Lettre 371 : Jacob Spon à Pierre Bayle

[Lyon, le 20 décembre 1684]

[Particularité sur M. Spon le Pere.] Je vous dois mille remercimens, Monsieur, de l’éloge que vous avez fait de feu mon pere, dans vos Nouvelles de la république des lettres [1]. Toutes les particularitez de sa vie que vous rapportez, sont vrayes. En voici une qui merite d’être sçûë, et imitée par les autres personnes de sa profession. Quand on le venoit appeller à peu près en même temps pour deux malades, un riche et un pauvre, il alloit d’abord au dernier, et sa raison étoit que le pauvre pouvoit mourir, faute d’autre médecin qui fût prompt à l’aller voir, au lieu que le riche pouvoit facilement en avoir un autre, s’il étoit pressé. Après cela l’usage et l’ honnêteté* veulent que je vous remercie de l’honneur que vous m’avez fait, de me mettre au rang des illustres même avant qu’être mort, et je le fais volontiers, ne pouvant assez reconnoître le passedroit que vous m’avez voulu faire. Il n’y a que nos Messieurs les Ricovrati qui ont à se plaindre de votre imprimeur qui les a appellez Ricorrati [2]. Pour mon particulier je n’ai pas plus de repugnance à le lui pardonner, qu’à vous, Monsieur, les louanges que vous me donnez dans votre livre, et que je merite si peu. Car, à vous parler franchement, je ne sçai si elles me font du bien ou du mal, ni si la réputation d’illustre, de sçavant et de tout ce qu’il vous plaira, qu’un homme peut acquerir lui apporte quelque bien solide et quelque avantage réel. Voilà le sujet d’un livre assez particulier. Je n’ai pas dessein de l’entreprendre : mais pour me borner aux termes d’une lettre, je veux vous avoüer ingenûment le bien ou le mal, que je recûs dans un voyage que je fis par la France il y a un an et demi, du peu de réputation que mes ouvrages m’ont heureusement ou malheureusement acquise.

[Faux bruits a l’occasion d’un voyage de M. Spon le fils.] Je partis avec un apoticaire de mes amis, nommé Monsieur Moze [3], pour aller visiter et examiner les eaux minerales et les curiositez du Languedoc, de la Guyenne et de l’Auvergne, étant persuadé que je ne pouvois rien faire de plus utile pour me perfectionner dans la médecine. N’arriva-t-il pas que dans ce temps-là que nous étions déja vers les Pyrenées, ces bruits du Dauphiné et du Vivarêts touchant la Religion éclatèrent [4], et que quelqu’un, qui apparemment n’étoit pas de mes amis, fit courir le bruit, que nous étions allez porter des lettres circulaires à toutes nos Eglises, pour les obliger à prêcher non obstant les arrêts ; que nous avions ensuite été arrêtez à Montauban, puis menez et executez à Paris. Le bruit en étoit si universel, que des magistrats même le dirent en pleine audience.

Aïant poussé jusqu’à Bordeaux, nous voulumes voir l’embouchûre de la Garonne et la Tour de Cordoüan, que nous nous contentâmes de voir avec une lunette de la pointe de Royan. C’en fut assez pour faire courir un autre bruit, que nous étions allez visiter les ports de Guyenne, afin de donner avis aux Anglois des endroits où ils pourroient débarquer, pour favoriser les huguenots mécontens de France. Un prélat même en écrivit en Cour : mais apparemment on ne m’y crût pas assez foû, pour avoir de semblables pensées. Voilà ce que c’est que d’avoir la réputation d’homme d’esprit. Il est vrai que ces bruits ne me firent ni bien, ni mal, et qu’on fut surpris de me voir rentrer en plein jour à Lyon, au retour de mon voyage : mais si sur ces soupçons et sur ces bruits on m’eût fait de mêchantes affaires, le mal que j’en aurois souffert, avant qu’on eût été éclairci, n’eût-il pas été un mal réel ?

Mais je ne dois pas taire le bien que me faisoit le peu de réputation que j’ai, c’est que par tout où je passois, les curieux, les gens de lettres, et même plusieurs personnes de qualité, me recevoient avec caresse, me faisoient voir tout ce qu’il y a de plus curieux dans leur ville. Il est vrai que ce bien étoit balancé par un mal innocent de leur part, c’est qu’on me faisoit par tout bonne chere, et cette bonne chere me minoit la santé, et m’obligeoit à partir au plus vîte. D’ailleurs mille personnes qui m’étoient auparavant inconnuës, me prenant pour quelque bel-esprit, maccabloit de visites, en quelques endroits, jusqu’à ne me donner pas le temps de prier Dieu. Je payois quelquefois très-mal leur curiosité, lors qu’ils se trouvoient plus habiles que moi, comme je supose qu’il arrivoit fort souvent ; et quelquefois aussi je leur donnois quelque satisfaction, mais moindre qu’ils ne s’étoient attendu d’un / homme qui, à leur avis, faisoit bruit dans la République des Lettres.

Mais, Monsieur, il faut avouër que la réputation qu’on acquiert est quelquefois plûtôt dûë au hazard, qu’aux soins que l’on se donne. Je le puis reconnoître par moi-même, car de tous mes ouvrages dont vous avez publié la liste, celui qui m’en a le plus acquis, est celui à qui j’ai donné le moins de temps et le moins d’art. [De sa lettre au P. La Chaise et des réponses qu’on y a faite.] C’est ma Lettre au reverend Pere La Chaise [5], qui me coûta moins de deux jours, et que je ne m’étudiai point de polir. Je ne passai presque en aucun bourg, ni village de Languedoc, de Guyenne et de Xaintonge, où elle n’eût passé avant moi. J’appris qu’on l’avoit imprimée à Montauban, et à la Reole, après avoir couru long-temps manuscrite. Et il faut même qu’on l’ait crû de quelque conséquence, puis qu’on y a fait tant de réponses. La première est celle que vous donnez à Monsieur Arnaud, imprimée à Anvers et à Lyon [6]. J’ai vû une lettre de Monsieur de Meaux qui la lui attribuë, et on y reconnoît son stile [7]. La seconde est d’un nommé Coterel autrefois ministre [8]. J’appris à Bordeaux, où elle est imprimée, qu’elle n’avoit pas eu grand cours, et que le libraire et l’auteur s’étoient querellez et battus pour ce sujet. Il m’y traite de chretien juif et de juif chretien. La troisieme est d’un prêtre de Paris nommé Bruzeau, intitulée Défense de la foi de l’Eglise, etc [9]. La quatrieme anonyme, qu’on m’a assuré être du grand vicaire de La Rochelle [10]. La cinquieme enfin d’un illustre courtier, ou changeur de cette ville [11], qui s’érige en controversiste, et qui n’ayant pû obtenir permission de la faire imprimer ici, l’a fait mettre sous la presse à Vienne. Il y en a une sixieme manuscrite de Monsieur l’ évêque de Tournai [12], et une d’un autre auteur aussi manuscrite, qu’on peut appeller réponse sans réponse [13], parce qu’il ne répond à rien, mais qu’au lieu de cela, il m’oppose des argumens de missionnaires connus depuis long-temps. Pour moi qui ne me suis point voulu ériger en controversiste, je les ai laissé dire. Il a paru seulement des Réflexions sur la Réponse de Monsieur Arnaud, qu’on assure être de l’illustre Monsieur Meniot, medecin à Paris [14].

Je ne dois pas oublier de dire que le talent qu’on croyoit, dans les villes où je passois, que j’avois pour la médecine, m’attiroit des pratiques, qui payoient souvent les frais de mon voyage, et je remarquois que plus je m’éloignois de mon païs natal, plus j’en avois. Aussi si cela m’a fait du bien dehors, il est indubitable que les livres que j’ai mis au jour, m’ont fait du mal chez nous, et qu’on a suposé, que je ne m’attachois plus à la pratique, et que les antiquitez, qui proprement ne sont que mes jeux de carte, faisoient ma plus grande occupation.

[De son indifference sur sa réputation.] Je vous ennuyerois enfin par tous ces paralelles [ sic], et je me contente de vous dire, quoi qu’en puissent penser bien des gens qui voudroient que je fusse d’une autre humeur, que je ne me soucie point d’être crû sot ou bel-esprit, ignorant ou sçavant, gai ou mélancolique, riche ou pauvre ; que même dans le fonds il m’est fort indifferent de posseder réellement les uns et les autres de ces caracteres ; que je n’ai autre but que de m’aquitter des devoirs de ma profession et de ma conscience, et d’avoir toûjours la paix de l’ame et le contentement de l’esprit, autant que Dieu m’a fait la grace de les avoir depuis plusieurs années. J’acheve au commencement de celle-ci 1685 mes Miscellanea, et par là peut-être tous mes ouvrages, qui ne me font ni grand plaisir, ni grand chagrin, et que je verrai critiquer ou ensevelir dans l’oubli, sans dépit, et sans murmure. Ce n’est pas la peine de se porter sur le pré pour des mots bien ou mal avancez, ou pour des morts bien ou mal connus, qui ne nous en sauront aucun gré.

Faites-moi la justice de me croire, votre, &c.

Notes :

[1] L’« Eloge de Monsieur Spon le pere », inspiré par Jacob Spon lui-même, est paru dans les NRL de juillet 1684, art. V ; voir aussi Lettre 297.

[2] Bayle associe Jacob Spon à l’éloge de son père, Charles : « La gloire du fils a eu cela de commode qu’elle a précedé la mort du pere. Le pere a eu le plaisir de voir son fils aggregé au College des médecins de Lyon, à l’Académie des Ricorrati [ Ricovrati] de Padouë et à l’Académie des beaux esprits qui a été fondée à Nîmes par lettres patentes du roy, au mois d’août 1682. » La coquille a été corrigée dans les éditions suivantes des NRL. Sur ce savant correspondant de Bayle, voir Y. Moreau, Jacob Spon, un protestant lyonnais dans la République des Lettres. Correspondance, érudition et religion, mémoire de DEA, dir. Y. Krumenacker (Université Lyon III – Jean Moulin 2005).

[3] M. Moze, apothicaire de Lyon. Nous ne savons rien de lui.

[4] Des troubles avaient éclaté en Cévennes, Dauphiné et Vivarais à la suite du projet que Claude Brousson avait élaboré en juillet 1683, qui consistait à organiser des cultes sur les « masures » des temples détruits.

[5] Lettre au Pere La Cheze sur l’antiquité de la véritable religion (Lausanne 1681, 12°).

[6] [ Antoine Arnaud], Remarques sur une lettre de M. Spon de la Religion prétendue réformée, médecin à Lyon, contenant les raisons qui font prendre à ces meseiurs [sic] la religion catholique pour nouvelle et la leur pour ancienne, et qui font croire qu’en y demeurant ils mettent leur salut en assurance (Anvers 1681 ; Lyon 1681, 12°). D’après les éditeurs de la Correspondance de Bossuet (voir note suivante), ii.232, n.3, cette réfutation était effectivement d’ Arnauld, et Jean-Baptiste van Neercassel, évêque de Castorie, l’avait fait imprimer. Voir sa lettre du 6 février 1681 dans les Œuvres d’ Arnauld (Paris, Lausanne 1775-1783, 4°), iv.159.

[7] Bossuet avait écrit à l’abbé Nicaise le 8 juillet 1681 : « Je suis persuadé que le livre sur la Lettre de M. Spon est de M. Arnauld, quoique son nom n’y soit pas. L’ouvrage est fort, et, à mon avis, d’une très bonne et très solide doctrine. Notre bon ami M. Spon avait dit bien des pauvretés dans sa Lettre » Correspondance de Bossuet, éd. C. Urbain et E. Levesque (Paris 1909), ii.243. Jacob Spon correspondait avec Nicaise ( ibid., n.4) et avait été en relations épistolaires avec Bossuet en 1679 ( ibid., p.182 et 186). Sur la Lettre au P. La Chaise de Spon et les Remarques d’ Arnauld, voir aussi la correspondance de Bossuet avec Jean-Baptiste van Neercassel, évêque de Castorie, ibid., juin 1681, p.231-236.

[8] André Cotherel, Réplique à la lettre que le sieur Spon, médecin à Lyon, a mise à jour à l’occasion de celle du P. de La Chaise, jésuite (Bordeaux 1681, 8°).

[9] Paul Bruzeau, Défense de la foy de l’Eglise sur les principaux points de controverse, pour servir de réponse à une lettre de M. Spon… au R. P. de La Chaise ; où l’on fait voir que l’Eglise romaine est la vraye Eglise et que la Religion prétendüe reformée n’est pas celle de Jésus-Christ (Paris 1682, 12°).

[10] Spon ne donne pas le titre de cet ouvrage et sa formule laisse entendre que l’attribution à un grand vicaire de La Rochelle est incertaine. En effet, elle semble être fausse, car le grand vicaire en question est très probablement Michel Bourdaille (?-1694), Docteur de Sorbonne en 1667, année où il fut appelé à La Rochelle par l’évêque Henri de Laval de Bois-Dauphin, qui le fit chanoine théologal, puis aumônier du chapitre, et enfin son grand vicaire. Pendant de nombreuses années, Michel Bourdaille professa la théologie au grand séminaire du diocèse, composant des ouvrages de controverse, dont une Théologie morale de saint Augustin où le précepte de l’amour de Dieu est traité à fond et les autres maximes de l’Evangile se trouvent expliquées et démontrée (Paris 1686, 12°) qui suscita la censure d’ Antoine Arnauld. Cependant, parmi les ouvrages de Bourdaille, on ne trouve pas de réfutation de la Lettre que Spon avait adressée en 1681 au Père de La Chaize, ce qui rend cette quatrième réponse mentionnée difficile à identifier. Sur Bourdaille, voir Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[11] Jacques Liotier, La Malice des Messieurs de la Religion découverte, et la mauvaise application qu’ils font de l’Ecriture sainte. Avec une réponse à la Lettre de Monsieur Spon, médecin de Lyon, et autres raisons convaincantes pour faire voir qu’ils sont hors de l’Eglise de Jésus-Christ, hors de laquelle il n’y a point de salut (Lyon 1684, 12°).

[12] Cette réponse de Mgr Gilbert de Choiseul du Plessis-Pralin est effectivement restée manuscrite.

[13] Nous ne saurions identifier cette réponse.

[14] Comme l’indique A. Cioranescu, Bibliographie de la littérature française du dix-septième siècle (Paris 1965-1966, 3 vol.), n°63599, 63601, la Lettre de Spon et les réactions catholiques ont suscité d’autres écrits, mais ces Réflexions sur la réponse de M. Arnauld n’ont pu être identifiées. L’attribution à « l’illustre monsieur Meniot, médecin de Paris » fait l’objet d’un commentaire laconique en note dans l’édition des NRL au tome I des Œuvres diverses (p.204) : « On se trompe. » Cependant, elle n’est pas impossible : notons que ce patronyme a été mal lu lors de la composition des NRL : il s’agit d’ Antoine Menjot (1615-1696), médecin de Louis XIV, qui a non seulement publié quelques ouvrages dans sa spécialité, mais aussi des essais sur diverses matières religieuses et philosophiques. En témoignent ses Opuscules posthumes (Amsterdam 1697, 4°), publiés par Henry Desbordes.

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