Lettre 364 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maestricht, le 6 décembre 1684]

• [Description d’un orage.] Je ne sçai, mon cher Monsieur, si l’hyver est aussi fantasque chez vous, qu’il l’est ici depuis quinze jours : mais, en verité, il n’y a rien de si étrange, et je ne m’étonne plus que Varron l’ait traité lui et ses camarades, de bourus enfans du Nord ; phrenetici Septentrionum filii [1]. Il a gelé déja et dégelé, à trois diverses reprises, et lundi quatrieme de ce mois à neuf heures et demie du matin, il a fait un orage digne de la fureur du plus véhement eté. Toute la nuit du dimanche au lundi, il avoit plû malgré un vent de Midi extrêmement fort et violent : mais à l’heure que je vous dis, il s’éleva une noirceur qui effaça entièrement la clarté, et qui fit une nuit d’un demi quart d’heure ;

Per totum concrescunt aëra nubes

Undique, uti tenebras omneis Acherunta rearis

Liquisse, et magnas cœli complesse cavernas [2].

Aussi-tôt et en même temps, frigido ab axe venti erumpunt, secum ferentes tegulas, ramos, sirus et… [3] Après, il tomba de la grêle dure, luisante, et de l’épaisseur du petit doigt, et ensuite on entendit le tonnerre. J’ay compté jusqu’à quinze coups, tous grands, éclatans, et épouventables. D’autres en ont compté jusqu’à dix-neuf, et l’ont pû mieux que moy, parce qu’ils pouvoient être à la campagne. Il tomba au quatrieme coup. Cela est bien aisé à remarquer, comme vous sçavez. On oit le bruit en même temps qu’on voit l’éclair, et il n’y a point d’intervale sensible entre l’un et l’autre. Je ne sçaurois vous dire si ce coup a été funeste à quelque personne ; je n’en ai rien appris. Mais je puis bien vous assurer selon les anciens, qui malgré la violence et la vitesse de l’éclair, ont eu pourtant les yeux assez fins / pour remarquer de la difference dans cette lueur perçante, qui vient saisir les avenües de notre ame avec tant de hardiesse et de terreur, que ce n’a point été Jupiter qui a lancé ce tonnerre. L’éclair en étoit blanc, et par consequent point de ce Dieu qui n’a que les rouges à son commandement.
Et rubente

Dexterâ Sacras jaculatus arces [4],

Bien que l’éclair du matin, Fulgur Dium [5], lui appartienne en propre, de même que celui du soir, Fulgur Summanum [6], à Pluton, cependant à cause de la blancheur, il faut que ce coup soit de tout autre que de lui. Je ne sçaurois non plus vous dire, si cela présage un rude hyver et néanmoins fertile en toutes choses, comme le prétend Nigidius dans sa Brontoscopie. Quand il tonne, dit-il, le quatrieme de décembre,  [7]. Mais parce qu’il en pourroit arriver comme du premier avril de cette année, où il a tonné, et que Nigidius prétend  [8], il vaut mieux ne rien pronostiquer. Je ne vois pas en effet de discorde civile dans notre Mastricht, et encore moins de gens qui se ruinent. Tout y va son train ordinaire. Ce que je vous puis dire d’assez certain, c’est qu’il n’avoit point tonné cet automne, après l’été furieux qu’il a fait. C’est que toute la nuit de dimanche au lundi, le temps avoit été fort doux. C’est que le Sud étant tombé, un Nordoüest s’étoit levé, qui avoit resserré toutes les matieres de la pluye. Qu’à cause de cela, il en étoit sorti de la grêle, et que ce vent (laissez-moy dire, il n’y a pas grand mal à faillir) et que ce vent ayant poussé dans un coin de nos montagnes, ce qu’il y avoit de chaleur vagabonde dans l’air, il l’a forcée de sortir par la collision, et en a tiré des éclairs, des tonnerres, et un coup de foudre. Je suis toûjours votre, etc.

Notes :

[1] Varron, Satires Ménippéennes, « Marcipor », 271 : « fils frénétiques du Septentrion ».

[2] Lucrèce, De la nature des choses, 250-252 : « les nuages s’épaississent dans toute l’étendue de l’atmosphère : on dirait que les ténèbres ont en masse quitté l’Achéron pour emplir l’immense voûte céleste ».

[3] Varron, loc. cit. : « les vents se ruent hors du pôle froid […] emportant avec eux tuiles, branches, balais » ; Du Rondel substitue erumpunt à se eruperant.

[4] Horace, Odes, I.ii.3 : « et de sa rouge main droite a lancé la foudre contre les hauteurs sacrées ».

[5] « éclair divin » ou « éclair matinal ».

[6] Summanus était une divinité romaine à qui on imputait les éclairs nocturnes. C’est Sextus Pompeius Festus, qui cite dans son lexique, éd. Müller, p.75, la distinction entre fulgur dium et fulgur Summanum.

[7] Nigidius Figulus, [divination par le tonnerre] dans J. L. Lydus, De ostentis quae supersunt (Paris 1823), cap. xxxiii,  ; Du Rondel a traduit avant de citer : « un rude hiver et néanmoins fertile en toutes choses ». Le calendrier « brontoscopique » de Nigidius Figulus ( prætor 58 av. J.-C.) a été conservé en traduction grecque dans le De Ostentis de l’antiquaire byzantin Joannes Lydus (490-c.560 ap. J.-C.). Du Rondel a dû le lire dans un volume de textes édité par Jan Rutgers : voir ses Variarum Lectionum libri sex (Lugduni Batavorum 1618, 4°), p.246-60. On peut consulter également P. Nigidii Figuli Operum reliqui, éd. A. Swoboda (Vienne et Prague 1889 ; rééd. Amsterdam 1964), p.93-106.

[8] Nigidius Figulus, ibid.,  ; Du Rondel va traduire : « discorde civile et gens qui se ruinent ».

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