Lettre 395 : Pierre Bayle à Jacob Spon

• Rotterdam 19 de mars 1685

Monsieur

Pour ce qui est de votre lettre du 31 janvier dernier [1] je l’ai receuë assez promptement, mais pour les deux livres que Monsieur Du Four a la bonté de m’envoier je n’en ai eu encore aucune nouvelle [2]. Celui qui m’a fait rendre votre lettre est un marchand de cette ville qui l’avoit receuë de Roüen par la poste. Il n’a eu que cela pour moi, l’ Instruction d’un pere à son fils [3] qui devoit venir en meme tems et par la meme personne que la lettre à ce que portoit un billet enfermé dans la lettre n’a point encore paru, ni le Traité non plus du café [4] etc[.] que Mr. Jean Tourton marchand d’Amsterdam [5] doit recevoir pour moi selon le meme billet. Je vous dis tout cela Monsieur afin que si vous voiez que les Nouvelles de fevrier et de mars que vous recevez apparemm[en]t par la foire de Francfort ne disent rien des livres de Mr. Du Four vous n’attribuiez pas cela à ma negligence, mais au malheur que j’ai eu de ne les recevoir pas • assez tot. Des que je les aurai receus je vous promets de leur rendre l’honneur qu’ils meritent, et ce sera avec joye que je publierai les circonstances personnelles dont vous m’entretenez, et qui selon moi sont un assaisonnement merveilleux pour la pluspart des lecteurs.

Vous remarquez que l’ Instruction morale d’un pere à son fils a eté imprimée à Sedan, je crois que non Monsieur, car j’ai demeuré là depuis 1675 jusqu’en 1681 que l’academie fut ruynée / sans avoir remarqué qu’on y ait imprimé ledit livre. Or outre qu’il n’y avoit point d’ imprimeur de la Religion alors[,] du moins les 3 ou 4 dernieres années que j’y ai sejourné [6], je doute fort qu’un tel ouvrage eust pu etre imprimé dans la ville sans que je l’eusse seu. Vous avez oublié de marquer qu’il a eté traduit en flamen et imprimé en Hollande [7]. Je suppleerai à tout cela. Le Portrait de Mr. Arnaud ne s’imprime point. Ce n’eust eté que le factum tout pur de Mr. Des Lyons [8] qui a deja paru en France. Celui qui en a recu un exemplaire imprimé ne veut point le reimprimer ayant des considerations pour Mr Arn[auld] et croiant que c’est un vieillard trop venerable pour etre ai[nsi] bafoüé. J’admire son scrupule qui est fort peu commun [parmi] ceux [de] sa profession, qui d’ordinaire ne consultent sinon si un livre se vendra bien. J’ai veu une lettre manuscritte du marquis de Rouci [9] (c’est ainsi qu’il se nomme m’a t’on dit) où j’ai trouvé le caractere d’un fort honnete homme, on m’a dit que c’est l’ami commun à qui Mr Arnaud et le P[ere] Malebr[anche] parlent dans les livres qu’ils ecrivent l’un contre l’autre, et qu’il a eté disciple du P[ere] Simon[.]

Je vous remercie Monsieur des livres nouveaux dont vous m’aprenez le titre et principalement de ceux qui viennent de vous. Le libraire d’Utrecht qui a imprimé votre Histoire de Geneve l’a fait traduire et imprimer en flamen [10]. Je suis ravi que vous travailliez à un suplement de Plutarque [11]. Je voudrois que vous n’oubliassiez point Democrite, vous savez qu’un philosophe d’Italie nommé Magnenus a recueilli plusieurs choses touchant sa vie qu’il a mise au devant de son traitté des atomes intitulé / Democritus redivivus [12]. Ce seroit quelque chose de beau ce me semble et digne de vous Monsieur que de composer la vie des philosophes qui ont vecu depuis Jesus Christ, Plotin, Porphyre, Jambliche, Themistius, et descendant plus bas, les Arabes. On n’a point encore veu cela en francois ce me semble, mais plusieurs auteurs latins ont rassemblé la pluspart des materiaux, comme Lud. d’ Holstein [13], le docteur Gale [14] etc.

Le memoire touchant les medailles du P[ere] Hardoüin [15] eust paru dans les Nouvelles de fevrier si l’on ne m’eust ecrit de Paris d’attendre qu’on m’eust ecrit quelque chose que Mr. Morel avoit à dire. On m’aprit en meme tems qu’il s’est faché de quelque chose que j’ai dit touchant les medaillistes de Paris, en quoi j’avouë qu’on m’avoit mal informé, mais sans qu’il y eut rien qui ne fust tres-obligeant pour lui. J’ai recu de quoi rectifier ce que j’avois dit des assemblées des medaillistes, et tout cela paroitra avec le P[ere] Hardouin dans les Nouvelles de ce mois Dieu aidant [16]. Vous savez qu’on les a defendues à Paris ce qui fera que vous ne les verrez qu’avec peine. Je vous demande la continuation de votre amitié et suis

Monsieur

Votre tres humble et tres obeissant serviteur

Bayle

Je voudrois bien savoir en quel tems est morte l’illustre Piscopia Cornara, et ce qui a eté publié sur sa mort [17]. Nous ne voions point ici le Mercure galant.

Mr. Leti fait imprimer une Histoire de Geneve qui sera dit il, fort differente de la votre. J’en donnerai avis dans les Nouvelles de mars[.] [18]

 

A Monsieur/ Monsieur Spon doct[eur] en/ medecine/ A Lyon •

Notes :

[1] Lettre 382.

[2] « Philippe Sylvestre Du Four » est le pseudonyme de Jacob Spon ; dans sa lettre du 31 janvier 1685, il avait annoncé l’envoi de ses Traitez nouveaux du café, du thé et du chocolate et de son Instruction morale d’un père à son fils : voir Lettre 382, n.1 et 15.

[3] Philippe Sylvestre Du Four [ Jacob Spon], Instruction morale d’un pere à son fils qui part pour un long voyage. Bayle signale, dans les NRL de mai 1685, art. IV, que l’ouvrage a été traduit en latin, en allemand et en flamand, et qu’il a été imprimé plusieurs fois à Paris, à Lyon, à Toulouse, à Bâle, en Hollande, etc.

[4] Bayle présente ce livre de Spon dans les NRL de mai 1685, art. IV.

[5] Sur Jean Tourton (1640 ?-1710), le banquier d’Amsterdam, voir H. Lüthy, La Banque protestante en France. i : De la Révocation de l’édit de Nantes à la Révolution (Paris 1959), p.82-83.

[6] Sur la mort de François Chayer, libraire de Sedan, voir Lettres 129, n.12, 138, n.9, 161, n.2, et 186, n.2.

[7] L’ Instruction morale avait paru pour la première fois à Paris en 1679 ; l’ouvrage fut imprimé ensuite par Abraham Wolfgang à Amsterdam, mais toujours en français, en 1680 et 1685.

[8] Jean Deslyons (1615-1700), docteur de Sorbonne et doyen de Senlis, était proche de Port-Royal, mais tenait à rester, en homme du tiers parti, à égale distance entre les deux groupes rivaux de disciples et d’adversaires de saint Augustin. En 1678, il polémiqua durement avec Antoine Arnauld à propos de Perrette Deslyons, une de ses nièces, qui réclamait à son père sa part de l’héritage de sa mère décédée ; Arnauld, qui avait tenté de la faire rentrer comme religieuse à Port-Royal, la soutenait contre sa famille. Le doyen de Senlis finit par se réconcilier avec le théologien après la mort de Perrette à Lyon le 15 octobre 1679. Il s’agit ici apparemment d’un projet de publication lyonnaise d’une pièce de cette polémique : Réponse de M. Deslyons aux lettres de M. Arnauld, imprimées et produites par maître Jean Gontin, pour servir au procès pendant pour Fr. Deslyons contre ledit Gontin (Paris 1684, folio). En effet, cette publication ne se fit pas. Sur Deslyons, voir Blaise Pascal, Œuvres complètes, éd. J. Mesnard (Paris 1964-), i.491-497 ; J. Lesaulnier, Port-Royal insolite « Recueil de choses diverses », 1670-1671 (Paris 1992) ; Dictionnaire de Port-Royal, s.v. Bayle avait mentionné ce factum dans les NRL d’avril 1684, art. II.

[9] Voir Lettre 382, n.18. Charles-Emmanuel de Roucy, marquis de Sainte-Preuve (1651-1711), était connu d’abord sous le nom d’abbé de Roucy, mais il quitta l’état ecclésiastique et se maria, en janvier 1674, avec une cousine d’ Antoine Arnauld, Marie Aubery, veuve de Jean Angran. Le marquis de Roucy, qui avait été lié avec l’oratorien Richard Simon, servit par la suite d’intermédiaire entre Antoine Arnauld et Nicolas Malebranche, dont il favorisa la rencontre, en mai 1679, en présence du comte de Tréville et des oratoriens Pasquier Quesnel et Michel Le Vassor : voir Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[10] Jacob Spon, Histoire de la ville et de l’estat de Genève. Troisième édition (Utrecht 1685, 12°) avait été imprimée par François Halma ; la traduction flamande par V. Quellenburg fut imprimée par Dirkszoon Oossaan : Historie van de stad en staat Genève (Amsterdam 1688, 8°).

[11] Sur le projet de Spon d’« escrire en notre langue quelques vies des hommes illustres de l’antiquité qui ne sont pas dans Plutarque », voir Lettre 382, n.24.

[12] Voir Jean Chrysostome Magnen, Democritus reviviscens, sive vita et philosophia Democritii (Papiæ 1646, 4° ; Lugduni Batavorum 1648, 12° ; Hagæ Comitis 1658, 12° ; Londini 1658, 12°).

[13] Lucas Holstein (Holstenius) (1596-1661), humaniste allemand, géographe et théologien, éditeur de Porphyre, d’ Epictète, de Démophile, Democratis et secundi, veterum philosophorum sententiæ morales (Romæ 1638, 12° ; Lugduni Bavatorum 1639, 12°) et des Opuscula tria veterum autorum (Romæ 1663, 8°). Sur lui, voir A. Serrai, La Biblioteca di Lucas Holstenius (Udine 2000).

[14] Thomas Gale (1636-1702), éditeur d’ Hérodote (Londini 1679, folio) et des Historiæ poeticæ scriptores antiqui [...] græce et latine (Londini 1676, 8°).

[15] Jean Hardouin, Nummi antiqui populorum et urbium illustrati (Parisiis 1685, 4°). Bayle avait signalé cet ouvrage dans les NRL de janvier 1685, cat. vi ; voir aussi Lettre 388 et n.12.

[16] Le compte rendu de cet ouvrage parut effectivement dans la livraison de mars (cat. iv). Bayle y faisait état des « tempêtes que [ce] livre a excitées dans Paris ». Des gens doctes, explique-t-il, « disent en toutes rencontres que le P. Hardouin, trouvant une extrême peine à déchifrer les médailles greques, eut recours à Mrs Vaillant et Morell, deux des plus habiles antiquaires de l’Europe ; qu’il en tira ce qu’il pût par la conversation ; et qu’il obtint même qu’ils lui prêtassent leurs ecrits et leurs desseins ; qu’il fit aussi en sorte d’avoir une copie du Catalogue des médailles de S. M. ; qu’après s’être enrichi de tant de dépouilles, il quitta tout à coup son Pline et composa cet ouvrage, sans avoir égard aux protestations qu’il avait faites à ces deux Mrs, de ne pas publier avant eux leur propre travail. Ils ajoûtent qu’il y a trop de faste dans son livre, puis qu’il dit dans la Préface qu’il n’a lû les antiquaires que pour les corriger, de sorte, dit-il, qu’on pourrait appeler mon livre ERRATA ANTIQUARIORUM . Ils trouvent mauvais qu’il n’ait jamais nommé Mr Morel, et qu’il n’ait parlé de Mr Vaillant que pour le reprendre […]. » Le P. Hardouin réagira à ces censures, et Bayle publiera sa réponse en la discutant dans les NRL de juin 1685, cat. ix.

[17] Sur Elena Lucrezia Cornaro Piscopia, voir Lettre 181 in fine et les notes 17 et 18.

[18] L’ouvrage annoncé de Gregorio Leti, Historia Genevrina o sia Historia della città e republica di Geneva, comminciando dalla sua prima fondattione sino al presente, ne devait paraître que l’année suivante (Amsterdamo 1686, 12°, 5 vol.) et Bayle en rendra compte dans les NRL de mars 1686, art. IX ; voir aussi Lettre 392, p.. Dans les NRL de mars 1685, art. VIII, Bayle donne un compte rendu assez détaillé d’un autre ouvrage de Leti : Il Ceremoniale historico et politico : voir Lettre 392, n.5.

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