Lettre 363 : Jacob Bayle à François Janiçon

Au Carla ce 3e dec[em]bre 1684

Monsieur,

Vostre nom m’êtoit deja cher il y a long tems par tout le bien que j’avois ouy dire de vous, mais depuis que je scay l’etroite amitié qui est entre vous et un de mes intimes amis de Hollande [1], et encore les marques sensibles de vostre bonté dont vous avés honnoré mon pauvre cadet decedé à Paris au mois de may dernier [2], je vous avoüe que je vous regarde avec une estime et une tendresse qu’on ne sent que pour peu de gens. Voyla Mr tout ce que je pretens vous dire avec la derniere sincerité pour tous les soins obligeans que vous avés pris pour 2 persounes si cheres. Tous les complimens que je pourrois y âjouter (n’etant pas asses heureux de vous remercier par des services effectifs) ne seroyent que pure façon.

Je repons au reste bien tard à vostre lettre du 14 e aoust dernier, dans laq[uel]le vous me parliés des affaires de nostre colloque [3]. On est heureux d’avoir un sollicite[ur] si eclairé que vous et d’une aussi boune conscience, mais nos Eglizes sont dans une espece de securité, et quoy que je les somme de s’evertuer pour envoyer de l’argent qui est necessaire à la poursuite de telles affaires, je les vois avec regret tomber dans une indolence criminelle, Mazere le chef du colloque, ne s’y interessant pas comme elle devroit [4]. On regretera quand il ne sera plus tems, d’avoir negligé les moyens de nostre conservation, bien qu’au fonds tout / soit inutile du côté des hommes. Pour moy je ne croy pas mon Eglize plus asseurée que les autres, et il est à craindre que quand nostre tour viendra on frapera à tors et à travers, si Dieu qui doit faire le grand chef d’œuvre de la resurrection des morts en un clin d’œil, ne fait renaitre son peuple en un moment par une nouvelle delivrance[.]

J’ay fait scavoir à nostre amy de R[otterdam] les obligations que nous avons à Mrs Monginot [5] et Mesmin [6] afin qu’il se mette en estat de les en remercier ; ce que j’aurois fait aussi sans mes continuelles occupations. Je ne doutte pas que vostre absence au tems de la maladie du pauvre Du Peyrat [7] ne luy ayt douné bien de la douleur puis qu’il me paroit par ses memoires et papiers que j’ay receus pour la plus part depuis 15 jours qu’il avoit un grand attachem[ent] pour vous, et que c’estoit un jour de fete pour luy, comme il le marque dans son journal, toutes les fois qu’il avoit l’houneur de s’entretenir confidem[ment] avec vous sur les affaires de nostre amy de R[otterdam].

Si je ne craignois d’abuser de vostre patience et de vostre amitié, je vous entretiendrois icy au long des affaires qui regardoient nostre defunct. Mais comme on dressa un inventaire par les soins et l’exactitude de Mr de Frejeville, je n’attens sinon de scavoir ce qu’il y aura de reste [de] ses appointemens precontez pour nous acquitter envers Mr Dusson qui veut etre payé des 200 l[ivres] t[ournois] q[ue] le defunt toucha. Je croy q[ue] pour le faire il faut voir le role des livres achetés pour luy [8] ; c’est ce q[ue] Mr Vignau [9] a fait. Il faut y ajouter les autres depenses p[ou]r Mr Dusson et pour les enfans et en suitte distraction faite de tous les frays fait[s] pour le defunct on verra ce qui est deu à Mr Dusson. J’en ay ecrit depuis 3 semaines à Mr de Frejeville et à Mr Vignau [10][,] j’attens de leurs nouvelles là dessus.

On a negligé de m’envoyer l’adresse d’un coffre que le defunct avoit à Lyon, et je ne l’ay sceu que depuis 15 jours par son journal, Mr Milhau [11] de Mazere qui m’avoit promis de me le faire porter, ne l’ayant pas fait. Je ne scay si ce cofre / seroit à Paris, et si le messager de Lyon ou quelqu’autre voiture l’y a porté. Il faudra que celuy qui en est chargé à Lyon eclaircisse cette affaire. J’ay fait ecrire pour cela au s[ieu]r Chicot mar[ch]ant rue Tupin [12].

Vous me parliés des Nouvel[les] de la repub[lique.] Je n’en ay veu q[ue] les 2. 1 ers cayers mars et avril ; j’attens may, juin juillet et aoust. Je ne scay si depuis on a veu les cayers de sept[em]bre et d’octobre. Dites m’en s’il vous plaït ce que vous en scavés. Je croy au reste qu’il faudroit conseiller l’ auteur de faire imprimer ces cayers à ses depens ou de quelque amy et en les vendant à bon marché, on en debiteroit un prodigieux nombre car si on les vend 2 l[ivres] t[ournois] chaque cayer, comme on l’a ecrit de Paris[,] les acheteurs se refroidiront. Du reste il faut que l’ auteur profite des avis qu’on luy doune pour empecher que ce livre ne soit de contre-bande, car si cela est on lira ce journal par tout avec plaisir. Le poste où je suis est si reculé que les choses ont vieilli avant que je les voye[.] Ainsi je crains de ne voir pas de long tems le recueil que le fils de Mad e Moure [13] dit au cadet qu’il luy portoit de R[otterdam.] Comme il n’etoit pas parmi les livres du defunct quand on fit l’inventaire, je ne scay si depuis le 23 avril que cela luy fut dit à Charenton, il eut assé[s] de santé pour le retirer des mains de celuy qui l’avoit pa[ssé.] Je vous prie de vous en informer ; car comme il y a des theses de ph[ilosoph]ie à la fin je vous avoüe que j’avois conté sur ce recueil. Le defunct avoit aussi acheté pour moy une Methode de Mr Le Fevre p[ou]r les humanitez [14], 2 ou trois sermons de Mr Allix [15], et de Mr Jurieu [16], et quelques autres que j’ay marqués à Mr Vignau. S’ils n’etoyent pas perdus je serois bien aise de les recouvrer avec 2 ou 3 de feu Mr Daillé que je demande à Mr son fils [17]. J’ajoute que je vous seray obligé si vous ou Mr Vignau prenés la peine de vous faire douner à Charenton un extrait de l’acte de sepulture de mon frere que je souhaitte d’avoir signé du secretaire.

Dounés moy vos bons avis sur la maniere dont il se faut conduire quand on demandera à voir les registres du con[sistoi]re et les contes, que la declara[ti]on en faveur des hopitaux [18] engage à montrer sur peine de cessation de l’exercice jusqu’à ce qu’on ayt satisfait. Apprenés nous si on l’a encore executé et comment on s’y prend, et depuis quel tems il faut montrer les registres. Je suis parfaitem[en]t Mr votre &c. Bayle

• A Monsieur/ Monsieur Janiçon rüe St Thomas/ du Louvre prés le Palais Royal/ A Paris.

Notes :

[1] Pierre Bayle.

[2] Joseph Bayle.

[3] Rappelons qu’un colloque regroupait des Eglises locales voisines et représentait un échelon intermédiaire de juridiction entre les consistoires et les synodes provinciaux. Il semble que Janiçon, comme avocat au Conseil, ait suivi les affaires du colloque de Mazères (auquel appartenait Le Carla). La lettre du 14 août de Janiçon à Jacob Bayle est perdue.

[4] Voir Lettre 261, n.17 ; le consistoire de Mazères s’était rallié à l’avis de Brousson et préconisait une résistance non violente sous forme passive, par abstention de toute démarche juridique nécessaire à une défense soit devant le Parlement, soit, ici, devant le Conseil du roi, ce qui était une manière de récuser les tribunaux français incapables d’impartialité envers les protestants.

[5] François de Monginot père (1569-1637), médecin du prince de Condé et médecin consultant du roi, s’était converti au protestantisme et en plus de ses ouvrages médicaux avait publié en 1617 une apologie de sa conversion sous le titre de Résolution des doutes ou sommaire décision des controverses entre l’Eglise Réformée et l’Eglise Romaine (La Rochelle 1617, 8°), qui allait être traduite en anglais et publiée à Londres l’année suivante.

[6] Sur Guy Mesmin, l’un des médecins de Joseph, voir Lettre 339, n.6.

[7] Nom adopté par Joseph Bayle en arrivant à Paris.

[8] Jacob, pressé par le besoin d’argent et soucieux des autres créanciers de Joseph, est réticent à rendre à Salomon d’Usson les 200 livres tournois avancés à Joseph pour son préceptorat ; il voudrait déduire de cette somme les dépenses engagées par Joseph en vue de son nouvel emploi et les frais de sa dernière maladie.

[9] Il s’agit ici apparemment de Duvignau, le ministre de Châtellerault, qui vivait à Paris avec Daniel de Larroque chez M lle Goulon, à l’adresse qui avait été celle de Joseph Bayle : voir Lettre 327, n.15 et 16.

[10] Les lettres de Jacob adressées à Philippe de Frégeville et à Duvignau ne nous sont pas parvenues.

[11] Nous apprenons ici que le M. Milhau, délégué de la province synodale à Paris, dont il a été si souvent question, était originaire de Mazères : voir Lettres 66, n.9, et 91, n.11.

[12] Joseph avait mentionné, dans une lettre adressée à Jacob, ce coffre resté à Lyon et qui contenait des livres lui appartenant : voir Lettre 246, p.23. Nous ne saurions identifier plus précisément M. Chicot, marchand de la rue Tupin à Lyon.

[13] Nous ne saurions identifier M me Moure. Son fils avait donc promis à Joseph Bayle, le 23 avril à Charenton, de lui apporter de Rotterdam un recueil contenant des thèses – peut-être des thèses présidées par Pierre Bayle. Le seul recueil connu qui corresponde à ce profil est celui qui a été découvert et étudié par J. van Sluis : voir Lettre 195, n.6. Il s’agit des thèses de Philippe Muysson, « De fluiditate et firmitate », et d’ Antoine de Massanes, « De Elementis », publiées par Abraham Acher à Rotterdam en 1689 et 1690 ; elles ont été éditées par J. van Sluis, « Twee Rotterdamse disputaties van Pierre Bayle, 1689 en 1690 », Geschiedenis van de Wijsbegeerte in Nederland, 14 (2003), p.209-248.

[14] Tanneguy Le Fevre, Méthode pour commencer les humanités grecques et latines (Saumur 1672, 12°). La Lettre 427 de Jacob à Pierre Bayle nous apprend que Jacob Bayle se préoccupait d’aider à l’éducation des fils de son cousin Naudis.

[15] A cette date, nombre de sermons d’ Allix avaient été publiés : Les Malheurs de l’impénitence ou Sermon sur ces paroles du livre des Proverbes au chap. 1, v. 24-28, prononcé à Charenton le 28 décembre 1675, jour de jeûne (Charenton 1676, 8°) ; Les Devoirs du saint Ministere ou sermon sur les paroles de S. Paul à Tite, au chap. II, v. 7 et 8... (Charenton 1676, 8°). Les autres sermons d’ Allix alors imprimés (à Genève et à Rotterdam) n’étaient probablement pas en vente à Paris.

[16] Jurieu n’avait encore publié isolément que deux sermons : ... sur Matthieu, 4. 19 (Bionne 1671, 8°) et ... sur I Tim. 3, 16 (Bionne 1671, 8°). Par ailleurs, en tête de son Examen de l’eucharistie de l’Eglise romaine (Rotterdam 1682, 8°), figure un Sermon sur ces paroles de St Paul I Cor. chap.XI, vers. 23 : « J’ai reçu de Seigneur ce que je vous ay donné ». Du Juge des Controverses.

[17] Il est impossible de déterminer les ouvrages de Jean Daillé que Jacob espère obtenir de la part de son fils Adrien. On peut penser aux grands ouvrages du théologien réformé : Apologie des Eglises réformées, où est monstrée la nécessité de leur séparation d’avec l’Eglise romaine. Contre ceux qui les accusent de faire schisme en la chrestienté (Charenton 1631, 8°), et Traicté de l’employ des Saints Pères pour le jugement des différends qui sont aujourd’huy en la religion (Genève, Charenton 1632, 8°), ou bien à ses très nombreux sermons publiés. Sur Jean Daillé, voir Lettre 11, n.26 ; sur son fils Adrien, voir Lettre 48, n.6.

[18] Allusion à la Déclaration du roi du 21 août 1684 « Concernant les biens des Consistoires ». Cette Déclaration était destinée à rendre applicable une Déclaration antérieure du 15 janvier 1683 qui accordaient aux hôpitaux les biens des consistoires, mais ne précisait pas la modalité du transfert et n’avait rien prévu quant aux méthodes à utiliser pour établir la liste éventuelle de ces biens. La nouvelle Déclaration oblige les consistoires encore subsistant à communiquer leurs registres « à la première sommation » des directeurs d’hôpitaux. L’origine des ces dispositions est à chercher dans une sentence du parlement de Toulouse, en date du 12 décembre 1681, qui adjugeait à l’hôpital de la ville les biens du consistoire de Montpellier. Une Déclaration royale du 30 novembre 1682 avait étendu ensuite la mesure spoliatrice à tout le Languedoc : voir Benoist, Histoire de l’Edit de Nantes, III, 2, 617-619 ; elle fut suivie par une Déclaration royale du 15 janvier 1683.

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