Lettre 385 : Lambert Groen à Pierre Bayle

• [Haarlem, le 12 février 1685]

Monsieur

Comme il vient d’arriver en ceste ville de Haerlem une chose assez surprenante d’un homme confiné aux petites maisons qui a jeuné quarante jours et nuits de conte fait : ce qui a fait bien du bruit, et attiré une infinité de monde de tous costez pour le voir, il n’y a point de doute que le public ne s’interesse à en scavoir au vray les particularitez et les circomstances [ sic] tant pour satisfaire à sa curiosite que pour y raisonner et faire des reflexions dessus chacun selon sa phantasie. Car en effet, presupposé le cas d’un jeune si extraordinaire quoy que d’un homme phrenetique[,] voila bien de la besoigne non seulement / pour les philosophes et pour les medecins à rec[h]ercher dans la nature les causes d’un evenement si rare mais aussi pour les theologiens à sauver[,] non obstant cet exemple[,] la gloire de miracle qui est deue aux jeunes de 40 jours de Moyse d’ Elie et de J[ésus-] Christ. C’est ce qui m’a meu à m’en informer avec soin et exactitude et d’en dresser ce memoire afin que si vous trouvez bon d’en faire mention dans les Nouvelles de la republique des lettres [1], que vous nous donnez tous les mois avec un applaudissement si general[,] vous ayez de quoy en former une relation exacte et fidele de vostre façon ; c’est à dire qui soit de vostre style avec la mesme netteté de langage et force d’expressions qui se rencontrent par tout dans vos productions ; car pour moy qui suis Flaman de naissance et d’education de me vouloir ingerer à avoir place avec ceste lettre dans vos Nouvelles et d’estre ainsi principium permistus achivis [2] : ne serait ce pas comme on dit en prov / erbe asinus ad lyram, et interstrepit anser olores [3] ?

Mais venons au fait.

Un certain Isaac Hendricson Stiphont [4] (c’est ainsi que s’appelle l’homme qui fait le sujet de cette histoire) comme il naquit en l’an 1644 d’une mère qui à ce que j’ay appris, estoit par fois sujette à des troubles et egaremens d’esprit, se trouva aussi des sa jeunesse d’un humeur semblable pensif et melancolique, et monstra par des paroles et actions extravagantes qui tantost plus et tantost moins, selon les occasions, luy echapperent qu’il y avoit juste sujet de craindre qu’il ne tinst un jour tout à fait de ce mal hereditaire de sa mere, et ne fust reduit comme sa sœur l’estoit desja à l’estat des phrenetiques. Il n’a pas laissé pourtant d’apprendre un mestier et de se marier à l’aage de 21 ans, travaillant tousjours à gaigner sa vie, ce qu’il a continué plusieurs annees non obstant ses reveries, et extravagances esquelles il tomboit quelquefois jusqu’à ce que l’hyver passé, qu’il atteignit l’aage de 39 ans, estant venu innocemment et malgre luy aux mains avecq[ue] le / frere de sa femme[,] il eut le malheur de luy casser la jambe. Ce qui le mit en si grand effroy et apprehension de tomber es mains de la justice que cela acheva de luy troubler entierement le cerveau. Et des ce temps là sa phrenesie commenca à eclatter si fort, qu’il n’y avoit plus de moyen de le tenir à la maison. Ainsi on fut contraint la veille de Pasque de le mettre dans • les petites maisons, qu’il y a icy hors la ville tout joignant* une de ses portes •. La où ayant esté nourry quelque six ou sept mois à la fin la phantasie luy prit de dire qu’il estoit le veritable messie et un autre J[ésus-] Christ : en conformité et à l’exemple de qui il vouloit aussi comme il disoit jeuner 40 jours et nuits : comme en effet il l’a ainsi accomply ayant commencé le 6 decembre 1684 et finy le 15 e janvier 1685[.] Il est vray que pendant ce temps là il a fumé à son ordinaire du tabac et pris de l’eau quoy que plus pour en laver la bouche que pour en boire. Mais au reste il s’est abstenu entierement de tout autre / nourriture et boisson n’ayant pas mesme voulu souffrir que l’on melast d’un bouillon de viande ou de l’eau de vie dans son eau qu’il prenoit : car des aussitost qu’il s’en apperceut comme il ne manquoit point de faire d’abord, il l’abhorra, et la jetta avec indignation. On a fait tout ce qu’on a peu pour l’obliger à manger mais en vain, luy s’estant obstiné à jeuner malgre toutes les menaces et toutes les promesses qu’on luy faisoit ; l’apparition mesme des anges que l’on avoit contrefaite pour luy dire de nuit qu’il eust à manger de par le commandement de Dieu parce qu’il se fondoit toujours dans son opinion sur la volonte de son Pere celeste[,] ne pouvant pas l’y induire[,] on a pris tout le soin possible à fouiller ses habits, et tous les recoins de sa chambrette pour voir s’il n’y avoit rien de caché dont il se peust nourrir. Ainsi n’a [t-]on peu s’appercevoir d’aucun moyen apparent que des gens de dehors luy eussent peu apporter de nuit la moindre chose : tellement que l’on est assez seur de ce costé là qu’il n’y a point eu de fourbe en son abstinence, d’autant plus que l’on / a remarqué que ses excremens diminuant peu à peu ont cessé bientost tout à fait. Enfin il a continué son jeune 40 jours de suite ; pendant lesquels il s’est porte tousjours assez bien et sembloit à la fin n’avoir rien perdu de son embonpoint et vigueur ordinaire. Apres que les 40 jours estoyent ecoulez il se prepara au manger. Et alors on estoit grandement en crainte que la nature desaccoutumée depuis tant de temps à prendre nourriture ne succombast au premier choq de changement qu’elle subiroit soit à la digestion soit à la decharge de ce qu’il auroit pris. C’est pourquoy on voulut se servir de precautions necessaires et luy faire prendre avant que de manger quelque boisson preparée pour ouvrir les passages et faciliter la concoction de l’estomac ; mais sans succes puis qu’il s’obstinoit tousjours au contraire, par la revelation pretendue de son Pere celeste qui portoit comme il disoit qu’il eust à prendre pour premiere nourriture une sorte de boulie assez commune dans ce pays qui se fait du melange d’eau, et de farine de sarasin, et se boult jusqu’à une consistence assez dure qui fait qu’estant refroi / die, on la peut couper en des morceaux, et la rechauffer ainsi soit sur la grille ou dans une pœlle. Comme c’est de cette derniere sorte que nostre homme en voulut avoir et voulut mesme que ce fust sa femme qu’il a icy en ville qui la luy apprestast : ce qu’on permit ; et ainsi son manger estant prest, on le fit sortir de son enclos et entrer dans une des chambres de la maison où il y avoit nombre d’honestes gens pour estre spectateurs de ce qu’il feroit. Y estant venu et placé aupres du feu où l’on avoit dressé sa table ; il se mit à faire tout haut sa priere qui estoit assez longue mais d’un style confus et qui tenoit de son extravagance. Apres qu’il eut pris quelques pieces de sa boulie accommodée comme j’ay dit, on luy donna aussi à boire. Et comme on prenoit soin qu’il ne surchargeast son estomach à trop manger d’abord, on fut obligé de luy oster son plat ce qui ne se fit qu’avec assez de repugnance de sa part. Il rendit pourtant publiquement graces à Dieu du mesme style et de la mesme façon qu’il avoit fait sa priere avant le repas. Au reste je m’abstiens de vous estaler les dis[c]ours / sots et extravagans qu’il profera en ce temps là puis que cela ne fait rien au sujet que j’ay en main qui est la description de son jeune, avec l’issue qu’il a eue : estant à la fin ramené d’où il estoit venu il souffrit le lendemain de grands tourmens et douleurs de ventre comme il le temoignoit par ses gemissemens et par ses cris, estant à la selle, sans pouvoir rien faire. Il mangea pourtant ce jour de je ne scay quel potage. Le jour d’apres il se fit preparer un plat de poissons. Mais comme ses tourmens continuerent il n’en mangea point. J’y fus l’apresdinée de ce jour là et le trouvay sur sa paillasse : il me cognut tout aussi tost et me fit le recit de ses phantasies avec grand empressement et d’une voix bien forte un quart d’heure presque durant sans qu’il y eut moyen de l’interrompre ; dont le contenu n’estoit qu’une infinité d’extravagances et de redites trop ennuyeuse[s] pour en faire le detail. Apres quoy m’estant retiré dans la maison il eut le bonheur d’aller à la selle avec grand succes et jetta quoy qu’à grand’peine une quantité d’excremens / dont il se sentit beaucoup allegé et me dit à mon retour que son Pere celeste avoit eu pitié de luy etc. Depuis ce temps là il a continué à manger comme auparavant et la nature à ce qu’il semble s’est mise d’accord avec son humeur bigearre. Son mal pourtant ne laisse pas de se rengreger de jour à autre et sembletil y avoir fort peu d’esperance qu’il revienne encore de longtemps de son egarement d’esprit.

Voila, Monsieur, le recit veritable de ce qui s’est passé au sujet du jeune de 40 jours de cet homme qui a fait si grand eclat, et icy, et es lieux circomvoisins. Je laisse à chacun la liberté d’en juger selon sa phantasie. Pour moy il me suffit de vous avoir fourny de la matiere pour en former un discours, au moins si vous • trouvez la chose digne de la cognoissance et de la discussion de la Republique des Lettres.

J’adjousteray seulement que je ne pense pas que pour sauver la verité de ce jeune, il faille avoir recours au miracle. Ce seroit non pas denouër mais couper ce nœud gordien… J’aimerois mieux ne sortir / point pour cela des bornes de la nature et en attribuer la cause partie à sa phrenesie qui, comme elle empeche souvent les corps de se geler dans le froid le plus aspre de l’hyver dont ceux qui sont saints seroyent infa[i]lliblement espris aussi à peu arrester le degast qu’autrement selon le cours ordinaire de la nature auroit apporté le manque de nourriture pour si long temps ; partie au tabac dont il n’a point discontinué l’usage, qui sans doute aura contribué aussi à emousser la pointe de l’appetit et à fortifier le corps ; comme en effet je me souviens d’avoir leu autrefois dans l’ Histoir[e] de Canada d’un certain Pere ou recollect ou autre [5], dont j’ay oublié le nom que les sauvages de ce pays là peuvent au temps de famine qui leur arrive bien souvent, se soustenir je ne scay combien de jours voire de semaines par le seul usage de potun comme il parle, et d’eau.

Mais je ne prends pas garde, Monsieur, qu’en vous entretenant si long temps du jeune de nostre extravagant je commets moy mesme une grande extrava / gance en excedant si fort les bornes ordinaires d’une lettre. J’en demande pardon Monsieur et vous prie d’avoir la bonté de croire que bien que je n’exprime pas mon nom en la souscription, icy bas, je ne suis pas pourtant moins un admirateur de vostre grand genie et avec tout respect et zele

Monsieur[,] vostre tres humble et tres obeissant serviteur.
De Haerlem le 12 fevrier 1685

Monsieur

Apres avoir ecrit la lettre que voicy incluse, comme j’estois sur le point de la fermer j’ay commencé à craindre que vous ne doutassiez de la verité de son contenu manque du nom de la personne que vous prendriez pour garant. C’est pourquoy ayant pesé ceste affaire, j’ay bien voulu vous declarer qui je suis en confiance que vous scaurez bien menager mon nom : c’est Monsieur[,] vostre tres h[umble] et tres ob[éissant] serviteur
Lamb[ert] Groen ministre de l’Eglise flamande de Haerlem [6]

• Monsieur/ Monsieur Beyl/ professeur/ à Rotterdam/ franc

Notes :

[1] Voir NRL, février 1685, art. VII.

[2] « un principe mêlé parmi les principes actifs ».

[3] « les ânes jouent de la lyre et l’oie mêle son cri au chant des cygnes » : Groen combine un proverbe avec un vers de Virgile, Bucoliques, ix.36, pour exprimer sa propre incompétence.

[4] Isaac Hendrikszoon Stiphont (1644- ?) : sur cet intéressant cas de jeûne, voir R. van Deth et W. Vandereycken, « The Striking Age-Old Minority of Fasting Males in the History of Anorexia Nervosa  », Food and Foodways, 7 (1997), p.119-130, et P. Santonastaso et G. Favaretto (éd.), Ascetismo, digiuni, anoressia (Milano 1999).

[5] Gabriel Sagard, récollet, Histoire du Canada et voyages que les freres mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles, divisez en quatre livres,où est traicté des choses principales arrivées dans le pays depuis l’an 1615 jusques à la prise qu’en a esté faicte par les Anglois, des biens et commoditez qu’on en peut espérer, des mœurs [...] et coustumes merveilleuses de ses habitans, de la conversion et baptême de plusieurs [...] l’entretien ordinaire de nos mariniers et autres particularitez (Paris 1636, 8°). Voir la notice consacrée à Sagard par R. Ouellet et J. Warwick dans leur édition de son Grand voyage du pays des Hurons [1632] (Louiseville, Québec 1990).

[6] Lambert Groen (?-1686), ministre de l’Eglise flamande de Haarlem ; nommé en 1666, il y resta jusqu’à sa mort. En 1654 il avait publié, en collaboration avec Paul Voet (Voetius), professeur à l’université d’Utrecht, une dissertation juridique : voir A.J. van der Aa, Biographisch Woordenboek der Nederlanden (Haarlem 1852), iii.128-129.

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