Lettre 429 : Combemont de Vèse à Pierre Bayle

• [La Haye, le 16 juin 1685]

Vous n’avez pas oublié sans doute, Monsieur que les premiers jours de ce moys de juin ont esté fort desagreables par leur intemperie ; les vents, les greles, et les pluyes frequentes deconcertoient fort les perruques et troubloient le commerce du monde[.] Or comme ce n’est pas un petit crime de troubler le comerce en ces provinces, vous aves dû, en qualité de bon cytoyen et amy de la republique, rechercher la cause de ce bouleversement de l’ordre : vous avés cru la trouver sans façon dans l’inconstance naturelle de l’air qui dans ces provinces du nort n’est pas le plus reglé du monde, cette reponse peut satisfaire un bon marchand mais pour nous autres gens de Cour [1], il faut quelque chose de plus fin : si vous avez lü la Relation du voyage des Srs de Bachaumont et de La Chapelle  [2], vous pouvez vous souvenir, qu’ils attribuent la cause du flux et / reflux de la mer, à l’humeur altiere et peu soufrante des Gascons qui par contagion s’est communiquée à leur Garonne. Ils disent que l’ocean ayant l’insolence de la faire remonter vers sa source par son flux, cette riviere qui naturellement est fiere ne pouvant soufrir cet afront repousse la force par la force et c’est ce qui fait le reflux. Voila qui est digne des Gascons ; mais pour ne vous tenir pas long temps en suspens, je veux vous apprendre la cause intrinseque du desordre de la nature ; c’est la mort prematurée d’un singe de Surinam que l’on avoit domestiqué dans une maison de qualité et qui s’estoit acquis l’amitié de tout le monde par ses singeries [3]. Cette pauvre bete est passée de vie à trepas dans le commencement de ce moys, ce qui a beaucoup affligé son illustre maitresse, il estoit bien juste que la nature se / couvrit de deüil et qu’elle versat des larmes pour la perte d’un animal qui faisoit douter les cartesiens les plus opiniatres que les betes ne fussent que des machines*. Sa maitresse qui l’avoit comme adopté meritoit bien cette complaisance des meteores, ils se sont fait honneur d’entrer dans son affliction ; pour moy, qui honore cette dame infiniment et qui fus requis de faire l’epitaphe de cet animal, je crus que je devois luy faire un sacrifice d’une opinion qu’elle m’avoit souvent contestée dans la conversation, sur le sujet du mesme singe, et que je pouvois luy attribuer une ame, sans consequence car vous sçaves que la mort rajuste toutes choses[.]

  Epitaphe de la guenon de madame de Sommelsdic

La nature est en deuil, son tein paroit tout bleme,

les vents sont dechainez, l’air lance ses carreaux,

le ciel ne peut secher la source de ses eaux

et semble penetré d’une douleur extreme. /

Ne cherchons pas d’autre raison

du desordre de la nature,

l’illustre de Montbrun, ô funeste advanture !

a perdu ses plaisirs en perdant sa guenon.

Cette aymable petite bête

qui gambadoit si plaisamment,

qui montoit sur son sein et même sur sa tête,

sert de pature aux vers dessous le monument.

C’est une malheureuse et fatale journée,

d’avoir couché dans les bras de la mort

ce joly petit corps qui n’avoit jamais tort,

et d’avoir fait perir une ame si bien née.

Apprens de là, mortel, à dompter ton orgueil :

Tes plaisirs ne sont que du verre,

ton corps comme le sien n’est qu’un amas de terre

qu’on jettera bien tost dans un triste cercueil.

Mets à profit une mort si funeste,

et sois content de ton sort quant au reste. /

Mais ce n’est pas tout, Monsieur, cette epitaphe a esté critiquée, vous qui estes le maitre des critiques et qui presidez sur la Republique des Lettres, je vous prie de decider deux questions importantes que l’on a fait naître sur son sujet. La premiere, s’il est plus glorieux à la memoire du defunt ou plustost de la defunte de l’avoir appellée guenon que guenuche : ceux qui tienent l’affirmative disent que le mot de guenuche donne une idée de viellesse et par consequent de mepris, car on dit volontiers une vielle guenuche ce qui n’auroit pas convenu à la dignité de l’animal ny repondu à l’intention de l’autheur, et que le mot de guenon estant beaucoup plus doux et moins long, estoit plus propre dans cette occasion : ceux qui sont pour la negative disent que le mot de guenon, bien loin d’estre un adoucissement de / celuy de guenuche, • donne une plus forte idée de malice, car on dit ordinairement mechant comme un vieux singe, ce qui est le meme mot, à ce qu’ils disent que guenon ; mais les premiers repliquent, que l’on peut conclure de ce que l’on ne se sert pas du mot de guenon en cette occasion qu’il est beaucoup plus doux que singe et guenuche. L’autre question est, si l’on peut faire guenon masculin et feminin, comme on peut faire le mot, d’enfant, des deux genres quoy que sa terminaison soit masculine, on dit d’une fille c’est une fort aymable enfant, je ne sçay si l’on parleroit juste de le dire d’un garçon[.] J’ay cru comme vous voyés qu’on pouvoit dire sa guenon comme son guenon. Je vous prie de me marquer si j’ay eu raison, car si cela n’est pas je me retrancheray à dire que le penchant de la nation estant pour le sexe / feminin et pour tous les articles qui le regardent j’ay dû luy passer celuy là, et ne m’attacher pas scrupuleusement aux droits de l’usage. J’aprehende bien que ma licence de main ne soit pas pardonnable et que vous ne me faciés un crime d’une bagatelle que je pouvois vous dire mais non pas vous escrire.

J’ay esté tenté de faire le voyage avec nos Messieurs mais j’ay quelque chose qui me retient, advoüez Monsieur, que vous ne vous attendiez pas à des questions si epineuses, vous serez bien heureux si vous en sortez à vostre honneur, mais je le seray encore plus si vous me continuez celuy de votre amitié et que vous me faciés la justice de me croire tout à vous[.]

  Combemont de Vèse

De La Haye ce 16 juin 1685

 

• A Monsieur/ Monsieur Bayle/ professeur en philosophie/ A Roterdam

Notes :

[1] Combemont de Vèse est un huguenot réfugié à La Haye. En 1702, une résolution des Etats-Généraux mentione un Charles de Vèse « réfugié depuis quinze ans » : il s’agit là peut-être d’un parent du correspondant de Bayle, à moins qu’il ne s’agisse de celui-là même, l’expression « depuis quinze ans » ayant été prise au sens large. Sa poésie, digne du Mercure galant, ne trouvera pas de place dans les NRL.

[2] François Le Coigneux, seigneur de Bois-Chaumont, dit Bachaumont (1624-1702) et Claude-Emmanuel Lhuillier, dit Chapelle (1626-1686), avaient publié leur Voyage d’abord dans un recueil intitulé Nouvelles poésies et proses galantes (Paris 1661, 12°), puis dans un Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes (Cologne 1663, 12°). Il reparut ensuite dans de nombreuses éditions sous différents titres et devint célèbre comme témoignage sur la goinfrerie « épicurienne » et libertine à l’âge classique. Cependant, comme l’a montré C.E.J. Caldicott, ce voyage « épicurien » a sans doute eu une signification politique, puisque les deux héros rendent systématiquement visite aux membres du parti de Gaston d’Orléans : voir La Carrière de Molière entre protecteurs et éditeurs (Amsterdam, Atlanta 1998).

[3] Il semble que le singe ait appartenu à Margaretha van Aerssen van Sommelsdijck (?-1694), fille aînée d’ Alexandre Du Puy-Montbrun, marquis de Saint-André (1600-1673). Le 1 er janvier 1664, elle avait épousé, à Paris, Cornelis van Aerssen van Sommelsdijck (1637-1688), gouverneur du Surinam entre 1683 et 1688, date à laquelle il fut tué par des soldats mutins. Son épouse avait refusé de l’accompagner au Surinam ; elle mourut à La Haye en 1694. Les Van Aerssen figuraient parmi les familles les plus riches des Pays-Bas ; Cornelis possédait environ un tiers du Surinam : voir F. Oudschans Dentz, Cornelis van Aerssen van Sommelsdijck. Een belangwekkende figuur uit de geschiedenis van Suriname (Amsterdam 1938).

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