Lettre 382 : Jacob Spon à Pierre Bayle

Lion, 31 janv[ier] 1685
Monsieur,

Je vous ecris cette lettre pour vous donner avis qu’un de mes amis de cette ville vous envoye un livre nouveau qu’il a composé intitulé : Traitez nouveaux et curieux du café, du thé et du chocolate, par Philippe Sylvestre Dufour, 12° à Lyon 1685 [1]. Or comme vous le remarqués tres bien dans un de vos journaux, on a souvent autant de curiosité de conoistre les auteurs et leur caractère que de lire leurs livres : ce qui m’oblige à vous dire un mot de cet auteur dont vous pourrés apprendre au public ce que vous trouverez à propos. C’est un marchand natif de Provence, etably depuis longtemps à Lyon. Que la qualité de marchand ne vous surprenne pas. Nous avons vu dans l’antiquité des philosophes devenir marchands, pour faire voir au monde qu’ils estoient capables de plus que de leur philosophie quand il leur plaisoit, et pourquoy ne voudriés vous pas qu’un marchand put devenir philosophe, pour faire voir qu’il sait plus que son negoce[?] Il y a un marchand • allemand à Bourdeaux nommé M. Schreuder à qui mon Voyage de Grece [2] ayant inspiré l’envie d’apprendre le grec, s’y est rendu savant dans six mois, et presentement il s’applique à l’hebreu. Monsieur Dufour n’est pas un marchand du commun. Il n’ignore pas les langues. Il possede les belles lettres et ecrit en tres bons termes : mais de plus il a un avantage que peu de gens de lettre[s] ont. Son commerce de drogues luy a ouvert des correspondances en Turquie, en Perse et jusqu’au fons des Indes. Par là il peut entretenir sa curiosité et celle de ses amis en Europe. Aussi a t-il eu des commerces d’esprit depuis longtemps avec beaucoup de personnes de qualité et de merite ; comme avec feu Mr. le premier President de La Moignon [3], Mr. Du Gué conseiller d’Etat cy devant intendant de cette province [4], Mr. Charpentier de l’Académie francoise [5], M elle de Scudery [6], M. Justel [7], M. Chardin [8], M. Tavernier [9], / M. de Guilleragues ambassadeur à Constantinople [10], Mr le chevalier d’Ervieux consul d’Alep [11], Mr de Bonacorse consul cy devant du Caire [12], Mr Chorier avocat et historiografe du Daufiné [13], Mr le chevalier Vallon de Dijon [14] à qui ce livre du café est dédié. Aussi n’est ce pas le premier livre qu’il a donné au jour. Outre le premier Traité du café, du thé et du chocolate imprimé il y a 12 ou 13 ans, qui n’estoit que comme une ebauche de celuy cy, il nous a donné un beau livre intitulé Instruction morale d’un pere à son fils [15], duquel vous recevrés en mesme tems un exemplaire, pour que comme il a esté rimprimé depuis peu à Paris pour la quatrieme fois, vous en puissiés dire un mot. Il a eu un cours extraordinaire car on l’a imprimé deux fois à Lyon, 4 fois, comme j’ay dit à Paris, à Tolose une fois, à Sedan de mesme, et à Basle, en francois et en allemand. Il a esté aussi traduit en latin en Allemagne. Tout y est beau et poly. Pour en revenir au Traite du café, du thé et du chocolat, depuis deux mois qu’il paroit l’impression en est presque consumée. Le café sur tout y est examiné avec beaucoup d’exactitude, et il n’y a personne qui le lise, qui ne prenne envie d’user de cette boisson. Aussi vous ne sauriés croire, combien elle se rend commune à Paris et • à Lyon. Vous ne sauriés presque entrer apres le disner chez une personne au dessus des artisans, où vous ne trouviés la cafetiere aupres du feu. Mr. Falconet le medecin [16] et moy depuis mon retour de Levant, n’avons pas peu contribué à le mettre en vogue en cette ville. Je ne vous dis rien en particulier de ce que le livre contient de bon ; vous en jugerés quand vous l’aurés lu. On l’a mis dans une bale d’un marchand qui aura soin de vous le rendre.

Nous attendons avec impatience le portrait de Mr Arnaud [17]. Dans l’histoire de cet abbé qu’on a envoyé à Mr Desbordes, on s’est trompé pour cette dame qu’il epousa en quittant le petit colet. Elle n’est pas sœur de Mr Arnaud, mais elle estoit son hostesse et veuve de son amy Mr Angrand conseiller au Parlement. L’abbé s’appelloit l’ abbé de Roucy, et presentement on l’apelle le marquis de Sainte Preuve [18]. / Je le conois. C’est un fort honneste homme, d’un temperament delicat, et sage comme une fille.

On a imprimé icy une traduction de la 14 e Philippique de Ciceron, par Mr Gilet avocat à Paris. Il nous promet celle Pro Milone [19]. C’est un homme qui ecrit fort bien. Vous parlés dans vos journaux d’un livre contre le quinquina imprimé à Paris [20]. Je n’en ay point ouy parler. Mr Minot medecin de Paris a fait imprimer l’année passée un Traité de la nature et des causes des fievres [21], où il y a une dissertation sur le quinquina, mais il n’en dit que du bien. Il faut estre fou pour en dire du mal, ou du moins fort ignorant. On parle fort presentement du febrifuge du s[ieu]r Alary [22] apoticaire provensal qui est à Paris.

J’acheve s’il plait à Dieu mes Miscellanea Erud[itæ] Antiquit.[atis] [23] ce mois de mars. Ce sera un in f[oli]o d’une centaine de fueilles : et je me divertis presentement à escrire en notre langue quelques vies des hommes illustres de l’antiquité [24] qui ne sont pas dans Plutarque comme Homere, Virgile, Epaminondas, Corbulon, Hannibal, Scipion, Denys, Hipocrate, Galien, Epicure. Si vous en avez quelque belle à m’indiquer, et me dire où en prendre les materiaux vous m’obligerés infiniment. J’en prendray quelques unes de Diogene Laerce que j’etendray un peu plus. Vous pourriés dans vos journaux donner quelquefois sur les doigts au Mercure galand, qui est fort credule. Il nous a donné la peinture d’un songe du Grand Seigneur [25], qui est le songe de quelque Allemand eveillé. Il nous parla il y a 2 ou 3 mois d’un prodige en Daufiné [26], savoir d’un insecte doré, qui avoit une teste • avec un bonnet semblable à ceux des dragons. Il n’y a rien là que de naturel. J’ay vu cet insecte autrefois à Geneve. Il semble un petit enfant emmailloté, et • un enfant humain, et il est effectivement doré. Je ne say si les naturalistes qui ont ecrit des insectes en ont parlé. On attend la suite de vos journaux avec beaucoup d’impatience. Nous n’en avons encor que les six premiers.

Je suis très sincerement Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur
Spon

A Monsieur/ Monsieur Bayle/ professeur en/ Philosophie et en Histoire/ à Rotterdam

Notes :

[1] Il s’agit ici d’un ouvrage publié sous le nom de Philippe Sylvestre Dufour, qui est un pseudonyme de Jacob Spon lui-même, Traité du café, du thé et du chocolate (Lyon 1685, 12°). La première partie traitant du chocolat avait été composée par A. Colmenero de Ledesma, et traduite par R. Moreau ; s’y ajoutait Du chocolate, dialogue entre un médecin, un Indien et un bourgeois, traduit de Barthélemy Marradon. Jacob Spon avait apparemment annoncé la publication de son ouvrage aussi à l’ abbé de La Roque, qui en donne le compte rendu dans le JS du 29 janvier 1685. Bayle en donne le sien, NRL, mai 1685, art. IV.

[2] Sur cet ouvrage de Spon, voir Lettre 160, n.122.

[3] Guillaume de Lamoignon (1617-1677), après avoir été conseiller au Parlement, puis maître des requêtes, fut nommé, en octobre 1656, premier président du Parlement de Paris en remplacement de Pomponne de Bellièvre. Passionné de littérature, il créa en 1667, une Académie « de belle littérature » fréquentée par Guy Patin, Pellisson, Bossuet, Boileau parmi d’autres. Voir J. Le Brun, « Le Père Pierre Lalemant et les débuts de l’Académie Lamoignon », RHLF, 61 (1961), p.153-176, et Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[4] François Dugué de Bagnols (c.1610-1686) était le fils de Gaspard Dugué, trésorier des Finances à Lyon. Il fut d’abord maître des requêtes (juillet 1643) et conseiller ordinaire du roi, puis intendant de Justice, Police et Finances en Normandie. En 1666, il fut appelé à la même charge dans la province de Dauphiné, Lyonnais, Forez, Beaujolais.

[5] Sur François Charpentier, voir Lettres 90, n.7, et 121, n.11.

[6] Sur Madeleine de Scudéry, voir Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[7] Sur Henri Justel, réfugié à Londres, voir Lettre 79, n.13 : il est à cette date un correspondant régulier de Bayle, lui faisant part des nouvelles et des Transactions de la Royal Society.

[8] Sur Jean Chardin, voir Lettre 326, n.4.

[9] Sur Jean-Baptiste Tavernier, autre voyageur en Orient, voir Lettre 81, n.41.

[10] Gabriel-Joseph de La Vergne, comte de Guilleragues (1628-1685), secrétaire du prince de Conti en 1654, premier président de la Cour des Aides à Bordeaux fin 1660, devint ambassadeur en Turquie en 1679. On lui attribue les Lettres portugaises, traduites en françois (Paris 1669, 12°).

[11] Laurent d’Arvieux (1635-1702), voyageur et diplomate. Ayant appris l’arabe, l’hébreu, le persan et le syriaque, il partit pour l’Orient en 1653. Il revint en France et, en 1669, fournit à Molière les « turqueries » du Bourgeois gentilhomme. En 1672, à Constantinople, il servit d’interprète pour la signature d’un traité avec le sultan Mahomet IV. A son retour, il fut fait chevalier de Saint-Lazare et reçut la charge de l’évêché d’Apt. En 1679, il fut nommé consul d’Alep. En 1686, il rentra définitivement en France et se retira à Marseille, où il devait décéder en 1702. Il est l’auteur d’un Voyage fait par ordre du roy Louis XIV, dans la Palestine, vers le grand Émir, chef des princes arabes du désert, connus sous le nom de Bédoüins ou d’Arabes Scenites, avec la description générale de l’Arabie faite par le sultan Ismaël Abulfeda ; trad. en français sur les meilleurs ms., avec des notes par M. D. L. R. [M. de La Roque] (Paris 1717, 18°) et des Mémoires du chevalier d’Arvieux, envoyé extraordinaire du Roy à la Porte, consul d’Alep, d’Alger, de Tripoli et autres Échelles du Levant contenant ses voyages à Constantinople, dans l’Asie, la Syrie, la Palestine, l’Égypte et la Barbarie, qui furent édités par Jean-Baptiste Labat (Paris 1735, 12°, 6 vol.).

[12] Balthazar de Bonnecorse (1631-1706), consul au Caire puis à Saïda. Il composa La Montre (Paris 1666, 12°) et fut l’une des victimes littéraires de Boileau, auquel il répondit dans son ouvrage Lutrigot, poëme héroi-comique (Toulouse 1686, 12°).

[13] Dauphinois, né à Vienne, Nicolas Chorier (1612-1692), avocat dans sa ville natale, puis procureur du roi à Grenoble, fut également un historien et un auteur d’écrits érotiques. Il publia, entre autres, L’Estat politique de la province de Dauphiné (Grenoble 1671-1672, 12°, 4 vol.).

[14] Dans la dédicace de son ouvrage, Spon témoigne, en effet, de son amitié et de sa reconnaissance à l’égard du chevalier Vallon, seigneur de Janlis et de Veuchey (près de Pouilly-en-Auxois). Il s’agit sans doute de Jacques-Louis Vallon (1659-1719), marquis de Mimeure, qui avait publié quelques « Vers à la louange du Roi » dans le Mercure galant en 1677. Il fut chevalier de l’ordre de Saint-Louis, et devint sous-lieutenant des gendarmes anglais en 1689, brigadier en 1707, maréchal de camp et lieutenant général en 1718. Sa carrière militaire ne l’empêcha pas d’entrer à l’Académie française le 1 er décembre 1707, mais il ne publia que son Discours de réception (Paris 1707, 4°) et une « Ode imitée d’Horace » dans le Nouveau choix de poésies (La Haye 1715, 12°), ii.139. Philibert Papillon souligne la qualité de ses poésies latines que « sa modestie ne lui a pas permis de donner au public, mais qui ont couru en manuscrit » : Bibliothèque des auteurs de Bourgogne (Dijon 1742, folio, 2 tomes en 1 vol.), s.v., ii.340-341.

[15] Philippe Sylvestre Dufour [ Jacob Spon], Instruction morale d’un père à son fils qui part pour un long voyage, ou Manière aisée de former un jeune homme à toutes sortes de vertus (Paris 1677, 12°).

[16] André Falconnet (1611-1691), médecin de renom, commissaire de la santé de la ville de Lyon, fut nommé médecin ordinaire du roi en 1656, puis échevin de Lyon en 1667-1668. Il publia des Moyens préservatifs et la méthode asseurée pour la parfaite guérison du scorbuth (Lyon 1642, 8°).

[17] Il s’agit sans doute de l’ouvrage de Jurieu, L’Esprit de M. Arnaud, attendu avec impatience à Lyon : voir Lettre 238, n.15.

[18] Il s’agit ici de Marie Aubery (?-1701), épouse de Jean Angran (1615-1670), conseiller à la Cour des aides et un des grands amis de Port-Royal. Elle était apparentée aux Arnauld et c’est chez les Angran, rue de la Verrerie, qu’ Antoine Arnauld se cacha pendant la Fronde. Veuve en 1670, elle épousa, en 1674, Charles-Emmanuel, marquis de Roucy, qui avait été abbé, grand ami de Malebranche et qui fut en correspondance avec Antoine Arnauld. Ce remariage fit grand bruit dans le monde parlementaire et fut très mal vu des amis de Port-Royal : voir Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[19] François Pierre (ou Pierre François) Gillet (1648-1720) a traduit en français certains des plaidoyers de Cicéron, y compris le Pro Milone, mais nous n’en avons pu localiser d’édition antérieure à celle des Plaidoyers et autres œuvres de M. Gillet (Paris 1696, 4°).

[20] Il s’agit de l’ouvrage de François de Monginot, Traité de la guérison des fièvres par le quinquina, mentionné par Bayle dans son compte rendu du traité de Minot, De la Nature et des causes de la fièvre : NRL, novembre 1684, art. V ; voir Lettre 370, n.3.

[21] Jacques Minot, De la Nature et des causes de la fièvre, avec quelques expériences sur le quinquina, et des réflexions sur l’action de ce remède (Paris 1684, 12°) : voir Lettre 321, n.9. Bayle avait donné le compte rendu de cet ouvrage dans les NRL, novembre 1684, art. V, qui fait suite à un article consacré aux observations médicales de Jacob Spon.

[22] Nous n’avons su trouver la trace du fébrifuge du sieur Hary, apothicaire provençal. Spon s’intéressait à la question à cause de la publication de son ouvrage : Observations sur les fièves et les fébrifuges (éd. revue, corrigée et augmentée, Lyon 1684, 12°), dont un compte rendu avait paru dans le JS du 24 juillet 1684.

[23] Jacob Spon, Miscellanea eruditae antiquitatis... (Lyon 1685, folio).

[24] Cet ouvrage dut rester inachevé à la mort de Spon en 1685 : il ne devait pas voir le jour.

[25] Nous n’avons pu trouver la description de ce songe dans l’exemplaire du Mercure galant que nous avons consulté à la bibliothèque de l’Arsenal. Il s’agit donc sans doute d’un « extraordinaire », que nous n’avons su localiser.

[26] Ce « prodige » signalé en Dauphiné nous a également échappé dans l’exemplaire consulté du Mercure galant. Il ne figure pas dans la table analytique établie par M. Vincent : « Mercure galant, Extraordinaire, Affaires du temps. » Table analytique contenant l’inventaire de tous les articles publiés 1672-1710 (Paris 1998).

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