Lettre 386 : Paul Du Ry à Pierre Bayle

• Mastricht le 16eme fevrier [1685] [1]

Il n’i a personne de si honeste ni de si obligeant que vous Monsieur ; je vous remercie de la diligence et des soins que vous daignez prendre pour notre petit ouvrage [2], vous estiez maître absolu Monsieur pour ordonner de la reduction du dessein sur laquelle vous me faite l’honneur de me consulter [3], puis qu’elle paroit plus à propos ; etant plus commode pour i rapporter la grandeur des pages des Nouvelles, voyci inclu le dessein en petit et tout reduit pour mettre entre les mains du graveur[ ;] toutes les proportions i sont gardées de même que dans le grand dessein et il n’i a rien de gasté et servira tout autant que le grand, je n’avoit [ sic] fait le precédent un peu grand que parce que la pluspart du monde ce [ sic] laisse prendre souvent par l’apparance mais je tient qu’il se faut mieux tenir au plus commode parce qu’il n’i a pas plus de science dans le grand que dans le petit et que la forma[t] s’y démontre de même apparence et au reste ceux qui en voudront faire un examene [ sic] particulier pour le mettre en grand tant qui voudront pour leur usage comme nous avions mis celuy cy en petit. Je vous priray toujours Monsieur de me vouloir continuer / votre bien veillance, et s’il se peut sans vous incommoder de vouloir m’accorder la faveur que je vous ay demandé[e] pour ce mois, si non se sera quand il vous plaira ; vous m’avez fait beaucoup de grace de m’apprendre que mon frere avoit le bien d’estre connu de vous [4], il est mon frere et mon fieüle , il nous a mandé* qu’il etoit bien employé en ce païs là et qu’il y avoit apparence qu’il feroit bien là ses affaires[.] J’ay encore deux freres marié[s] l’un à La Haye et l’autre à Leiden qui sont vos serviteurs ce de quoy j’ose bien vous assurer comme leur ainé, et comme celuy qui est avec le plus de sincerité et de devotion[,]

Monsieur[,] vostre tres humble et tres obeissant serviteur
Du Ry

Mr. Le Faucheur [5] vous baise les mains, Mons r Du Rondel [6] m’a chargé de vous saluer de sa part dans les termes suivans qu’il vous fait un million de baise mains et qu’il ne cessera de vous chercher des admirateurs partout, même jusque dans le Mexique.

Mr. Beguien de Sedan [7] qui est etablit [ sic] dans la justice de [mon] quartier icy à present, et que je voit [ sic] souvent parce qu’il vient loger au lieu où je demeure m’a aussi chargé de vous dire qu’il vous estime toujours tres particulierement, et qu’il vous prie de le croire eternelement votre serviteur.

 

• Monsieur/ Monsieur le Baÿle professeur/ en philosophie et histoire en/ l’academie de Rotterdam/ A Rotterdam/ franc

Notes :

[1] Le millésime est déterminé par le fait que la lettre concerne la figure jointe au mémoire de Du Ry, qui devait être publié dans les NRL de mars 1685, art. VI.

[2] Paul Du Ry (1640-1714), architecte réfugié à Maastricht qui devait s’installer en 1687 à Cassel, où il fut nommé architecte de la ville, directeur des bâtiments et professeur à l’Académie. Son fils Charles et surtout son petit-fils Simon-Louis furent des architectes de renom : voir O. Gerland, Paul, Charles und Simon Louis Du Ry. Eine Künstlerfamilie der Barockzeit (Stuttgart 1895, 8°). Paul Du Ry fut l’auteur d’un mémoire intitulé Nouveau traité géométrique, et nouvelle methode très-aisée pour tracer le profil du fût de la colonne qu’on apelle conchoïde irrégulière, présenté au public comme pouvant lui être utile, et afin de savoir le sentiment des habiles architectes, et pour savoir s’il pourra entrer dans la nouvelle architecture qu’on pretend publier un jour sous le nom d’Architecture nouvelle et raisonnée. Bayle en annonce la publication à la fin de l’article XI des NRL de février 1685, et en donne la recension le mois suivant à l’article VI.

[3] Il s’agit du croquis géométrique gravé permettant de suivre le raisonnement de Du Ry et qui accompagnait l’article des NRL, mars 1685, art. VI.

[4] Sur la nombreuse descendance de Mathurin Du Ry et de Marguerite Aubert, l’article des frères Haag est imprécis et lacunaire. On peut, en revanche, éclairer les informations que fournit Paul Du Ry grâce aux travaux généalogiques de Otto Gerland, Geschichte hugenottischer Familien, iii : Die Familie Du Ry (Berlin 1893), p.4-5. Mathurin Du Ry (vers 1610-1674) épousa Marguerite Aubert (1621-1697) vers 1636. De leur union naquirent treize enfants, dont Charles, l’aîné, mourut vers 1666, à l’âge de 27 ans. Jean-Paul (ou Paul) Du Ry naît à Paris en 1640 (et non 1644), entre le 1 er janvier et le 26 avril. Il est le fondateur de la lignée de la Hesse. Dans sa lettre à Bayle, il mentionne ses frères installés à La Haye et à Leyde – vraisemblablement Jacques et Samuel ; quant à son filleul, les informations qu’il donne à son propos ne permettent pas de savoir s’il s’agit d’ Alexandre ou de Théodore. Jacques fut, durant une année, cadet dans le régiment hollandais van der Beck dans la compagnie de son cousin de Varenne ; il se tourna ensuite vers le commerce. Il se maria et eut des enfants, dont on ne sait rien. Il vivait encore à La Haye en 1718. Samuel, né en 1651 ou 1652 à Paris, entra en tant qu’ingénieur officier au service des Etats Généraux et participa à la guerre de Succession d’Espagne. Marié, il laissa des enfants dont on ne sait rien. Il était encore en vie en 1718, alors âgé de 66 ans. Alexandre, qui était officier, s’embarqua en 1688 avec Guillaume d’Orange pour l’Angleterre ; il mourut avant 1718 en Irlande, où il était officier du régiment La Mellionère au service des armées britanniques. Marié, il laissa des descendants inconnus. Théodore, ingénieur officier, partit également en 1688 avec Guillaume d’Orange en Angleterre et vivait encore en 1718 comme capitaine à Londres. Lui aussi fut marié et laissa des enfants dont on ne sait rien de plus. Quant aux filles, Camille vécut avec sa mère à Montfort après avoir fui la France. En 1701, elle vivait à Arnhem, d’où elle envoya d’amples nouvelles familiales à son frère Paul ; Marie, célibataire, vivait encore en 1712, quand elle devint la marraine de la fille de Paul, Camille Marie Marguerite. On ne sait rien des cinq autres filles, et l’on ignore en particulier lesquelles furent persécutées à cause de leur foi. Marguerite Aubert avait tenté de fuir vers les Provinces-Unies avec ses douze enfants ; dix avaient pu passer la frontière sans encombre, mais la veuve et deux de ses filles furent prises et placées tout d’abord dans un monastère en vue de les convertir. La plus âgée fut envoyée en 1687 à la citadelle de Montreuil, où elle renia sa foi pour se soustraire à des mesures de rétorsion. La plus jeune fut incarcérée à la citadelle de Nantes et jetée dans une prison humide, où elle contracta une surdité dont elle souffrit durant plusieurs années. Finalement, la mère réussit à passer la frontière avec ses deux filles, la plus jeune s’étant échappée entre temps de sa captivité, tandis que l’aînée revenait à la foi réformée. Marguerite Aubert s’installa avec toutes ses filles à Montfort en Hollande, où elle devait mourir âgée de 76 ans.

[5] Frédéric Le Faucheur, pasteur à Maastricht, en relation avec Du Rondel : voir Lettre 334, p. et n.5.

[6] Jacques Du Rondel , qui avait quitté Sedan en même que Bayle, lors de la destruction de l’académie, et s’était réfugié à Maastricht : voir Lettre 121, n.3.

[7] M. Beguien, apparemment magistrat, est certainement un ami réformé de Bayle et de Du Rondel du temps de leur séjour à Sedan, depuis lors réfugié à Maastricht.

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