Lettre 405 : César Caze d’Harmonville à Pierre Bayle

• [La Haye ? mars-avril 1685 [1]]
Ce samedy au soir

Il est vray mon cher Monsieur que je me suis donné la liberté de faire un avertissem[en]t au devant des Contes de Mr de La Fontaine [2], je l’ay cru absolum[en]t necessaire pour le justiffier autant que la matiere le peut permettre ; lors que j’y travaillay je n’avois pas l’ancienne edition où il y a deux prefaces de luy [3], et je vous avoue franchement que les ayant receues du depuis je les trouvay si vives et si pleines que je fus tenté de supprimer ce que j’avois fait[,] porté à cela par un petit sentiment d’amour propre[,] et si j’ay resisté à la tentation, c’est que j’ay cru 1° qu’un tres mediocre avertissem[en]t ne pouvoit f[air]e aucun tort à un excellent ouvrage, et enfin que l’opposition de mon stile à celuy de Mr de La Fontaine le justiffieroit pleinem[en]t de la part qu’on luy pourroit donner à l’impression qui en a esté faitte. Je vous diray de plus que tout cela a esté fait sans luy en avoir rien mandé*, j’ay cru en devoir user ainsy pour ne luy point attirer d’affaire sur les bras, car co[mm]e vous le scavez nous sommes dans un temps de circonspections et de menagements ; il y a quelques jours qu’il m’escrivit sur l’avis qu’il avoit eu à Paris de cette edition affin de la faire supprimer s’il ce [ sic] pouvoit[.] Mais je me suis moqué de cette pensée. Il est vray qu’il ne croyoit pas qu’elle fut avancée et que j’en eusse pris le soin, car à vous parler franchement je me suis donné la liberté de f[air]e quelques retranchements par cy par là, sur tout aux contes qu’il n’avoit pas encore reveus, peut estre en seray je grondé[.] Dans le penultiesme /  article de l’avertissem[en]t j’ay adverty du retranchem[en]t de plusieurs pieces qui estoient dans l’ancienne edition qui seront mieux placées ailleurs[,] je veux dire dans le volume des poesies diverses. Par exemple Les Amours de Mars et de Venus font partie du Songe de Vaux. Enfin ce premier tome ne contient absolum[en]t que les contes et quelques epigrammes ; il faut que vous ayez cherché le bon mot de celle d’Alix malade sur le confesseur [4], mais je le trouve fort bon sur la malade qui vouloit f[air]e accroire que ce pere André estoit son confesseur ord[inai]re[.] Cependant il y avoit dix ans qu’il estoit mort, et comme ce conte n’est point trop esloyné de la vraysemblance, ce pourroit bien estre une histoire veritable que Mr de La Fontaine a voulu mettre en vers, vous scavez que les casuistes relachez qui permettent d’avoir deux confesseurs, un ord[inai]re et un extraord[inai]re disent qu’on peut reserver certains cas au confess[eu]r extraord[inai]re pour se maintenir en reputation aupres du confesseur ord[inai]re, peut estre eut il esté à souhaitter que Mr de La Fontaine n’eut pas finy si court, mais d’un autre costé il faut fuir t[ou]ttes les circonstances inutiles, outre que je n’ay point reconnu jusques à present que cela eut fait de la peine à personne. Comme j’espere d’aller lundy à Rotredam je vous expliqueray les tailles douces [5] qui vous auront fait quelque peine, c’est un grand inconvenient que cela soit ainsy[.] Peut estre que le titre est ce qui vous a fait de l’embaras[.] J’ay prié Mr Des Bordes de le supprimer tou[t] à fait, car c’est la plus impertinente chose qui ayt / esté fait[e] et vu[e] par Galimathius dit graveur [6], qui a voulu f[air]e la chose de son chef. Il sera bon qu[e] vous insistiez avec moy pour le f[air]e supprimer, quant au reste des gravures il y en a de tres bien exprimées beaucoup de mediocres et quelques unes de tres mechantes ; co[mm]e il n’y en a encore que 250 exemp[lai]res de tirez on pretens les f[air]e retoucher.

Parlons d’autre chose. J’ay devoré vos Nouvelles lettres [7] et elles m’ont extraord[inairemen]t diverty, jamais je n’ay veu tant de matieres en si petit espace ; il y a telle lettre qui meritoit d’estre imprimée à part, et qui à mon sens perd quelque chose d’estre placée avec le reste de l’ouvrage, mais cette perte vous regarde personnellem[en]t car l’ouvrage n’en est que plus pretieux[.] J’auray l’honneur de vous en dire davantage à nostre premiere entrevue[.] Vous avez [fait] erreur sur le fait de Mr Le Noir [8] qui n’est pas encore arrivé et que j’att[e]nds de jo[u]r à autre. Si je le vois avant vous, je luy feray part de touttes vos honnestet[és], bonsoir mon cher Monsieur, je suis tout à vous

  d’Harmonville

Mr Bernex est passé en Angleterre [9], il ne tardera pas de venir en ces quartiers.

Mes saluts s’il vo[us] plaist à monsieur Briot [10] et à vos autres messieurs.

Mr Texier de Nismes qui a fait l’ Eloge des hommes illustres du siecle passé, doit envoyer en ce pays à Mr Petit une coppie augmentée pour la f[air]e imprimer [11] et jusques alors Mr Petit vous supplie de ne pas parler de son ouvrage au moins de ne le pas faire qu’il ne vous aye fourny quelq[ue] memoire[.]

 

A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ en filosofie/ à Rotredam

Notes :

[1] Gigas, Choix, p.224-227, relève que cette lettre est datée du « 2 juillet 1684 » d’une autre main, et propose (p.656) de modifier le millésime en « 1685 », mais c’est l’indication tout entière qu’il faut rejeter. En effet, comme l’avait vu Gigas, cette lettre est postérieure à la parution des Nouvelles lettres critiques, achevées d’imprimer en mars 1685 ; mais il ne s’est pas aperçu qu’elle est antérieure aux NRL d’avril (parues le 1 er mai), dans lesquelles il est parlé (cat.v) d’une édition des Contes de La Fontaine, procurée par d’ Harmonville, et qui n’était pas encore achevée d’imprimer lorsque la présente lettre fut écrite.

[2] Jean de La Fontaine, Contes et nouvelles en vers. Nouvelle édition enrichie de tailles-douces (Amsterdam 1685, 12°, 2 vol.) ; l’édition fut établie par Caze d’Harmonville et imprimée par Henri Desbordes, l’imprimeur des NRL, à Amsterdam : voir NRL, avril 1685, cat. v, la mention très élogieuse que Bayle fait de La Fontaine et de cette publication.

[3] Les Contes de La Fontaine avaient paru en trois étapes (Paris 1665, 1669, 1671, 12°).

[4] Voir p.201-202, le conte « Alix malade » : « Alix malade, et se sentant presser ; / Quelqu’un luy dit, il faut se confesser : / Voulez-vous pas mettre en repos votre âme ? / Oüi, je le veux, luy répondit la dame : / Qu’au Pere André l’on aille de ce pas ; / Car il entend d’ordinaire mon cas. / Un messager y court en diligence ; / Sonne au couvent de toute sa puissance. / Qui venez-vous demander ? Luy dit-on. / C’est le Pere André, celuy qui d’ordinaire / Entend Alix dans sa confession : / Vous demandez, reprit alors un Frere, / Le Pere André le confesseur d’Alix ? / Il est bien loin : Hélas, le pauvre Pere / Depuis dix ans confesse au Paradis. »

[5] Dans l’édition établie par Caze d’Harmonville, chaque conte est illustré d’une gravure sans titre, dont seule la première est signée R. de Hooge.

[6] Nous interprétons cette formule comme une expression de mépris à l’égard du graveur, qui aurait fait des « galimatias ». La première gravure est signée « R. de Hooge f[ecit] ». Nous ne saurions préciser ce qui a pu susciter « l’embarras » de Bayle. Caze d’Harmonville ajoute ce commentaire dans son Avertissement : « On a cru devoir faire ajouter à ces Contes des tailles-douces qui en représentassent le principal sujet, et qui par ce moyen en relevassent encore le prix. L’empressement que l’on a eu de les donner au public a été cause que quelques planches se sont ressenties de cette précipitation : mais comme il ne s’agit pas de faire des tableaux entièrement achevez, ce doit être assez de les représenter legérement. »

[7] Les Nouvelles Lettres de l’auteur de la « Critique générale » : voir Lettre 402, n.1

[8] Il s’agit sans doute d’une publication de Jean Le Noir, pamphlétaire janséniste dont l’ouvrage L’Evêque de Cour avait fait de nouveau du bruit lors de sa réédition en 1682 : voir Lettre 233, n.38. Dans les NRL d’avril 1685 (art. III), Bayle, recensant les Préjugez légitimes contre le papisme de Jurieu, signalait que ce dernier se référait souvent à L’Evangile nouveau, ouvrage de Le Noir, dont le titre exact est : Les Nouvelles lumieres politiques pour le gouvernement de l’Eglise ; ou l’Evangile nouveau du cardinal Pallavicin, révélé par lui dans son « Histoire du concile de Trente » (Paris 1676, 4°). Bayle fait allusion à cet ouvrage dans les NRL, avril 1685, art. III. La lettre de Bayle à laquelle Caze d’Harmonville répond ici est perdue.

[9] Il s’agit vraisemblablement de Michel-Gabriel de Rossill(i)on de Bernex (1567-1734), évêque de Genève-Annecy à partir de 1697. Ordonné prêtre en 1681 et en mission à Strasbourg jusqu’en 1685, il fut nommé cette année-là professeur de théologie à Toulouse. Nous n’avons cependant trouvé aucune confirmation d’une visite en Angleterre. On peut noter que Bernex avait des relations cordiales avec les protestants. Voir le Journal de Mgr de Rossillon de Bernex (1654-1734), évêque d’Annecy-Genève (Paris 1956).

[10] Sur Pierre (ou Isaac) Briot, beau-frère d’ Isaac Claude, qui logeait avec Bayle depuis l’année précédente, voir Lettre 279, n.1.

[11] Il s’agit d’ Antoine Teissier (1632-1715), qui avait publié des Eloges des hommes savans tirez de l’Histoire de M. de Thou avec des additions (Genève 1683, 12°). Cet ouvrage a connu une quatrième édition aux Pays-Bas chez Théodore Haak (Leyde 1715, 12°, 4 vol.), mais nous n’avons pu localiser une édition imprimée par Pierre Petit. Originaire de Nîmes, Antoine Teissier se réfugiera par la suite à Berlin, où il sera nommé historiographe du roi de Prusse. Il y révisera le texte des Mémoires du comte Frédéric de Dohna, qui seront édités par H. Borkowski (Königsberg 1898). Voir aussi l’ Histoire des ouvrages des savants, mai 1704 (et OD, iv.175-179), où Bayle publiera un « Mémoire [...] sur quelques endroits le concernant dans les nouvelles additions de Monsieur Teissier aux Eloges des hommes savants ». Sur Teissier, voir Lettre 350, n.5.

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