Lettre 436 : Pierre Bayle à Jacques Lenfant

A Rotterdam, le 6 de juillet 1685

• Ne trouvez pas étrange, Monsieur, que je ne vous aye pas écrit depuis long tems [1] ; car en verité je suis si chargé comme un mulet et j’ai bien de la peine à soutenir la moitié de ce que j’ai à soutenir, laissant tomber le reste. Vous ne devez pas douter que la mort de s[on] A[ltesse] E[lectorale] [2] ne m’ait extrémement affligé, tant à cause de son zêle pour la Religion • qu’à cause qu’il mouroit sans successeur de sa religion, qu’enfin à cause que vos interêts particuliers se trouvoient mêlez là dedans. Dieu veuille que le changement de maitre ne change point le repos public et ne fasse aucun prejudice à vôtre fortune particuliere ! C’est ce que vous devez regarder Monsieur, comme partant d’un bon cœur qui vous est particulierement dévoüé.

Je vous remercie mille et mille fois de vos remarques [3] ; car vous ne sauriez croire combien j’aime à connoitre les divers jugemens des hommes sur ce à quoi je prens interêt et sur quoi il y a long tems que j’ai porté jugement. Je ne replique rien / mais je dirai qu’on ne doit pas s’étonner si j’ai évité les objections de la premiere classe [4]. Tout homme qui veut éclaircir une matiere ou ne s’en point mêler m’imitera. Ce sont des choses qu’il est impossible d’éclaircir. Prenez le parti qu’il vous plaira, vous n’éviterez jamais des suittes et des abus infinis, qui prouvent qu’on ne sauroit trouver le point de veüe, les veritables principes, ni le nœud de l’affaire.

Vous m’obligerez infiniment de continuer à m’envoier vos remarques. Le 2. tome vous fournira une abondance de sujets de critique inépuisable. J’ai fait tenir à son adresse la lettre de madame de Chadirac [5] que je salüe de tout mon cœur. J’ai oüi dire que Mr de Chadirac est gardé à Sedan [6] ; je lui souhaite une heureuse issüe de sa détention. Il arrive tous les jours ici des ministres et autres refugiez.

Mr L[e Clerc] vient de faire un livre contre M. S[imon] [7] : il y a de bonnes choses ; mais trop hardies. Vous devriez l’avertir qu’au lieu de faire du bien au parti qu’il a embrassé, je veux dire aux arminiens il servira à les rendre plus odieux ; car il ne servira qu’à confirmer les gens dans la pensée où l’on est ici, que tous les arminiens savans sont sociniens pour le moins. Ce pour le moins n’est pas dit sans cause. Ces messieurs n’ont point de politique ; car s’ils avoient temoigné / moins d’entetement pour le socinianisme, dont ils empoisonnent avec affectation tous leurs livres, il eût été aisé de racommoder le schisme du synode de Dordrecht[,] mais franchement nos calvinistes se font un honneur et un merite de s’éloigner d’une secte qui est l’égout de tous les athées, déistes, et sociniens de l’Europe.

Mr Gauthier est à La Haye, où il fait quelque livre qui verra bien tôt le jour [8]. Nos marchands n’ont point aporté le livre de Mr Fabrice [9] ; autant que je l’ai pû remarquer par leurs catalogues. On nous donnera bien tôt La Vie de Mr de Turenne [10]. Un ministre refugié nommé • Barin fait imprimer un discours sur la creation cartesiennement [11]. Je ne sai comment il s’en tirera. Le Pere Mallebranche écrit toujours contre Mr Arnaud [12] et est présentement à la campagne, jusques à la fin de l’automne. Je suis Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur.

Monsieur et Mad lle Jurieu vous saluent.

Notes :

[1] Bayle répond ici à la Lettre 430 de Lenfant, datée du 16 juin 1685 ; sa dernière lettre adressée à Lenfant est la Lettre 406 du 2 avril 1685.

[2] Il s’agit de la mort de Charles II de Wittelsbach, Electeur du Palatinat : voir Lettre 430, n.1.

[3] Il s’agit des remarques faites par Lenfant dans la Lettre 430 sur les Nouvelles lettres critiques de Bayle.

[4] La première catégorie de remarques de la part de Lenfant portait sur « l’amour propre » qui paraîtrait dans la Préface des Nouvelles lettres critiques : voir Lettre 430, p.

[5] Lenfant fait allusion à cette missive dans la Lettre 430 (voir n.6) ; nous ne savons pas à qui elle était adressée.

[6] Il s’agit probablement d’ Abel de Chadirac, qui a épousé Marthe Du Moulin (née en 1637) en 1672. Son nom figure dans le « Premier compte de régie des biens délaissés (1686-1692) » de Sedan : voir A. Philippoteaux, Collection de documents rares ou inédits concernant l’histoire de Sedan (Sedan 1887), p.35. Il gagnera le Brandebourg avant la révocation de l’édit de Nantes, précise E. Labrousse, « Marie Du Moulin éducatrice », BSHPF 139 (1993), p.256 ; voir aussi Haag 2, p.999, qui indique que « les lettres de Bayle et divers mémoires du temps parlent de M. de Chadirac comme étant le secrétaire du duc de Bouillon et son homme de confiance » et mentionne un frère d’Abel, dont le prénom n’est pas connu, ancien capitaine de cavalerie.

[7] Jean Le Clerc, Sentimens de quelques théologiens de Hollande sur l’« Histoire critique du Vieux Testament », composée par le P. Richard Simon (Amsterdam 1685, 8°) : voir Lettre 416, n.4.

[8] Il s’agit certainement ici de François Gaultier de Saint-Blancard : voir Lettre 341, n.10. Il publia deux ouvrages cette même année : Dialogues entre Photin et Irénée sur le dessein de la réunion des religions et sur la question si l’on doit employer les peines et les récompenses pour convertir les hérétiques (Mayence 1685, 12°, 2 vol.), et une réfutation de Bossuet : Réflexions générales sur le livre de M. de Meaux, ci-devant évêque de Condom, intitulé « Exposition etc. » (Cologne de Brandebourg 1685, 12°).

[9] Il s’agit sans doute d’un des ouvrages de Jean-Louis Fabricius mentionnés à la Lettre 406, n.3.

[10] Gatien Courtilz de Sandras, La Vie du Vicomte de Turenne, maréchal des camps et armées du roi par M. Du Buisson premier capitaine et major du régiment de Verdelin (Cologne 1685, 12°). Dans les RQP, §XXVII, Bayle signale que Du Buisson, dont le nom est affiché comme auteur de cet ouvrage, est le pseudonyme de Courtilz de Sandras, et qu’il fut publié à La Haye chez Henri van Bulderen ; voir aussi NRL, juillet 1685, cat. i.

[11] Théodore Barin (1634-1692), Le Monde naissant ou la création du monde démontrée par des principes très simples et très conformes à l’histoire de Moïse (Utrecht 1685, 12°). Bayle fait un commentaire amusé de cette tentative de syncrétisme entre la Genèse et Descartes dans les NRL de décembre 1685, art. II. Barin, avait été pasteur à Montendre entre 1678 et 1682 ; il exerça son ministère d’abord à Arnhem, puis à Amsterdam, où il devait prêcher à tour de rôle dans la seconde Eglise wallonne à partir de fin 1685 ou début 1686 : voir H. Bots, « Les pasteurs français… », loc. cit., n° 27, et H. Bost, « Diffusion et discussion du cartésianisme : l’exemple des Nouvelles de la République des Lettres  », dans Bayle historien, critique et moraliste (Turnhout 2006), p.72-76.

[12] Il s’agit de l’ouvrage de Malebranche, Réponse à une dissertation de M. Arnauld contre un éclaircissement du « Traité de la nature et de la grâce », dans laquelle on établit les principes nécessaires à l’intelligence de ce même traité (Rotterdam 1685, 12°), par lequel il répondait à la Dissertation de M. Arnauld sur la manière dont Dieu a fait les fréquents miracles de l’ancienne loy par le ministère des anges. Pour servir de réponse aux nouvelles pensées de l’auteur du « Traité de la nature et de la grâce » (Cologne 1685, 12°) : voir Lettre 376, n.5. Bayle donnera un compte rendu de cet ouvrage de Malebranche dans les NRL, juillet 1685, art. VIII.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 154912

Institut Cl. Logeon