Lettre 442 : Jean Frain du Tremblay à Pierre Bayle

• Angers ce 18 e juillet 1685

Monsieur

Je ne saurois croire que vous trouviez mauvais que je vous somme de vôtre parolle à l’êgard du livre qui porte pour titre : Conversation[s] moralles et chretiennes sur les divertissemens et sur les jeux [1]. Vous n’etiez point obligé d’en parler ; car vous n’etes pas obligé de parler de tous les livres qui se font. Mais puisque vous avez fait savoir • qu’il estoit, vous êtes entré dans l’obligation de faire savoir un peu plus au long quel il est. Premierement parce que vous l’avez promis ; et en segond lieu, parce que le petit mot que vous en dittes, n’est capable que de donner de l’eloignement des veritez qui y sont traittées. Car vous en parlez comme tirant par avance l’horoscope de son peu de succez pour le profit de ses lecteurs[.] Ce qui fait croire que quoyque ce livre traitte d’une moralle de grande importance, il est pourtant peu propre à la faire goûter. Si cela est, Monsieur, c’est la faute de l’autheur. Il n’arrive que trop souvent que les hommes affoiblissent la verité par mille deffauts de stiles et de raisonnement, dont il n’est point question de parler icy. Mais neanmoins il a semblé à plusieurs perso[nnes] que les veritez y êtoient exactes et assez bien soûtenues [...]. Ainsy Monsieur puisque vous faittes profession, par l’emp[l]oy [que] que vous avez pris de contribuer autant à l’avancement de la moralle chrêtienne qu’à celuy des sciences ; je crois pouvoir exiger de vous que vous disiez selon les bornes que vous vous êtes prescrites, quelque chose de ce qu’il y a dans ce livre qui merite d’être sceu •. Et vous me ferez un singûlier plaisir d’y dire quelque chose des fautes de l’autheur, affin qu’il se corrige s’il se peut.

Ce n’est pas là Monsieur la seule grace que je vous dem[ande.] / Je vous serois extremement obligé, si vous aviez agreable de me mander* d’où vous tenez ce que vous avez dit du P[ere] Paul dans vôtre extrait des lettres de feu M. Patin : que ce Pere n’écrivoit pas du même stile aux protestans et aux bons catholiques romains  [2]. Je voudrois bien avoir une bonne preuve de cela. Je vous dirois de bonne foy, où je m’en servirois, parce que je suis persuadé Monsieur que vous aimez sincerement la verité. C’est dans une reponse aux Réflexions historiques sur les conciles de M. Jurieu, à laquelle je travaille, et où il est absolument necessaire de parler de ce Pere, puisque M. Jurieu donne l’abregé de son Histoire du Concile de Trente, comme le soûtien de tout ce qu’il dit dans ses Reflexions [3].

Au reste Monsieur pour meriter d’autant mieux les deux graces que je vous demande outre l’amour que vous avez pour les lettres, qui vous sert de recommandation pour tous ceux qui font quelque chose dans ce genre, je vous diray que j’ay l’honneur d’etre nepveu par alliance de Mons r l’ abbé Menage [4], dont j’ay veu que vous ne parliez point dans vos Nouvelles, sans quelque marque d’estime. J’espere donc, Monsieur ces deux [gra]ces de vôtre honnetêté*. Mais quand vous ne me les accorderiez [point je] croirois que vous auriez de bonnes raisons pour en user [ai]nsy ; et je n’en serois pas moins avec beaucoup d’estime Monsieur vôtre tres humble et tres obeissant serviteur. Frain Du Tremblay

Notes :

[1] Jean Frain du Tremblay (1641-1724), conseiller au Présidial d’Angers, admis comme membre de l’Académie d’Angers l’année même de la publication de ses Conversations morales sur les jeux et les divertissements (Paris 1685, 12°).

[2] Bayle fait cette remarque à propos de Pietro Sarpi, dit Fra Paolo, dans son compte rendu, NRL, avril 1684, art. I, des Lettres choisies de feu M. Gui Patin, Docteur en Médecine de la Faculté de Paris, et professeur au College royal (La Haye [Genève] 1683, 12°) publiées par Jean-Louis Du Four sous la fausse adresse d’ Adriaan Moetjens à La Haye.

[3] Frain du Tremblay travaillait à contrer l’ouvrage de Jurieu, Abbrégé de l’« Histoire du concile de Trente ». Avec un discours contenant les réflexions historiques sur les conciles, et particulièrement sur la conduite de celui de Trente, pour prouver que les protestans ne sont pas obligez à se soumettre à ce dernier concile (Genève 1682, 12°, 2 vol.). La réfutation en préparation ne devait cependant paraître que bien des années plus tard et la cible n’était alors plus Jurieu, mais Sarpi lui-même : Critique de l’« Histoire du concile de Trente » par Fra Paolo et des lettres et mémoires de Vargas (Rouen 1719, 4°).

[4] Gilles Ménage, fils de Guillaume, avocat du roi à Angers, et de Guyonne Ayrault, eut une sœur, Guyonne, qui épousa Jean Aveline, sieur de La Garenne, auditeur de la Cour des Comptes : voir Tallemant des Réaux, ii.319-337. C’est à cette branche de la famille de Ménage que Frain du Tremblay s’est allié.

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