Lettre 399 : Vincent Minutoli à Pierre Bayle

[Genève, le 24 mars 1685]
 [1] Le petit mot qu’il vous a plû de m’adresser mon tres cher Monsieur sous le couvert de Monsieur Turrettin [2], et qui me fut rendu hier, m’a été d’autant plus agreable qu’il ne porte aucune marque de l’indignation que j’apprehendois que vous n’eussiez conceüe contre moy à cause d’un silence que tout involontaire qu’il est[,] j’ay peine à me pardonner, il faut pourtant que je vous die pour vous edifier là dessus que je ne me suis guere bien porté depuis celle que je vous écrivis l’été passé ayant été attaqué de la même fievre qui m’avoit assaillis, pour la premiere fois de ma vie l’an d’auparavant[ ;] si rien m’a fait du bien dans cet état trainant il faut que je vous declare de bonne foy que c’est le charme que j’ay trouvé dans la lecture de vos Nouvelles de la rep[ublique] des lettres dont nous n’avons encore que le premier tome[,] mais par contre permettez moy de vous dire que j’eprouve bien combien on languit pour en voir la continuation et que ce desir est si ardent en moy que je ne feray paix ny treve avec Mess[ieu]rs nos libraires qu’ils n’ayent trouvé malgré la dépense moyen de les faire venir mois par mois et je vous en diray quelque chose de plus precis par mes premières[,] d’abord apres nos embarras du mois d’avril où j’espere de vous faire un grand détail soit de mes propres affaires soit de tout ce que je pourrray croire être de vôtre goût. J’aurais bien souhaité que vous m’eussiez dit un mot de l’etat de nôtre aimable Normand[,] je veux dire de Mr de Heuqueville [3], comme aussi que vous eussiez du moins accusé la reception d’un petit mot que je vous écrivis apres vôtre derniere receüe, où je vous parlois en faveur d’un fort gentil philosophe qui auroit bien pû remplir la place que vous aviez refusée de Franeker [4][.] Il y en avoit aussi une de Mr Tronchin [5] dans le paquet et elle tendoit au même but mais je conjecture qu’il faut que le tout se soit perdu. Ce même philosophe et medecin se donne l’honneur de vous écrire la lettre cy jointe [6] et quelques cahiers que Mr Desbordes vous remettra de sa part vous feront connoître qu’il n’est pas tout à fait indigne de la part qu’il vous demande dans vôtre amitié, il soûmet entierem[en]t le petit ouvrage à vos lumieres et vous laisse maître de sa destinée[,] seulem[en]t vous prie t’il que si vous croyiés qu’il puisse voir le jour on tâche par le moyen du caractere qu’il puisse faire cinq ou six feuilles d’impression pour n’étre pas tout à fait relegué parmy les cartes volantes. Monsieur Cramer marchand libraire associé de Mons r le conseill[e]r Choüet est celuy que j’ay prié de recevoir la somme que vous avez donné ordre à Mons r Desbordes de compter en acquit du billet de nôtre cher défunt [7] qui luy sera remy. Je demeure tout à vous.

  Minutoli

J’ay chez moy un homme qui a le don d’écrire avec beaucoup de politesse et qui a de grandes liaisons avec Mr Spon [8], il avait déja fait quelques pas envers le défunt [9] pour se frayer le chemin à vôtre connoissance, il s’appelle Mr Solisor [10] et je vous en écriray amplement

 

A Monsieur/ Monsieur Baile professeur en/ Philosophie et Histoire Seculiere/ A Rotterdam •

Notes :

[1] La déchirure du cachet a emporté la date indiquée par Minutoli, dont il ne subsiste que le chiffre « 2 » ; une autre main a récrit « 24 mars 1685 », ce qui est tout à fait plausible, puisque la présente lettre accompagnait la Lettre 398, détail qui ressort du paragraphe omis par Gigas et de l’annotation de la main de Bayle.

[2] Lettre 390.

[3] Sur le fils de Guillaume de La Basoge, baron de Heuqueville, ancien étudiant à Genève, voir Lettre 289, n.11.

[4] Cette lettre de Minutoli à Bayle est perdue.

[5] Cette lettre de Louis Tronchin à Bayle est également perdue.

[6] Il s’agit de la lettre de Dominique Beddevole datée de Genève du 23 mars 1685 : Lettre 398.

[7] Sur la dette de Joseph Bayle à l’égard de Minutoli, voir Lettre 289, in fine, p.177. Les intermédiaires pour le paiement par Pierre Bayle de la dette de son frère Joseph à l’égard de Vincent Minutoli sont l’imprimeur Jean-Antoine Cramer, libraire imprimeur, et le libraire Léonard Chouet (sur lequel, voir Lettre 322, n.14).

[8] Jacob Spon : sur lui, voir Lettre 83, n.10 ; c’est un correspondant régulier de Bayle.

[9] Joseph Bayle.

[10] Il s’agit, sans doute, de Jean-Baptiste de Solizor (ou Solisor), d’origine auvergnate, qui figure dans le registre de la Compagnie des pasteurs de Genève à la date du 3 avril 1683. Un Solizor, qui est peut-être le même, est impliqué, entre le 23 mars et le 8 mai 1685, dans une procédure pour paillardise avec E. Deletra, domestique : Stelling-Michaud, v.588, n°4555.

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