Lettre 445 : Jean Le Clerc à Pierre Bayle

• A Amsterdam le 31 juin 1685 [1]

Je ne doutois nullement, Monsieur, qu’apres les eclaicissemens que je vous donnai dans le billet que je pris la liberté de vous écrire avant hier, vous ne conceussiez aisément qu’il n’y avoit rien de si criminel dans le memoire que j’ay inseré dans mes Lettres [2]. Je vous puis affirmer de bonne foy que je ne l’ai mis dans ce petit ouvrage, que pour obliger le P[ere] Simon ou quelque autre habile homme à éclaircir cette matiere dont nos theologiens n’ont presque rien dit, et non à dessein de persuader les gens d’une doctrine qui est encore pleine de difficultez. Comme l’auteur du memoire pose en fait que toute l’histoire des Evangiles est veritable, et que les apôtres nous ont enseigné toute la doctrine de Jésus Christ, sans nous en rien soustraire ; et qu’il prouve même qu’on n’en peut pas douter puis que les apôtres • ont été approuvez du Ciel, comme il paroît par leurs miracles qui sont des preuves authentiques de la verité de leur doctrine ; j’ay crû qu’on pouvoit proposer son sentiment sans danger puis que c’est là le fondement du christianisme. On ne peut pas dire qu’un auteur renverse la religion qui ecrit seulement que quelques livres du Vieux Testament, pour avoir été mis dans le catalogue des livres saints des Hebreux, ne sont pas divinement inspirez, puis qu’il a toûjours été permis de douter de quelques livres du Nouveau Testament, sur lequel neantmoins nôtre foi est principalement fondée. Un lutherien n’a pas été traité d’athée pour avoir mal parlé de l’epître de s[aint] Jaques, ni plusieurs autres savans pour avoir rejetté la seconde epitre de s[aint] Pierre et l’epitre aux Hebreux, comme l’auteur le remarque. Mais on abuse, dites-vous, des choses, et on croit qu’on ne dit pas tout ce qu’on pense. Il est vrai qu’on abuse de tout, et qu’on juge indignement de tout quand on veut. C’est ce qui arrivera toûjours, et si l’on ne vouloit rien dire que ce dont on ne pourroit pas abuser il ne faudroit rien dire du tout : et l’on ne peut pas empêcher que des esprits mal tournez et malins ne fouillent dans le cœur des gens pour y chercher ce qui n’y est point. Mais il y a longtemps que je me suis mis au dessus du jugement de ces sortes de gens-là, qui ordinairement n’ont qu’une fausse apparence de pieté, dont ils se servent pour accabler ceux qui ne se conforment pas à tous leurs sentimens. Ce qui me paroissoit le plus fort dans vôtre journal c’est que vous jugiez comme si vous aviez voulu vous accommoder à ces gens-là, c’est à dire, que vous n’appuyez pas vôtre jugement sur la piece même, mais sur ce que vous conjecturiez que l’auteur pouroit avoir dans le cœur. On doit juger ce me semble d’un auteur sur ce qu’il dit, et non pas sur ce qu’on s’imagine qu’il ecrit, pendant qu’il dit le contraire. C’est sans doute la nouveauté qui vous a paru dans ce sentiment qui vous a d’abord surpris, et qui vous a fait écrire avec une chaleur dont je ne pûs m’empêcher d’être surpris aussi : et c’est ce qui fit que je vous / ecrivis qu’on seroit obligé de faire voir au public qu’on ne luy donne pas une idée assez juste des ouvrages. En effet en lisant vôtre journal, il n’est personne qui n’eut crû que l’auteur faisoit gloire de soûtenir le deïsme, au lieu qu’il proteste qu’il ne doute nullement du fonds de la religion chrétienne. On auroit crû aussi que l’auteur des Lettres étoit du même sentiment et qu’il avoit inseré cette piece pour miner la religion, ce qui auroit été la plus haute injustice qu’on luy pût faire. Mais il n’en faut plus parler, puisque vous voulez bien retoucher cest endroist.

Je pourrai vous entretenir plus au long de cette matiere à Rotterdam où je pense d’aller en quelques semaines. Cependant je vous prie de croire que je suis, Monsieur, vôtre tres-humble et tres-obeissant serviteur.

  Le Clerc.

A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ en philosophie/ A Rotterdam

Notes :

[1] Cette lettre est bien datée de la main de Le Clerc « le 31 de juin 1685 », mais il désigne la Lettre 443 comme ayant été envoyée « avant hier » ; celle-ci est, elle aussi, mal datée, mais sa date véritable (19 juillet 1685) découle de son rapport à la Lettre 441, datée de la main de Bayle lui-même « le 18 juillet ».

[2] Voir Lettre 443, où Le Clerc défendait ses Sentimens de quelques théologiens de Hollande, et le « Mémoire sur l’inspiration de l’Ecriture » qui y est inséré entre les Lettres XI et XII.

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