daillé. Cet ouvrage avait connu une traduction latine, établie par Jean Mettayer, pasteur de Saint-Quentin : J. Dallæi De usu Patrum ad ea definienda religionis capita, quæ sunt hodie controversa, libri duo (Genevæ 1656, 4 o) ; et une traduction anglaise, établie par T[homas] S[mith] : A Treatise concerning the right use of the Fathers, in the decision of the controversies that are at this day in religion (London 1651, 4 o). Parce qu’il contestait la haute antiquité de l’institution épiscopale et son fondement de droit divin, l’ouvrage de Daillé avait déplu à beaucoup de théologiens de l’Eglise d’Angleterre.

[9] Le traité de Jean Daillé, De la créance des Peres, sur le fait des images (Geneve 1641, 8 o), dont il y eut une traduction latine : De imaginibus libri IV (Lugduni Batavorum 1642, 8 o), ne semble pas avoir suscité aussitôt d’adversaire anglican, ce qui s’explique aisément par les troubles politiques qui secouaient les îles britanniques. Le docteur anglais dont l’ouvrage lui valut un évêché est certainement le même John Pearson dont Bayle vient de parler.

[10] Henry Hammond (1605-1660), nommé orateur public à Christ Church, Oxford, en 1645 et aumônier de Charles I er deux années plus tard. Sur lui, voir P. Jansen, De Blaise Pascal à Henry Hammond, les « Provinciales » en Angleterre (Paris 1954), J. W. Packer, The Transformation of Anglicanism 1643-1660, with special reference to Henry Hammond (Manchester 1969) et M. D. Haverland, The « practique divinity » of Henry Hammond, 1605-1660 (thèse dactylographiée, Duke University 1989).

[11] Voir Jean Daillé, Adversus Latinorum de cultus religiosi objecto traditionem, disputatio (Genevæ 1664, 4 o), dont le deuxième livre fut réédité l’année suivante.

[12] Il s’agit de l’ Exposition de la doctrine de l’Eglise catholique sur les matieres de controverse (Paris 1671, 12 o), de Bossuet. Bayle avait sans doute mentionné cet ouvrage dans une de ses lettres antérieures au Carla qui ne nous sont pas parvenues. Bossuet reprenait l’argumentation qui avait achevé la conversion au catholicisme de Turenne en 1668 ; elle consistait à décrire un catholicisme idéal et de droit, fort éloigné des pratiques populaires de piété romaine qui existaient en fait et qui scandalisaient les protestants. La démarche de Bossuet était dangereuse pour les réformés, car elle faisait disparaître les objections qui écartaient leurs élites sociales de l’Eglise de Rome ; voir Rébelliau, Bossuet historien, p.76-78 ; et J. Orcibal, Louis XIV et les protestants (Paris 1951), p.33-34.

[13] Marc-Antoine de La Bastide (1624-1704), un Ancien de Charenton et ami de Paul Pellisson, avait occupé des postes de diplomate, en particulier, en Angleterre. Il publia une Réponse au livre de M. l’evesque de Condom (Quevilly [Rouen] 1672, 12 o) qui connut une seconde édition dès 1673 : voir Rébelliau, Bossuet historien, p.77, n.3.

[14] David Noguier (? -1705), pasteur à Bernis (actuellement, Gard) fit paraître une Réponse au livre de Mgr l’eveque de Condom (Orange 1673, 12 o) ; voir Rébelliau, Bossuet historien, p.77, n.3.

[15] Nicolas-Pierre-Henri de Montfaucon, dit abbé de Villars (1638 ?-1673), né dans le diocèse d’Alet, devait mourir assassiné dans des conditions qui demeurent obscures, comme le reste aussi sa biographie sur beaucoup de points. Il avait publié Le Comte de Gabalis ou entretiens sur les sciences secretes (Paris 1670, 12 o) – dont il existe une édition moderne établie par R. Laufer (Paris 1963) et une autre par D. Kahn (Paris 2010) – dans lequel le ton badin semble bien destiné à masquer une pensée libertine et hardie qui, sous couvert de parler de sylphes, d’elfes et de salamandres, s’en prend d’une manière détournée à la foi chrétienne. Le livre connut un succès immédiat, mais fut vite supprimé. L’indignation des amis de Port-Royal suscitée par les plaisanteries de l’abbé de Villars sur le thème des incubes et des succubes fut telle que, sur intervention d’ Antoine Arnauld, dès mars 1671, il fut interdit à l’abbé de Villars de prêcher : voir A. McKenna, De Pascal à Voltaire : le rôle des Pensées du Pascal dans l’histoire des idées entre 1670 et 1734 (Oxford 1990), p.236 ; J. Lesaulnier, Port-Royal insolite : édition critique du « Recueil de choses diverses », 1670-1671 (Paris 1992), p.588-89.

[16] Le Discours académique sur la comparaison entre Homère et Virgile, prononcé par Rapin en 1667, fut publié l’année suivante (Paris 1668, 4 o), et suivi peu après d’ Observations sur les poèmes d’Homère et de Virgile : sur cet ouvrage, voir Lettre 13, n.43 ; sur La Comparaison de Platon et Aristote, voir Lettre 31, n.11.

[17] René Rapin, Reflexions sur l’usage de l’éloquence de ce temps (Paris 1671, 12 o), qui connurent dès l’année suivante une seconde édition « revue, corrigée et augmentée » (Paris 1672, 12 o).

[18] René Rapin, Discours sur la comparaison de l’éloquence de Demosthene et de Cicéron (Paris 1672, 12 o).

[19] Antoine Godeau (1605-1672), l’un des fondateurs de l’Académie française, devint évêque de Grasse en 1636. Dans sa jeunesse, il avait été mondain et l’un des familiers du cercle précieux de l’Hôtel de Rambouillet, mais sa promotion à l’épiscopat transforma un abbé galant en prélat exemplaire, qui ne devait plus écrire que des ouvrages de piété, en vers et en prose : voir G. Doublet, Godeau, évêque de Grasse et de Vence (1605-1672) (Paris 1911).

[20] Esprit Fléchier (1632-1710), qui sera élevé à l’épiscopat en 1685, succéda à Godeau à l’Académie française, où, par ailleurs, Jean Racine occupa le fauteuil laissé vacant par la mort de La Mothe Le Vayer.

[21] Le second mariage de La Mothe Le Vayer fit jaser, car celui-ci avait près de 78 ans ; l’épousée, fille de l’ambassadeur de France à Constantinople, était en fait quadragénaire.

[22] L’abbé François de La Mothe Le Vayer (1629-1664) avait fait paraître Epitome de l’Histoire romaine fait en quatre livres par Lucius Ann. Florus et mis en françois sur les traductions de Monsieur, frere unique du Roi (Paris 1656, 8 o), traductions revues par l’éditeur-courtisan.

[23] Voir Gilbert Saulnier, sieur Du Verdier (?-1686), Abbregé de l’histoire des Turcs (Paris 1653, 12 o, 2 vol.) ; Abbregé de l’histoire de France (Paris 1652, 12 o, 2 vol.) ; Abbregé de l’histoire d’Espagne (Paris 1659, 12 o, 2 vol.) ; et Abbregé de l’histoire d’Angleterre, d’Escosse et d’Irlande (Paris 1661, 12 o, 3 vol.).

[24] Sur ces deux ouvrages de Pietro Sarpi, Fra Paolo, voir Lettre 13, n.80, 81.

[25] Voir Huet, Traité sur l’origine des romans (1670) ; sur cet ouvrage, voir Lettre 23, n.6. Huet, comme son ami Segrais, était originaire de Caen, ville où, en 1646, Jacques Moisant de Brieux fonda une Académie, dans laquelle se coudoyèrent amicalement pendant longtemps érudits catholiques et protestants. C’est en 1705 que ce cénacle érudit fut officialisé par des lettres patentes : voir A.-R.-R. de Formigny de La Londe, Documents inédits pour servir à l’histoire de l’ancienne Académie royale des belles-lettres de Caen (Caen 1854), p.9-26, 40.

[26] Samuel Bochart (1599-1667), pasteur de Caen, était l’un des ministres les plus érudits de son temps, orientaliste et maître, à cet égard, de Pierre-Daniel Huet. C’est en compagnie de ce dernier qu’en 1652 Bochart alla passer une année à Stockholm, où l’attiraient de précieux manuscrits orientaux réunis par la reine Christine ; voir H. Galland, « De Caen à Stockholm : deux Bas-Normands à la cour de Christine en 1652 », Revue de Cherbourg, 1 (1906-1907), p.221-227.

[27] Jacques Moisant de Brieux (1614-1674), lettré huguenot et poète néo-latin, était né à Caen. Dès 1635, il renonça à la charge de conseiller au parlement de Metz, qu’il occupait depuis 1633, pour retrouver dans sa ville natale des loisirs studieux consacrés aux belles lettres, ce que facilitait sa considérable fortune personnelle.

[28] Voir J. Regnault de Segrais, Traduction de l’Enéide de Virgile (Paris 1668, 4 o, 2 vol.) ; sur cette traduction, voir Zuber, Les « Belles infidèles », p.145-46 ; sur Zayde, voir Lettre 23, n.6.

[29] François Tallemant (1620-1693) fut aumônier du roi (1669) et de la dauphine, abbé de Val-Chrétien et prieur de Saint-Irénée de Lyon ; il entra à l’Académie française le 10 mai 1651 quoiqu’il n’eût rien écrit ; sa traduction de Plutarque (Paris 1663-1665, 12 o, 6 vol.) fut décriée par Boileau qui décrit l’abbé comme « le sec traducteur du français d’ Amyot » (Epître vii, vers 90). Quoique François Tallemant ait fait le voyage d’Italie vers 1637, en compagnie de ses frères Tallemant de Lussac et des Réaux, du jeune abbé de Retz et d’ Etienne de Bragelogne de Versigny (voir Lettre 75 n.23) et qu’il ait traduit plus tard la première partie de l’ Histoire de la république de Venise par Nani (Paris 1679-1680, et Cologne 1682, 12 o, 4 vol.), ses biographes ne mentionnent pas son appartenance à une Académie italienne. Il se peut que Bayle le confonde avec son cousin Paul Tallemant (18 juin 1652-30 juillet 1712), membre de l’Académie française et de l’Académie des médailles (la future Académie des Inscriptions et des belles-lettres) : voir E. Magne, Bourgeois et financiers du XVII e siècle, I : La Joyeuse jeunesse de Tallemant des Réaux d’après des documents inédits (Paris 1921), II : La Fin troublée de Tallemant des Réaux d’après des documents inédits (Paris 1922). Nous n’avons pas trouvé mention de François Tallemant dans les quatre volumes de Gregorio Leti, Italia regnante, ò vero nova descritione dello stato presente di tutti principati e republiche d’Italia (Geneva 1675-1676, 12 o, 4 vol.).

[30] Pierre Séguier (1588-1672) était chancelier depuis 1633 et protecteur de l’Académie française, rôle dans lequel le roi voulut lui succéder.

[31] Guillaume de Lamoignon (1617-1677) était premier président du Parlement de Paris depuis 1658. Quelques-unes des séances de l’Académie qu’il accueillait depuis 1667 sont connues par les journaux de Pierre Lalemant et d’ Olivier Lefèvre d’Ormesson : voir J. Le Brun, « Le Père Pierre Lalemant et les débuts de l’Académie Lamoignon », RHLF, 61 (1961), p.153-76.

[32] L’Académie de Peinture existait depuis 1648 ; celle d’Architecture fut fondée en 1671.

[33] François Hédelin, abbé d’Aubignac (1604-1676), animait un cercle littéraire hostile à la fois à la préciosité et à la pédanterie qu’il reprochait aux philologues. Son ouvrage le plus connu est La Pratique du théâtre (Paris 1654, 4 o).

[34] Pierre d’Ortigue (parfois, de Lortigue), sieur de Vaumorière (1610-1693), avait rédigé, à partir du tome VIII, les cinq derniers volumes de Pharamond ou l’histoire de France, roman dont la publication avait débuté en 1661, œuvre de Gautier de Coste, sieur de La Calprenède (1614 ?-1663). Tous les renseignements divers que Bayle donne ici proviennent des trois premiers tomes du Mercure galant (janvier-juillet 1672), mensuel rédigé par Jean Donneau de Visé (1638-1710), dont Bayle décèlera, avec les années, la futilité. Il est probable qu’ayant pu voir le Mercure galant chez les Dohna, il l’avait lu avec toute l’avidité d’un provincial assoiffé de nouvelles plus ou moins littéraires.

[35] Sur la chute de Maastricht et l’entrée de Louis XIV dans la ville, voir Gazette, extraordinaire n o 79 du 28 juin 1673 ; n o 80, nouvelle de La Haye du 22 juin 1673 ; n o 81, nouvelle de La Haye du 22 juin 1673, et nouvelle du camp de Maastricht du 27 juin 1673 ; extraordinaire n o 82 du 4 juillet 1673, et n o 83 du 6 juillet 1673 ; n o 85, nouvelle du camp de Maastricht du 4 juillet 1673 ; extraordinaires n o 86 du 13 juillet 1673, et n o 89 du 20 juillet 1673. Relevons en particulier ce mot du n o 81, nouvelle de La Haye du 22 juin 1673 : « Un domestique du comte de Dohna [un des neveux de l’employeur de Bayle, probablement Wilhelm-Albrecht] nous a rapporté que son maître ayant adroitement visité le camp des François devant Maastricht, est entré dans la place, avec une écharpe blanche. »

[36] Louis II de Bourbon (1621-1686), le « Grand Condé », duc d’Enghien, puis prince de Condé depuis 1646, fut un des grands chefs militaires de son temps : voir J.-L. R. Desormeaux, Histoire de Louis de Bourbon, second du nom, prince de Condé […] ornée de plans de sièges et de batailles (Paris 1766-1768, 12 o, 4 vol.), et G. Mongrédien, Le Grand Condé, l’homme et son œuvre (Paris 1959) ; K. Béguin, Les Princes de Condé. Rebelles, courtisans et mécènes dans la France du Grand Siècle (Paris 1999).

[37] François-Henri de Montmorency (1628-1695) était le fils posthume du duelliste François de Montmorency, comte de Bouteville (1600-1627), exécuté le 21 juin. Il était très lié avec son parent, le Grand Condé. Un des premiers essais littéraires de Bayle, en 1680, stigmatise ce personnage : voir la Harangue de Mr de Luxembourg à ses juges (1679-1680).

[38] Isabelle-Angélique de Montmorency-Boutteville (1627-1695) devint veuve, en 1649, de Gaspard IV de Coligny, duc de Châtillon, qu’elle avait épousé quatre ans plus tôt à la suite d’un enlèvement romanesque, le duc ayant abjuré le protestantisme. Elle se remaria en 1664 avec Christian-Louis, duc de Mecklembourg. Entre temps, ses aventures galantes avaient défrayé la chronique, de sorte que Roger de Rabutin, comte de Bussy (1618-1693), homme de guerre et bel esprit, put faire des allusions transparentes à la duchesse dans l’« Histoire d’Angélie et de Ginolic », Histoire amoureuse des Gaules (Liège 1665, 12 o), éd. A. Adam (Paris 1967), p.93-132 ; il est aussi question d’elle dans la Gazette, n o 88, nouvelle de Saint-Germain-en-Laye du 14 juillet 1673, et dans le Mercure galant, n o 5 (Paris 1674), p.258. Peu après la mort de la duchesse de Mecklembourg, M me de Sévigné la « renonce », révoltée par son extrême avarice : voir sa lettre à M me de Coulanges du 3 février 1695, iii.1081 ; voir aussi le portrait haut en couleur par E. Magne, Femmes galantes du XVII e siècle : Madame de Châtillon (Paris 1910).

[39] Guillaume d’Orange avait tenté d’assiéger Woerden le 10 octobre 1672, mais, deux jours plus tard, à la suite d’un combat acharné, Luxembourg obligea les Hollandais à lever le siège de cette place, située sur le Vieux Rhin, entre Utrecht et Bodegrave ; voir Gazette, n o 125, nouvelle de La Haye du 17 octobre 1672, et extraordinaire n o 126 du 27 octobre 1672.

[40] Bodegrave, sur le Vieux Rhin, à une dizaine de kilomètres à l’ouest de Woerden, est situé à peu près à mi-chemin entre Leyde et Utrecht. Bayle aura apparemment vu, soit le Mercure hollandois, i.585-87, soit l’ Advis fidelle aux veritables Hollandois touchant ce qui s’est passé dans les villages de Bodegrave et Swammerdam, et les cruautés inoüis, que les François y ont exercées (s.l.n.d.), ouvrage anonyme d’ Abraham de Wicquefort (voir Lettre 135, n.11), qui aurait pu parvenir aux mains du comte de Dohna. L’ épisode en question eut lieu fin décembre 1672-début janvier 1673 ; Voltaire lui fera place dans le Siècle de Louis XIV, ch.11, Œuvres historiques, éd. R. Pomeau (Paris 1957), p.724. Un des rares articles géographiques du DHC est consacré à Bodegrave.

[41] La bataille des Dunes, aux abords de Dunkerque, fut livrée pour reprendre cette ville aux Espagnols le 14 juin 1658, une flotte anglaise appuyant les armées françaises de terre, commandées par Turenne. Condé et Luxembourg, ex-Frondeurs, étaient alors du côté espagnol. Cette victoire anglo-française contribua décisivement à la fin de la guerre et à la Paix des Pyrénées en 1659. Bayle tire peut-être le détail qu’il mentionne de Hippolyte-Jules de La Mesnardière (1610-1663), maître d’hôtel du roi, membre de l’Académie française en 1655, auteur de Relations de guerre, contenant le secours d’Arras, en l’année 1654, le siege de Valence, en l’année 1656, le siege de Dunkerque, en l’année 1658 (Paris 1662, 8 o), p.207.

[42] Bayle tire tous ces renseignements sur le cordon bleu de l’Ordre du Saint-Esprit (créé par Henri III en 1578) de la Gazette, voir n o 145, nouvelle de La Haye du 23 décembre 1672 ; n o 3 (1673), nouvelle d’Utrecht du 30 décembre 1672 ; extraordinaire n o 4 du 12 janvier 1673 ; n o 6, nouvelle d’Amsterdam du 6 janvier 1673 ; extraordinaire n o 7 du 18 janvier 1673 ; n o 9, nouvelles d’Amsterdam et d’Utrecht du 13 janvier 1673 ; et extraordinaire n o 10 du 13 janvier 1673. En fait, la récompense la plus substantielle que reçut Luxembourg, en février 1673, fut la charge de capitaine des Gardes du corps, qui donnait un accès familier auprès du roi et que Lauzun, emprisonné, fut tenu de lui céder : voir P. de Ségur, Le Maréchal de Luxembourg et le prince d’Orange (1669-1678) (Paris 1902), p.160.

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