Lettre 373 : Anonyme à Pierre Bayle

[Décembre 1684]
 [1] • [Description de l’arbre canelle.] L’amour que j’ai pour la verité jusques dans les moindres choses, m’oblige à faire savoir au public par votre moyen, que l’arbre dont on vous a envoyé la description de Hambourg, n’est point le veritable arbre de la canelle, ni même une espece de cet arbre, car la veritable canelle de Ceylon est un arbre d’une toute [ sic] autre nature, et pour le bois, et pour les feuilles, et pour les fruits [2]. Voici comme il est fait, selon la connoissance exacte que j’en ai, ayant chez moi des branches de cet arbre que Monsieur Paul Hermans [3], à présent très-digne professeur en botanique à Leyde, nous envoya de l’Isle de Ceylon à Monsieur de Beverning [4] et à moi, il y a déja quelques années. Les feuilles ont une odeur fort acre et aromatique, et sont d’un beau verd, et assez semblables à celles du limonier : elles ont trois côtes. Pour les fleurs elles ont six feuilles ; et pour ce qui est des fruits ils ressemblent extrêmement aux olives, ils sont même si huileux en dedans, que l’on en tire une huile épaisse, blanche, et fort grasse, dont les habitans se servent / pour faire des chandelles. Les habitans de Ceylon appellent cet arbre kunidu, et ceux de Malabar karua. On en trouve deux sortes décrites dans le 1. volume de l’ Hortus Malabaricus [5], page 107. sous le nom de karicu, et dans le 5. volume, page 105. sous le nom de katoukania. Toutes les deux sont fort communes dans le royaume de Malabar. L’écorce de la premiere espece se vend dans les boutiques des apoticaires, sous le nom de caffia lignea ; l’autre s’appelle par les Portugais, canella de mato, c’est-à-dire de la canelle sauvage.

[Que celui de M. Ankelman n’en est point un.] Après avoir ainsi parlé de la veritable canelle, je dirai quelque chose touchant l’arbre de M. Ankelman, qui passe en ce païs-là pour être un arbre canelle. C’est un arbre qui est né à Amsterdam dans le vieux jardin de médecine l’année 1648 d’une semence venue des Indes Occidentales par l’Italie, à feu M. Jean Snippendonk, docteur en botanique en ce temps-là [6]. Il en éleva plusieurs semblables, et en fit présent à plusieurs amateurs de la botanique. Le premier et le plus grand de tous est mort dans mon logis l’an 1662. Celui de M. Ankelman a été fort exactement décrit dans la lettre que vous avez publiée, excepté qu’on n’a point dit que les feuilles n’ont qu’une côte, qui en produit plusieurs autres à droite et à gauche. Il est de la même espèce que celui que Clusius [7] décrit sous le nom de persea au ch. 11 du 1 liv[re]. Variarum Plantarum, et que Tobie Aldinus [8] appelle laurus indica, dans l’ Histoire des Plantes rares du Jardin Farnese. Car ce qu’ Aldinus remarque que cet arbre ne fleurit point en Italie, vient de ce qu’il en a fait la description lors que l’arbre étoit encore trop jeune ; en effet il ne fleurit que tard, comme je l’ai observé pendant quelques années. J’ai vû trois de ces arbres l’eté dernier dans le beau jardin de M. Beverning. C’est donc l’arbre persea qui a été décrit l’an 1661 dans le Catalogue du jardin public de médecine d’Amsterdam [9], et tout autant que j’en ai vû sont sortis de cette source ; c’est pourquoi je puis assûrer que ce n’est point l’arbre canelle, et qu’il n’en a ni la figure, ni les proprietez, ni l’orig[i]ne ; car on ne trouve point d’arbre canelle dans les Indes Occidentales. •

Notes :

[1] Cette lettre rectifie l’article III des NRL de novembre 1684, comportant la « Description d’un arbre canelle » tirée d’une lettre de La Conseillère (Lettre 330), ce qui détermine approximativement la date, ce fascicule ayant été mis en vente le 1 er décembre.

[2] Cet arbre se nomme dans la littérature botanique, jusqu’au siècle, persea, éventuellement persea arbor. En nomenclature linnéenne actuelle, il est désigné sous le nom de persea americana Miller : c’est tout simplement l’avocatier. Il est souvent décrit à la Renaissance, en particulier par Jacques Dalechamp, Historia generalis Plantarum (Lugduni 1586, folio) ; traduction française en 1615 par J. Des Moulins sous le titre Histoire générale des plantes (Lyon 1615, folio), et par Charles de L’Escluse, Rariorum plantarum historia (Antverpiæ 1601, folio).

[3] Paul Hermann (1646-1695), professeur allemand de botanique à Leyde, nommé en 1677 : voir A.J. van der Aa, Biographisch Woordenboek der Nederlanden (Haarlem 1862), v.207.

[4] Sur Jérôme van Beverningk, voir Lettre 243, n.10.

[5] Il s’agit d’une vaste compilation, une monumentale encyclopédie d’horticulture et d’arboriculture, en cours de publication à cette date : Hortus indicus Malabaricus, continens regni Malabarici apud Indos cereberrimi omnis generis plantas rariores, Latinis, Malabaricis, Arabicis, et Bramanum characteribus hominibusque expressas […] addita […] descriptione, qua […] præcipuæ in medecina vires […] demonstrantur (Amstelædami 1678-1703, folio, 12 volumes), dirigée par Hendrik Adriaan Reede tot Drakestein (1635-1691), à laquelle collaborèrent, à différents moments, Johannes Commelin (1629-1692), Johannes Munniks (1652-1711), Abraham van Poot (vers 1617- ?), Arnoldus Syen (1640-1670), Johannes Cesearius (vers 1642-1677) et l’ami de Bayle, Theodor Jansson van Almeloveen.

[6] Il s’agit sans doute de Johannes Snippedalius, docteur en médecine qui donnait des conférences à l’ hortus botanicus d’Amsterdam. On ne sait rien d’autre sur lui : voir A.J. van der Aa, Biographisch Woordenboek der Nederlanden (Haarlem 1859), ix.252.

[7] Carolus Clusius ou Charles de L’Escluse (1526-1609), savant botaniste né à Arras qui parcourut l’Europe à la recherche de plantes rares, fut, de 1573 à 1587, directeur des jardins de Maximilien II à Vienne et professeur de botanique à Leyde à partir de 1589. La culture de tulipes au jardin botanique de cette ville fut à l’origine de l’industrie de la tulipe en Hollande. Voir son ouvrage Rariorum Plantarum Historia (Antwerpiæ 1601, folio), l.1, c.1, p.2-3.

[8] Voir Exactissima descriptio Rariorum quarundam Plantarum quae continentur Romae in Horto Farnesiano Tobia Aldino auctore Illustrissimi et Reverendissimi Principis et cardinalis Odoardo Farnesii medico chimico et eiusdem horti Praefecto (Romae 1625, folio), cap.4, f.61, « De Lauro Indica ». Apparemment les seules informations que nous ayons sur Aldino (ou Aldini ?) sont celles qui figurent dans le titre de son ouvrage, où il est qualifié de médecin, pharmacien et directeur du jardin du prince cardinal Odoardo Farnese. On croit communément cependant que le véritable auteur de l’ouvrage est l’éminent botaniste, chimiste et chirurgien, Pierre Castelli (1574 ?-v.1657), qui est certainement l’auteur de la préface.

[9] Du catalogue du jardin public de médecine d’Amsterdam, il n’existe que deux exemplaires à la British Library de Londres. L’ouvrage, de cinquante-trois pages, porte le titre : Catalogus plantarum Horti Publici Amstelodamensis (Amstelodami 1661, 12°) et fut composé par Hermannus Cornelius, jardinier du jardin en question. Dans la littérature botanique, l’ouvrage est cité par Carl von Linné dans sa bibliographie intitulée Bibliotheca botanica (Amstelodami 1736, 8°), p.73, dans la rubrique « Adonistae Publici Belgae ».

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 190679

Institut Cl. Logeon