Lettre 39 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

Copet [le] 10 janvier 1674

Je me suis trompé, mon tres cher Mr je l’avoüe. J’ai creu que vous aviez payé de toute votre lumiere dés le commencement de votre course ; mais presentement je demeure d’accord que vos rayons se renforcent, plus vous avancez dans votre carriere. Et la cause de ma meprise la voicy, c’est que vous ayant veu dés le debut extraordinairement brillant, j’ay pensé qu’on ne pouvoit pas l’etre d’avantage. Pardonnez moi cette beveue, je m’en garderai mieux une autrefois et je me souviendrai que le soleil tient un peu de la renommée, comme l’ont reconnu de plus habiles gens que moy, asavoir le comte de Soissons, le duc de Guise et le duc de Bouillon [1]  : car lorsqu’ils prirent les armes sous le specieux titre de princes liguez pour la paix universelle de la chretienté, ils choisirent pour devise un soleil levant avec ces mots vires acquirit eundo [2] . Mais ne rirez vous pas que je me sois ainsi accomparé* sans façon à de grands princes ? Sans mentir c’est un attentat impardonnable pour me servir de ce gros mot, et tout le mieux qu’on puisse dire pour moi c’est que je ne m’encanaille pas en comparaisons. Balzac s’est un peu moqué de Malherbe de ce qu’il se mettoit immediatement apres les roys et qu’il disoit Priam a receu de la consola[ti]on, Francois premier n’a pas voulu mourir de regret, ni moi aussi [3]. Vous vous moquerez donc de moi amplement et vous ferez bien. Au reste je trouve tres raisonnable votre emportement contre ceux qui abusent de la dignité du soleil. Ils menagent si peu les interets de ce bel astre, qu’ils le sacrifient quelquefois à une soubrette et placent de miserables yeux cent lieues au dessus de luy. Cette injustice me paroit insupportable, et si vous ne l’aviez pas relancée* d’une maniere tout à fait ingenieuse, je ne me pourrois pas empecher de luy decocher quelques coups. Mais vous vous en etes acquitté si dignement qu’on peut asseurer que vous l’avez punie et pour vous et pour moy. Je lisois il y a pres de deux ans L’Histoire de la Societé royale de Londres [4] , et je me souviens d’y avoir remarqué qu’on y fait le denombrement de tous les avantages que le public peut recevoir de la recherche des causes naturelles. Il n’y a point de profession qui n’en doive profiter à ce qu’ils pretendent. Les poetes et les orateurs en tireront cette utilité que plus on reconnoitra les proprietez des plantes et des mineraux, plus ils pourront diversifier leurs comparaisons, laissant un peu en repos le soleil qui a jusques icy supporté toute la fatigue. Mais avec le benin suport de m[essieu]rs les physiciens, je croy qu’ils auront beau s’alambi quer* l’esprit apres les secrets de la nature, le soleil n’en sera pas moins le grand magazin des comparaisons. Les poetes et les pousseurs de beaux sentimens aimeroient mieux crever que de changer de maniere quant à cela. Et à la verité il seroit un peu etrange que pour bien loüer une femme, et la bien cajoler, ils tirassent des comparaisons des secrets de la nature. Car il faudroit que les femmes eussent toujours sur elles un cours de philosofie [5], pour comprendre ce qu’on leur diroit, e t qu’elles demandassent delay pour repondre à la fleurette, jusqu’à ce qu’elles eussent consulté leur autheur. La galanterie se trou[v]eroit fort mal de tout cela, et tel amant transi qui n’attendroit pour vivre qu’une favorable reponse de sa maitresse, expireroit avant qu’elle eut trouvé le chapitre necessaire. Outre que ce seroit tomber dans des inconveniens semblables à ceux que la mauvaise affectation de Ronsard et de ses confreres avoit introduits dans la poesie, et qu’on a eu tant de peine de retrancher. Il falloit posseder à fonds toute la fable [6] pour entendre une declaration d’amour mise en rimes francoises, et il y avoit tel sonnet pour l’intelligence duquel on n’avoit pas trop de 5 ou six scholiastes. Ainsi tout bien conté et rabatu, je trouve qu’il vaut mieux que le soleil en soit pour les frais comme il l’a eté jusques icy, que de se defrayer sur les qualitez occultes que m[essieu]rs les filosofes nous dechiffrent. C’est le destin de ce bel astre, on loüe à ses depens toute sorte de personnes et il n’est pas jusques aux femmes de joye qui n’en ayent voulu tater. Une de cette categorie pressa un jour si furieusem[en]t Theophile de faire des vers pour elle où il la comparat à cette planete, qu’il luy fit ce quatrain inpromptu

Cette femme qui m’importune

Veut qu’on la compare au soleil

Il est commun elle est commune

C’est tout ce qu’ils ont de pareil [7].

Les geans memes ont eu la gloire d’etre loüez d’avoir eu l’œil semblable au soleil, temoin ce que Virgile dit de celuy du monstrueux Polipheme
Quod torva solum sub fronte latebat

Argolici clypei aut Phœbeæ lambadis instar [8] .

Il est vrai que pour la superiorité de grosseur on ne la luy conteste pas si souvent, qu’on luy chicane la superiorité de lumiere, car on dit bien des yeux d’une femme qu’ils sont plus brillans que le soleil, mais on ne dit pas qu’ils soient plus gros, ainsi il n’y a pas tant de sujet de se plaindre de ce coté là[.] Or comme j’ay trouvé votre zele pour le soleil le plus raisonnable du monde, ainsi Mr je desaprouve la modestie q[ue] vo[us] avez fait paroitre en rejettant l’eloge de soleil que je vo[us] avois justement donnée. Je ne m’en dedis pas pour toute votre reflexion, et je vous dis encore un coup* que je vous reconnois pour mon soleil, et que j’ambitionne l’honneur d’etre votre satellite.
Eris mihi magnus Apollo [9] .
Vous voyez que je profite ou bien ou mal des nouvelles decouvertes de la physique, lesquelles nous ont appris que les planetes ont des satellites. Si Mr Sprag [10] qui a fait L’Histoire de la Societé royale voyoit cecy, il s’aplaudiroit sans doutte* d’avoir si heureusement deviné que les speculations des philosofes modernes fourniroient •matiere aux ecrivains, et enrichiroient ce beau lieu commun de la rhetorique qu’on appelle à simi[li] [11][.] Une chose l’affligeroit pourtant, c’est qu’il a creu que cette recrue de comparaisons qui se fait pour les beaux esprits sur les terres de la philosophie iroit à la decharge du soleil, et il verroit au contraire par cet essai, qu’il en suporte le fardeau encore plus pesant qu’il ne faisoit. Le bellua pallidum turbatur e[st] assurem[en]t quelq[ue] chos[e] de rude soit qu’on le prenne adverbialem[en]t ( pallidum [de] quoi il y a des exemples authentiques comme quand Hor[ace] dit Od[e] 12 l.2 Lucidum fulgentes oculos) soit qu’on le prenne pour pallidorum qui e[st] selon moy le meilleur sens [12]. Tuus ære ac libra [13].

Mais si tout le monde se prévaloit aussi grossièrement que moy des nouvelles decouvertes de la phisique, il faudroit deffendre l’usage que l’autheur anglois espère que l’on faira des expériences phisiques pour l’ornement de l’eloquence et de la poesie, car on gateroit tout par ce moyen.

Il est dommage que l’ode qui est en la lettre de notre ami ne soit mieux écrite, nous y decouvririons plus de grâces [14]. Je n’ai jamais peu déchiffrer

Sed renidis

Magnum humeris ferre pondus [15]

ce que je ne crois pas etre latin. Je serai bien aise que vous ayez le loisir de faire des remarques sur ces deux lettres. Je suis tout à vous.

 

Eloge de Mr de Voiture recueilli de la Deffense des œuvres de ce bel esprit par Costar [16] .

Comme dans le pays d’où nous vient l’encens et la myrrhe, aux lieux mêmes qui ne sont pas cultivez, les herbes les plus communes naissent d’elles-mêmes odorantes et parfumées, aussi il ne pouvoit rien sortir de l’esprit de Mr Voiture si soudainement, si fortuitement, tellement à la hâte et en désordre, qui n’eut cette grâce inimitable et cet air galant qui étoit infus dans tout ce qu’il écrivoit, qui le distinguoit si bien de tous les autres, et qui le rendoit si reconnoissable.

Sur toutes choses, il a recherché cette sorte de négligence qui sied si bien aux belles personnes, qui fait tant valoir les avantages de leur naissance, et qui aprez avoir charmé les yeux, laisse encore à l’imagination le plaisir de se figurer ce que les grâces de l’art auroient ajouté à celles de la nature. Dans tout ce qu’il fait, il paroît je ne sçay quoy de si facile, de si aisé, de si naturel, que chacun d’abord se croit capable de travailler avec un pareil succez et ce n’est qu’aprez de longs et d’inutilles efforts que l’on s’écrie questo facile, quanto difficile, etc.

En effet, ce qui paroît négligence en luy est un artifice caché, qui se déguise sous la forme de son contraire pour agir avec plus d’adresse et avec plus de sûreté, et certes comme la nature n’est jamais plus admirable que lorsqu’il semble qu’elle ait voulu copier les ouvrages de l’art et qu’elle ait eu envie de se faire la disciple de son écholier et l’imitatrice de son imitateur ordinaire ; aussi l’art de son côté n’est point dans sa perfection s’il ne contrefait le naturel et s’il ne couvre d’une apparence de facilité ses soins, ses méditations et la violence de ses efforts.

Jamais personne n’employa plus d’industrie que Mr de Voiture à cacher les machines dont il se servoit pour tirer du fonds de son imagination les belles choses qu’il nous a laissées. On diroit que les fleurs naissent sous ses pas, qu’il les trouve sous sa main par hazard et sans y songer, que ce qui vaut le mieux dans ses écrits ne luy coûte rien, que tout cela luy tombe fortuitement sur le papier et luy vient sans peine au bout de la plume, que tout cela, dis-je, sort gayement sans aucun travail, que tout cela coule de source et d’une source vive, faconde et inépuisable.

Ceux qui le lisent se divertissent avec luy sans se desgoûter, parce que la manière dont il traitte son sujet n’attache pas violemment leur attention et ne demande pas une application si forte que fait le stile sublime où l’orateur déploye les grandes voiles de son éloquence. Or il est certain que la pluspart des lecteurs ne cherchant qu’à se délasser et à se reposer agréablement, veulent bien se dénoüerl’esprit (si je le puis dire ainsi) par un exercice modéré, mais non pas épuiser ses forces par le travail d’une longue méditation. A la vérité, les choses qui tiennent du grand et de l’admirable leur donnent des ravissemens et des transports ; mais ils s’en rebutent bien tôt, comme font les yeux des couleurs trop voyantes et l’odorat des compositions de parfums trop exquises et qui blessent l’organne du sens à force de le chatoüiller.

Notes :

[1] L’épisode auquel Bayle fait allusion ici se place en 1641, quand s’organisa une coalition de grands seigneurs français hostiles à Richelieu, qui s’allièrent à l’Espagne contre la Cour de France. Louis de Bourbon, comte de Soissons (1604-1641) d’une branche cadette des Condé, était prince du sang et se trouva à la tête d’un triumvirat qui l’associait à Frédéric-Maurice de La Tour, duc de Bouillon (1605-1652) – le frère aîné de Turenne – souverain de la principauté de Sedan, alors indépendante, et à Henri de Lorraine (1614-1664), duc de Guise depuis 1640. Celui-ci fut un singulier personnage, archevêque de Reims à quinze ans et grand coureur de femmes ; tous ses frères aînés étant morts, il se trouva succéder au titre et, renonçant à ses dignités ecclésiastiques, songea à se marier. A la bataille de La Marfée, non loin de Sedan, le 6 juillet 1641, les troupes royales envoyées contre les rebelles eurent le dessous, mais, le comte de Soissons ayant été tué dans l’échauffourée, la coalition se défit. Il est probable que Bayle tire son information de la conversation de Dohna, qui semble avoir possédé un exemplaire du pamphlet décrit dans la suite de la phrase (voir n.2).

[2] Bayle fait allusion peut-être au Manifeste pour la justice des armes des princes de la paix (jouxte la copie de Sedan 1641), 4 o, daté du 2 juillet 1641. Dans les exemplaires que nous avons pu consulter, nous n’avons pas trouvé la devise dont Bayle parle ici, mais ce texte de propagande, édité d’abord à Sedan, connut de multiples impressions. La devise se lit dans Virgile, Enéide, vi.175, « il prend des forces en avançant ».

[3] Voir Guez de Balzac, « Dissertations chrétiennes et morales », xviii, Œuvres, ii.383-88, et Entretiens (1657) éd. B. Beugnot (Paris 1972), p.55 ; Malherbe, « Consolation à M. Du Perier […] sur la mort de sa fille », xiii-xv, et xvii, Œuvres (Paris 1642, 12 o), p.206-10.

[4] Thomas Sprat (1635-1713), The History of the Royal Society of London for the improving of natural knowledge (London 1667, 4 o). Deux traductions françaises parurent sous deux titres différents : celle que Bayle mentionne ici, L’Histoire de la Societé royale de Londres establie pour l’enrichissement de la science naturelle (Genève 1669, 8 o), 3 e partie, p.391-542 ; et Histoire de l’institution, dessein et progrès de la Société royale de Londres (Paris 1670, 8 o). Sur le rôle de Sprat dans les polémiques autour de la Royal Society, voir R.H. Syfret, « Some early critics of the Royal Society », Notes and records of the Royal Society of London, 7 et 8 (1950), p.207-258, et 20-64 ; H.W. Jones, « Mid-seventeenth-century science : some polemics », Osiris, 9 (1950), p.254-274 ; et J. R. et M. C. Jacob, « The Anglican origins of modern science : the metaphysical foundation of the Whig constitution », Isis, 71 (1980), p.251-267.

[5] Sur le sens de ce mot au dix-septième siècle, voir Lettre 23, n.4.

[6] Le mot « fable » est employé ici dans le sens de mythologie. Bayle reproche à Pierre de Ronsard (1524-1585) et aux autres poètes de la Pléiade d’avoir abusé d’allusions à la mythologie.

[7] Cet impromptu (sous une forme légèrement différente pour les deux premiers vers « Que me veut donc cette importune, / Que je la compare au Soleil ») semble n’avoir été publié que près d’un siècle après la mort du poète libertin Théophile de Viau (1590-1626), dans le Carpentariana, ou remarques d’histoire, de morale, de critique, d’érudition et de bons mots de M. Charpentier (Paris 1724, 12 o), p.86 ; voir T. de Viau, Œuvres complètes, éd. G. Saba (Roma, Paris 1984-1987), iii.313. Apparemment, donc, Bayle n’a connu ce quatrain que par voie orale, mais il demeure possible que l’impromptu ait été cité dans un ouvrage qui aura échappé aux recherches des spécialistes de Théophile de Viau.

[8] Virgile, Enéide, iii.636-37 : « [L’œil] unique, qui se cachait sous son front torve, semblable à un bouclier d’Argos ou à la lampe de Phébus. » Le texte de Virgile porte lampadis.

[9] Virgile, Bucoliques, iii.104 : « tu seras pour moi le grand Apollon ».

[10] Lisez « Sprat », voir ci-dessus, n.4.

[11] « par comparaison ».

[12] Cette citation d’ Horace, Odes, ii.xii.14-15, peut se traduire : « des yeux étincelants de clarté », où l’expression « de clarté » rend le sens de lucidum, adjectif neutre employé adverbialement. Bellua pallidum turbatur : si l’on interprète pallidum comme un pronom génitif au pluriel, la citation latine est à peu près intelligible : « la bête (le monstre) des pâles [humains ?] s’agite. » Elle est incompréhensible si l’on donne à pallidum un sens adverbial : « pâlement ».

[13] Sur le sens de cette expression, voir Lettre 13, n.73.

[14] Allusion à une lettre de Jacques Basnage, perdue depuis, accompagnée d’une ode latine. Cette ode n’était pas nécessairement de Basnage, qui a très bien pu communiquer à Bayle l’œuvre d’une autre personne.

[15] « Mais tu ris de porter un grand poids sur tes épaules. » Le texte devrait être renides.

[16] Voir Pierre Costar, Défense de Voiture, p.14, 17-18 et 19-20, d’où Bayle a tiré l’éloge de Vincent Voiture.

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