Lettre 419 : François Janiçon à Pierre Bayle

• [Paris,] ce 18 may [1685]

Par le billet que vous m’avez écrit, Monsieur, par Maestrich le 20 e du mois passé, et auquel je repondis il y a aujourd’huy 15 jours [1] vous m’asseuriez que le jeudy 3 e du courant vous ne manqueriez point d’envoyer au P[ere] La C[haize] [2] deux exemplaires, l’un pour luy et l’autre pour moy, et que vous m’ecririez par mesme moyen. C’est ce qui m’a obligé à envoyer 3 fois chez ce P[ere] depuis huit jours ; la premiere fois il fit dire par son valet à la personne qui y fut de ma part qu’il n’avoit encore rien receu ; la seconde fois qui fut dimanche dernier le P[ere] Veryer  [3] repondit en son absance qu’on n’avoit encore rien receu, et mardy du mois on ne trouva ny l’un ny l’autre dans leur maison. Je ne sçay que penser de tout cela. Car Mr Thevenot [4] a fort bien receu l’exemplaire que vous luy avez envoyé ce mesme jour avec vostre lettre[ ;] il est vray qu’il m’a dit qu’on ne luy avoit rendu le paquet qu’aprés l’avoir ouvert à la poste. Je ne scay si on se seroit avisé d’en faire autant de celuy du P[ere] et si on n’aurroit point trouvé mauvais d’y trouver plus d’un exemplaire. Quoy qu’il en soit j’ay de l’impatiance d’avoir l’esprit éclaircy sur ce point.

Je ne doute point que M. l’ abbé de La Roque n’ayt aussy receu l’exemplaire qu’il attendoit au commancement de ce mois [5]. Car s’y cela estoit il n’auroit pas manqué de le dire à la personne qui a esté deux fois chez luy de ma part pour luy demander vos journaux. Je n’ay point encore eu celuy de lundy dernier, et puis qu’il ne veut pas se donner le soin de me les envoyer il devroit du moïns se [ sic] me semble faire en sorte que je n’envoyasse point chez luy à faux. J’y envoye encore ce matin afin de pouvoir mettre ce journal dans ce paquet. Lorsque je vis il y a huit jours Mr Thevenot il me remerciat fort du plaisir que vous luy avez fait à ma priere, et ne manquera pas sans doute à vous le témoigner luy mesme. Ensuite de quoy il me parla à peu pres en ces termes, Il faut • Mr que vous mandiez* à Mr B[ayle] qu’il fasse encore quelque chose de plus considerable que ce qu’il a fait deja, quoy que ce soit beaucoup. Comme je n’entendois pas bien ces paroles je leur donnay en moy mesme un double sens : dont l’un estoit celui cy, qu’il falloit que vous vous fassiez cath[olique] et l’autre que vous deviez travailler à quelque autre ouvrage : et feignant de ne donner à ses parolles que le dernier sens, je luy repondis qu’il estoit bien mal aisé que vous puissiez vous employer en mesme tems à d’autres choses, que vostre travail demandoit bien un homme tout entier, / et que j’estois mesme surpris que vous puissiez seul y fournir. Comme il vit que je n’avois pas compris sa pensée il me l’expliqua plus clairement, en me disant qu’il falloit que vous vous employassiez à augmanter et enrichir la bibliotheque du Roy de tout ce que vous croiriez digne d’y estre porté du payz où vous estes, soit livres, soit manuscrits, et particulierement des manuscrits : sur quoy il m’allegua pour vous y encourager que Mr Grevieus d’Utrech [6] ayant fait quelque chose de cette nature le Roy luy a fait present depuis peu de 6 000 l[ivres] t[ournois], et d’une medaille d’or. Vous ferez s’il vous plait sur cela, Monsieur, vos sages reflexions[.] Cepandant je vous en diray ma pensée qui est qu’encore que je ne doute pas que la premiere veüe de Mr Thevenot ne soit bien de se rendre recommandable dans la bibliotheque en faisant qu’elle s’augmante par son moyen, il me paroit pourtant que vous luy devez savoir bon gré de vouloir vous procurer les moyens de vous attirer quelque gratification approchant de celle qu’on a fait à Mr Grevieus, et que vous ne devez pas en negliger les occasions.

Les exemplaires de vos Nouvelles qui ont esté presentés de vostre part par Mr de Bense[rade] à Mrs de l’Ac[adémie] franc[aise] ont esté receus de la maniere que vous le pouviez souhaiter. Car outre qu’ils ne firent plus de difficulté de les recevoir apres que Mr de Bense[rade] les eut asseurés q[u]’il avoit sceu de la propre bouche de Mr l’ arch[evêque] de Paris qui est de leur corps, que ce prelat n’en avoit point deffendu le debit comme on leur avoit donné à entendre[,] il fut resolu non seulement qu’on vous en remercieroit, mais mesme qu’on vous prieroit de vouloir continuer la mesme grace, et • la commission en fut donnée à Mr de Benserade [7]. On passa mesme plus avant car ayant esté proposé par quelqu’un de la companie si cette deliberation seroit enregistrée, ou non, et chacun ayant opiné sur cela, l’enregistrement en fut resolu. L’ abbé de Dangeau qui se trouva le premier à opiner [8], dit, qu’encore que vous l’eussiez un peu bourré* en quelque endroit de vos Nouvelles, vous l’aviez pourtant fait d’une maniere si agreable, que vous ne luy laissiez pas la liberté de le trouver mauvais, et conclud à l’enregistrement. L’ abbé Tallement le vieux [9] n’en fit pas moins quoy qu’il ne manqua pas de relever cet endroit de vos Nouvelles, où parlant de la dissertation adressée par Mr de Bochard à Mr de Segretz, non contant de railler personnellement celuy cy, vous / aviez estendu vostre raillerie jusque sur tout le corps de l’Accad[émie [10]]. Mr Benserade a esté un peu paresseus à s’acquiter de la commission qui luy a esté donnée, et moy j’ay eu depuis huit jours des raisons fondamentales de ne l’en point presser, estant extremement incomodé des hemoroides internes. Je vous prie de faire scavoir à l’amy du libraire de vos quartiers qui a imprimé le livre de Mr Lef[evre] [11] que j’ay receu son billet du 3 e de ce mois : que j’ay envoyé chez led[it] s[ieu]r Lef[evre] pour luy faire la proposition dont on m’a parlé ; et qu’on m’a rapporté qu’il est depuis quelques jours en son pays de Normandie, d’où il doit estre de retour lundy ou mardy prochain. Quand il le sera je feray tout ce qui dependra de moy pour le disposer à faire ce qu’on souhaite de luy.

L’homme à qui le libraire de vos amis [a] envoyé une 30 ne d’exemplaires des livres qu’il avoit demandés, a receu avis que le ballot en doit arriver icy aujourd’huy avec un ordre d’en faire payer le • prix montant à 260 l[ivres] t[ournois] y compris le port, et autres fraix, à une personne qu’on luy indique. Cependant il faisoit son compte* de ne les payer qu’à mesure qu’il s’en defferoit. Voila ce qu’il m’en a dit en gros, n’ayant peu le faire expliquer plus en detail à cause des autres personnes qui estoient hier en mesme tems avec luy dans ma chambre. Vous pouvez pourtant asseurer ce libraire qu’il recevra tost ou tard le payement de ce qu’il a envoyé. J’aurois bien souhaité que parmy ces livres il se fust trouvé quelque exemplaire d’un livre nouveau imprimé, dit-on, depuis peu en vos quartiers sous le titre de Prejugez legitimes composé par Mr Jurieu [12]. Autrefois j’aurois peu esperer que l’auteur m’en eust fait un present, mais je m’imagine qu’il est à present bien eloigné d’en avoir la pensée, depuis qu’il a sçeu que je me suis declaré pour Mr Alix dans certaines contestations qui ont esté entr’eux [13], cela n’empeche pas pourtant que je ne luy rende justice dans les occasions, et surtout envers les personnes qui l’on soubconné d’estre l’auteur de L’Esprit de Mr A[rnauld] [14]. Je leur dis une chose que je crois tres vraye que Mr Jurieu est trop amateur de ses ouvrages pour en desavouer aucun et que je scay de bonne part qu’il n’est point l’auteur de celui cy. / Mon incomodité est cause que je n’ay presque point veu de personnes de lettres ny de libraires depuis celle que je vous ecrivis il y a 15 jours [15], si bien que je n’ay point aujourd’huy de nouveauté dont je vous puisse faire part. Mr Hullerus me vint voir hier et me dit qu’il part aujourd’huy avec Mr le comte d’Œthingen • pour s’en aller demeurer quelque tems à Angers [16], sans avoir peu pendant le sejour qu’il a fait en cette ville trouver le moyen de retirer les livres qui leur ont esté saisis en passant par Peronne. Voila Mr de Benserade qui vient de m’envoyer sa lettre : j’en ay osté l’envelope pour ne point grossir le paquet inutillement [17]. A Dieu, Monsieur, je vous embrasse de tout mon cœur, et suis toujours &c.

Notes :

[1] La lettre de Bayle à Janiçon du 20 avril est perdue, aussi bien que la réponse de celui-ci datée du début du mois de mai.

[2] Le Père François d’Aix de La Chaize, S.J., confesseur du roi : sur lui, voir Lettre 233, n.3 ; il s’agit ici d’exemplaires des NRL.

[3] On lit bien Veryer ou Verger, mais ce nom est difficile à déchiffrer. Il s’agit sans doute d’un secrétaire du Père de La Chaize dont Janiçon a pu estropier le nom. Il se peut qu’il désigne le jésuite François Berger, dit Bergier (1650-1725), qui devait publier par la suite La Mort du prince de Condé et les principales actions de sa vie (Paris 1689, 12°), mais ce n’est là qu’une conjecture hasardeuse. Il peut s’agir également de Louis Berryer de La Ferrière, mort en 1686, secrétaire du Conseil, une créature de Colbert.

[4] Melchisédec Thévenot, garde de la Bibliothèque du roi : voir Lettre 306, n.4.

[5] En effet, l’ abbé de La Roque reçoit désormais régulièrement les NRL : voir Lettres 325, 333, 368, 370 in fine et 383, p..

[6] Johann Georg Grævius (1632-1703), professeur d’histoire et de rhétorique à Utrecht, sympathisant du cartésianisme ; il avait publié un Oratio de cometis (Utrecht 1681, 4°) qui annonçait sur certains points la Lettre sur la comète de Bayle : voir NNBW, iv.669-670 et E. Jorink, « Het Boeck der Natuere ». Nederlandse geleerden en de wonderen van Gods schepping, 1575-1715 (Groningen 2004), p.125-129.

[7] Voir Lettre 418.

[8] Sur l’intervention de l’ abbé de Dangeau, voir aussi Lettre 418, n.2.

[9] « L’abbé Tallemant le vieux » est François Tallemant (1620-1693), abbé de Val-Chrétien, aumônier du Roi entre 1643 et 1667, entré à l’Académie française en 1651, plus âgé, en effet, que son cousin Paul Tallemant (1652-1712), prieur de Saint-Albin d’Ambierle, prieur de Sauseuse, membre de l’Académie depuis 1666 : voir Lettre 36, n.29.

[10] Dans les NRL, juillet 1684, Bayle donne un compte rendu détaillé de l’édition critique par Théodore Ryck, professeur à l’Université de Leyde, des notes et commentaires de Lucas Holstein (Holstenius) sur Etienne de Byzance : Lucæ Holstenii Notæ et castigationes posthumæ in Stephani Byzantini Ethnica inscribuntur, post longam doctorum exspectantionem editæ a Theodoro Ryckio, qui Scymni Chii fragmenta hactenus non edita, item Dissertationem de primis Italiæ colonis, et Æneæ adventu, et alia nonnulla addidit (Lugduni Batavorum 1684, folio), où il aborde la question du voyage d’Enée en Italie : « M. Ryck a joint à tous ces ouvrages d’autrui, une savante dissertation qu’il a composée, touchant les premiers habitans d’Italie. Une lettre de M. Bochart lui en a fourni l’occasion. Ce savant homme, ayant remarqué que M. de Segrais son ami avoit au devant de sa traduction françoise de Virgile, une fort belle Préface, où il justifioit son poète de plusieurs fautes qu’on lui objectoit, lui écrivit qu’il seroit fort à propos qu’il le justifiât aussi de la hardiesse qu’il avoit euë d’abandonner Homere son original, en conduisant son héros jusqu’en Italie. Il lui fit voir en même temps qu’il étoit manifeste par l’autorité d’Homere qu’Enée n’avoit point tenu la route que Virgile lui fait tenir. M. de Segrais, au lieu de répondre à cette difficulté, pria M. Bochart d’expliquer plus amplement sa pensée. Sur cela M. Bochart lui écrivit une grande lettre, où il examina fort savamment si Enée étoit jamais venu en Italie, et il apporta plusieurs raisons pour faire voir qu’il n’y est jamais venu. […] Il ne faut pas douter qu’une lettre si hérissée de grec, et de phrygien, n’ait étonné M. de Segrais. La charge étoit un peu trop forte. Ces Messieurs de l’Académie françoise ont trop de temps à donner au bon tour d’une période, d’un sonnet, et d’un madrigal, pour être prêts à rendre raison de tout ce qui se passoit autrefois en Phrygie, et en Italie, et apparemment le traducteur de Virgile ne s’étoit pas attendu à une telle chicane, ni préparé à répondre sur de tels faits ; ainsi il ne répondit point à M. Bochart. Neuf ans se passerent sans que la Dissertation de ce savant homme, toute imprimée et toute belle qu’elle étoit, fit du bruit. Mais au bout de ce temps-là elle parut en une autre langue et devint extraordinairement célebre. […] Voilà ce qui a fait naître l’envie à M. Ryck d’examiner la question, si Enée est venu en Italie. Les raisons de M. Bochart ne l’ont pas persuadé ; voyant donc qu’elles persuadoient quantité de personnes éclairées, il s’est crû obligé de faire l’apologie de la tradition commune, contre le paradoxe de cet auteur. »

[11] Il s’agit à nouveau de Jacques Le Fèvre, Docteur de Sorbonne, et de sa Réplique à M. Arnauld pour la défense des « Motifs invincibles », contre son livre du « Renversement de la morale » et celui du « Calvinisme convaincu de nouveau » (Lille 1685, 12°) : voir Lettres 221, n.24, et 318, n.8. L’ouvrage avait été publié sous l’adresse de Pierre Bourdelot à Lille, qui est sans doute ici désigné comme « l’ami du libraire de vos quartiers », c’est-à-dire comme ami de Reinier Leers ou de Henri Desbordes.

[12] Janiçon parle ici en termes voilés. Il s’agit sans doute d’un ballot de livres envoyé par Reinier Leers à Paris, puisque, parmi les ouvrages souhaités, figurent les Préjugez légitimes contre le papisme de Jurieu, imprimés par Leers ; sur cet ouvrage, voir Lettre 314, n.24.

[13] Pierre Allix, qui considérait que les doctrines de Claude Pajon ne menaçaient pas l’orthodoxie réformée, avait pris, en 1676-1677, sa défense contre les pasteurs – dont son collègue de Charenton Jean Claude, et Pierre Jurieu – qui s’efforçaient de faire censurer ses thèses. Par la suite, Bayle allait être mêlé à ce contentieux car il inséra dans les NRL (mai 1686, art. III) une lettre venimeuse de Jurieu contre Allix. Il s’en voulut certainement, comme en témoigne ce passage où le Bayle pamphlétaire regrette la complaisance du Bayle journaliste : « Sans mentir, Mr Bayle a païé bien cherement les services que le sieur Jurieu lui avoit rendus en France, puis que sans parler des contestations continuelles où il est entré pour le sieur Jurieu contre des gens qui au bout de quatre mois avoient pénétré dans toutes les obliquitez de son ambition et de sa malice, comme s’ils l’avoient pratiqué toute leur vie, il n’a pas eu la force de lui refuser dans sa République des Lettres l’encens dont cet homme a été toujours affamé, ni une place à mettre une invective atroce contre Mr Allix. » ( La Chimère de la cabale démontrée par les Prétendues convictions ( OD ii.739)). Par la suite, si l’on en croit Bayle dans ce même ouvrage (art. II : OD ii.746), Jurieu se serait emporté jusqu’à prétendre que la colère de Dieu s’était abattue sur les protestants à cause du comportement d’ Allix...

[14] Sur cet ouvrage de Jurieu, voir Lettre 238, n.15.

[15] Voir ci-dessus, n.1 : cette lettre est perdue.

[16] La branche aînée de la Maison d’Œttingen s’est éteinte en la personne d’ Albert-Ernest, II e du nom, prince d’Œttingen, né le 8 août 1669, marié le 11 octobre 1688 à Sophie Louise, fille de Louis VI, Landgrave de Hesse-Darmstadt : Dictionnaire de la Noblesse (Paris 1869) : xv.118. Nous ne saurions préciser l’identité de M. Hullerus.

[17] Avec sa lettre, Janiçon envoie celle de Benserade : Lettre 418.

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