Lettre 458 : Pierre Allix à Pierre Bayle

[Londres, le 19 août 1685]

Réponse au parallele des trois personnes de la Trinité et des 3. dimensions du corps, contenuë dans une lettre écrite à l’auteur de ces Nouvelles le 19 août 1685. [Que l’on ne peut comparer la Trinité avec les 3. dimensions de la matiere.] Puis que c’est à vous que l’ auteur du parallele, que vous avez publié dans l’article 2. du mois passé [1], veut que l’on s’adresse pour lui faire des difficultez, trouvez bon, Mr. que je vous écrive les remarques suivantes.

1. Je suis fort édifié du zele de cet auteur, qui veut travailler à la conviction des mécréans par les preuves les plus propres ; mais afin qu’il le puisse faire plus utilement, il doit prendre garde de ne point supposer de faux principes, car tout ce qu’il bâtiroit sur un fondement ruineux, tomberoit par terre d’un seul souffle.

2. Or tel est le fondement de son parallele. J’avouë avec vous que s’il disputoit contre un spinoziste ou un gassendiste, il auroit beaucoup d’avantage en les prenant ad hominem, mais comme vous l’avez insinué, l’opinion commune des sectateurs d’ Aristote, embrassée par M. Descartes, est fort contraire aux prétensions de l’auteur [2] ; je l’y crois si contraire, qu’elle ne lui laisse aucune prise, et je m’étonne qu’ayant l’esprit bien pénetrant, et ayant tant médité sur ces choses, il ne se soit pas apperçû que la doctrine triviale de tous les collèges, que la matiere est divisible à l’infini, ne laisse aucune raison, je dis aucune, de comparer les trois personnes de la Divinité avec trois dimensions de la matiere.

3. En voici la preuve démonstrative : si la matiere est divisible à l’infini, il faut que chacune de ses parties soit un assemblage de plusieurs êtres distincts l’un de l’autre, (car tout ce qui peut être séparé d’une chose, est réellement distinct de cette chose) donc il n’y a point de partie dans la matiere, pour si petite qu’elle soit, que l’on puisse appeler proprement un être, une substance, un corps ; c’est par tout une multitude infinie d’êtres, de substances, et de corps réellement distincts l’un de l’autre. Où est donc cette matiere dont nous parle l’auteur, et qui est son unique fondement ; cette matiere, dis-je qui étant un seul corps, une seule substance en nombre, a néanmoins trois dimensions. Cette matiere est une pure chimere. Il est bien vrai qu’il n’y a point de matiere qui n’ait les trois dimensions, mais c’est à cause qu’il n’y en a point qui n’ait une infinité de parties, dont les unes sont au devant, au derriere, à côté, au dessus, au dessous des autres.

4. Quand donc il dit dans la seconde comparaison, que la substance étenduë n’est pas réellement distinguée des trois dimensions, il ne dit vrai qu’au cas qu’il l’entende de la maniere qu’un tout n’est pas réellement distingué de ses parties prises ensemble ; car de même que l’homme n’est point réellement distingué du corps et de l’ame, entant qu’unis l’un avec l’autre, ainsi un pied de matiere n’est pas réellement distinct des 12. pouces qui le composent : mais tout de même que l’homme est réellement distingué du corps et de l’ame pris séparement, ainsi un pied de matiere est réellement distingué de chacun de ses 12. pouces. Il n’y a point de collége où l’on n’enseigne dès les premiers mois que totum distinguitur inadæquate à suis partibus distributivè sumptis, licet sit idem adæquatè cum suis partibus collectivè sumptis, partes autem adæquatè distinguuntur à se invicem [3].

5. Voilà, Mr le renversement du parallele. La matiere étant un tout, quelque portion que ce soit que l’on considere, est la même chose que toutes les parties de cette portion prises ensemble, mais elle est réellement distincte inadæquatè de chacune des dites parties, et chacune des dites parties est adæquatè tout-à-fait distincte des autres. Or c’est ce qui ne se trouve nullement dans la Trinité, car chaque personne est toute la nature divine, et chaque personne est bien distincte des deux autres entant que personne, mais non pas entant que nature divine, entant que Dieu, entant qu’Etre infiniment parfait.

6. On ne peut pas se sauver en disant que toute comparaison cloche, ou comme dit l’ auteur, que s’il n’y avoit pas de difference entre la matiere et la Trinité, l’une seroit l’autre, car cela est bon à dire lors que les choses que l’on compare se ressemblent dans le point pour lequel on les compare ; alors on ne se doit pas mettre en peine si elles sont differentes d’ailleurs ; mais quand elles ne se ressemblent aucunement dans le point dont il s’agit, il n’en faut point parler, quand même elles se ressembleroient en d’autres choses, c’est le défaut qui se trouve ici. On compare la nature divine avec la matiere ; l’une, dit-on, a trois Personnes, et l’autre trois dimensions ; oüi, mais l’une est un Etre singulier et unique en nombre, et l’autre est un tout composé d’une infinité de parties. C’est une si grande difference, qu’elle fait que les contradictions qu’on objecte au mystere de la Trinité, ne se peuvent retorquer contre la matiere, car il n’y a point de contradiction, lors qu’un tout reçoit des attributs contradictoires en même temps, pourvû qu’ils tombent sur differentes parties, comme lors qu’on dit que l’homme est de chair et de sang, et une substance immaterielle. Cela est vrai sans contradiction, mais pourquoi ? Parce que l’un lui convient entant qu’il a un corps, et l’autre entant qu’il a une ame totalement distincte du corps. Ainsi l’on peut dire d’une pierre sans contradiction, qu’elle en touche une autre, et qu’elle ne la touche pas, pourquoi ? Parce qu’elle a des parties qui touchent et des parties qui ne touchent pas, et que celles qui touchent sont aussi réellement distinctes de celles qui ne touchent pas, que vous êtes distinct de moi. Suposez le contraire, on ne pourra plus dire sans contradiction qu’une pierre touche et qu’elle ne touche pas : ainsi l’on voit que les differens attributs du corps ne tombent pas toûjours sur le même être, mais sur differentes parties ; la longueur tombe sur une partie, la profondeur sur une autre, et la largeur sur une autre, au lieu que dans la Trinité, la personne du Pere est identifiée réellement avec la nature divine, et la personne du Fils et du S[aint] Esprit identifiées aussi avec la même nature divine, je dis la même en nombre. De sorte que cet axiome, les êtres identifiez avec un troisieme sont identifiez entre eux, combat bien la Trinité, mais nullement la matiere, parce que les trois dimensions ne sont pas la même chose avec une même étenduë, mais avec des étenduës differentes en nombre, et distinctes les unes des autres.

7. Cela suffit. Je pourrois faire des réflexions sur chaque membre du parallele, et y trouver par tout la même illusion, mais ayant une fois ruiné le fondement, cela seroit inutile.

8. Je ne dirai donc plus rien, si ce n’est sur la 16. comparaison. L’auteur suppose que la ligne ou longueur produit la largeur, et que la largeur produit la profondeur. Mais ne voit-il pas que c’est un modus loquendi, une façon de parler des / géometres, pour nous faire mieux comprendre les choses ? Car dans le vrai, comme il n’y a pas de point qui produise la longueur (il en demeure d’accord rejettant en cela l’imagination des géometres, parce qu’il n’y trouve pas son compte, et l’adoptant dans le reste, parce qu’il croit l’y trouver ; ce qui n’est pas de bonne foi) il n’y a pas aussi de longueur qui produise la largeur, ni de largeur qui produise la profondeur. Une ligne auroit beau se mouvoir à droite et à gauche, jamais elle ne seroit une largeur de 2. doigts, il faut pour cela ajoûter à des lignes, des lignes réellement distinctes.

9. Il ne servira de rien à l’auteur de dire, que la divisibilité à l’infini étant incomprehensible, il a droit de suposer les atomes d’ Epicure, car ces atomes sont des êtres aussi impossibles et contradictoires qu’un cercle quarré, si bien que si la matiere n’entre en parallele avec la Trinité, qu’en cas qu’elle fût composée de parties étenduës, qui soient néanmoins une substance simple et unique en nombre, la condition étant impossible de toute impossibilité, tout le systême de cet auteur s’en va à néant.

Notes :

[1] Dans les NRL, juillet 1685, art. III, Bayle avait donné un « Mémoire sur le raport des trois dimensions de la matiere avec la Trinité », qui comportait une « Comparaison de la Trinité avec les trois dimensions de la matière », des « Objections contre ce parallele » et une « Comparaison des objections contre la Trinité avec les objections contre les trois dimensions de la matiere » : cet écrit lui a été communiqué par Pierre Jurieu. Au mois d’août 1685, art. X, il publie la présente lettre sous le titre : « Réponse au parallele des trois personnes de la Trinité, et des trois dimensions du corps », et encore, au mois de septembre 1685, art. X : une « Replique aux remarques contre le parallele de la Trinité avec les trois dimensions de la matiere ». Le mémoire initial est l’œuvre de Pierre Jurieu : voir E. Kappler, Bibliographie de Jurieu, n° 43, p.197-198 ; il a été reproduit intégralement dans L’Accomplissement des prophéties (2 e éd., Rotterdam 1686, 12°, 2 vol.), ii.319-377, sous le titre Essay de théologie mystique, accompagné de la Réplique, plus complet que la version publiée par Bayle dans les NRL, septembre 1685, art.X. Bayle commente alors de façon très sardonique cette publication : « Quelque force de raisonnement qu’il y puisse avoir dans l’explication de ces matieres [l’accomplissement des prophéties], les esprits philosophiques n’y mordront pas avec toute la sensibilité qu’elles méritent ; mais s’ils s’arrêtent sur la 5 e addition, ils avoüeront, je m’assûre, que M. Jurieu a travaillé pour eux aussi bien que pour les autres, et qu’il leur a reservé la conclusion de son ouvrage comme un morceau ragoutant, et comme un point de méditation très-relevée. » Et, après un résumé de l’argumentation, dont toute la responsabilité est laissée à Jurieu, il ajoute : « Lorsque l’auteur publia dans notre journal [juillet 1685, art. III] [le parallèle] de la Trinité et des trois dimensions du corps, il pria les savans de nous envoyer leurs objections, et afin qu’on les envoyât plus librement il ne voulut pas se nommer. Je croïois en recevoir beaucoup, mais soit que les orthodoxes aiment mieux acquiescer aux raisons qui les favorisent, que s’exposer à quelque doute en les examinant ; soit qu’ils aient trouvé convainquantes les pensées de l’auteur ; soit que les hérétiques n’aient pas eu assez d’esprit pour lui opposer des difficultez ; soit qu’ils n’aient pas connu la force de cette preuve, et qu’à cause de cela ils l’ayent méprisée ; soit que d’autres raisons aient agi sur les uns et sur les autres, il n’y a eu qu’un seul homme qui m’ait envoyé des objections. D’abord il m’envoya celles qu’on a vuës dans les Nouvelles du mois d’août 1685 et peu après il m’en envoya quelques autres qui n’ont pas été imprimées. M. Jurieu les examine toutes l’une après l’autre, et les réfute avec son esprit ordinaire. L’auteur de ces objections ayant apris par mon journal de septembre [1685, art. X], que je ne publierois plus rien sur cela, mais que je me contenterois de communiquer à l’auteur du parallèle ce qu’on me feroit tenir, m’écrivit en anonyme comme auparavant, qu’encore qu’il ne vît rien de plus aisé que de repliquer, il ne repliqueroit point puis que je voulois en user ainsi. Il aura présentement la lice ouverte, et si la gloire de disputer avec un illustre antagoniste qui a déclaré son nom, ne le tente pas, on aura sujet de croire qu’il ne sait que repliquer à des réponses si fortes. » ( NRL, septembre 1686, art. V). Or, la présente Réponse est attribuée à Pierre Allix : voir E. Labrousse, BSHPF, 135 (1989), p.156 : c’est ce qui explique son ton assez dur et méprisant. Pour le moment, Bayle se tait. De son côté, Noël Aubert de Versé profitera de cette occasion de s’en prendre à son ennemi favori : « [Le parallèle de la Trinité avec les trois dimensions du corps] est la production du génie incomparable de Mr Jurieu le plus fameux théologien que le calvinisme ait jamais enfanté. [...] Il faut bien dire que cet esprit est furieusement malade, puisqu’il voit partout ce qui ne fut jamais. Les fous des petites maisons et les personnes malades de fièvre chaude avec des accès de délire et de phrénésie ne me paroissent guère plus malades que lui... » : Le Nouveau Visionnaire de Rotterdam, ou l’examen des parallèles mystiques de Mr Jurieu (Callonges 1686, 12°). Voir aussi Lettre 965, n.5.

[2] Dans les NRL, juillet 1685, art. III, Bayle avait introduit le Parallèle de Jurieu dans les termes suivants : « Les [méditations abstruses d’un métaphysicien] qu’on verra dans cet article surprendront assûrément nos malheureux sectateurs de Spinoza, qui sans y penser nous fournissent un principe pour prouver la Trinité, qu’ils n’éluderont jamais ; car ils soûtiennent que la substance étenduë parfaitement simple et indivisible a trois dimensions. Quelle impossibilité nous pourront-ils nous alléguer après cela, dans une nature simple composée de trois personnes ? Il faudra les voir venir, mais on ne prévoit pas que ni eux ni les gassendistes, puissent opposer rien de raisonnable au parallèle que nous allons publier. Il faut, pour y répondre, reconnoître avec les cartésiens et avec plusieurs des sectateurs d’Aristote, que la matière est essentiellement composée d’une infinité de substances réellement distinctes. Mais ce sont encore des gens qu’il faut voir venir. » En somme, l’argument de Jurieu est conforme au spinozisme et au gassendisme, et contraire à la scolastique et au cartésianisme : Allix saisit ici parfaitement la portée de la remarque narquoise de Bayle.

[3] « un tout se distingue imparfaitement de ses parties prises distributivement, tout en étant parfaitement identique à ses parties prises collectivement ; ses parties se distinguent parfaitement cependant les unes des autres ».

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