Lettre 459 : Père Ange de La Brosse à Pierre Bayle

D’Amsterdam 20 aoust 1685

Monsieur,

Voici encore une lettre de nôtre ami, avec un exemplaire de l’ Eloge du cavallier Bernini [1], qu’il m’a ordonné de vous envoïer : au reste Monsieur je suis bien faché de n’avoir pas eu l’honneur de me trouver à vôtre entreveüe avec le philosophe Mr Bernier [2], à qui je donnay un pelaü [3] le même jour qu’il vous vit ; je jugay même que je vous serois incommode, parcequ’il me dit, que vous etiez malade, et que je l’etois moy même. C’e[s]t pourquoy vous excuserez, s’il vous plaît ma discretion ; mais je ne seray pas si discret en un[e] autre rencontre : vôtre chimie sur les livres me plait infiniment ; vous y changez les choses les plus viles en or pur ; je vous avoüe que sans vôtre art j’aurois autant d’aversion, pour les relations du café et autres choses decrites par les passevolans* / du Levant [4], que j’en ai pour les drogues de la galenique : Mr Bernier me dit en passant qu’il se repentoit d’avoir ecrit des relations, je trouve qu’il a raison : car depuis que les taverniers [5], et les paysans de Holande, comme Jean de Rueïs [6], et autres gens de la sorte s’en m[è]lent, c’est indigne d’un honnete homme de se commettre avec de telles gens[.] En un mot pour ecrire avec verité des choses du Levant, il faut y avoir dem[e]uré assez de tems pour y digerer les choses, il faut en avoir su les langues, ainsi croïez moy Monsieur que tout ce que j’ay veu de la plus part de ces messieurs faiseurs de relations, ne merite pas plus d’attention qu’un roman : si l’on mettoit tout cela à la coupelle / tout s’en iroit en fumée : je ne sçay quel humeur m’a pris de vous toucher ce point ; ainsi je me reprens[.] Continuez donc à dorer, à enrichir toutes choses ; sur tout n’epargnez pas tout ce que vôtre art a de plus precieux pour encherir sur ce qui est le plus fin comme est cette piece de nôtre illustre abbé de La Chambre [7]. Je suis Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur De Labrosse

Notes :

[1] Il s’agit d’une lettre – perdue – de Pierre Cureau de La Chambre, adressée au Père Ange de La Brosse ou à Bayle lui-même. Elle était accompagnée d’un exemplaire de l’ Eloge du cavalier Bernin (s.l.n.d., 4°) de l’académicien.

[2] Bayle s’était donc rendu à Amsterdam pour s’entretenir avec François Bernier, bien connu du Père Ange de La Brosse puisqu’ils étaient tous deux grands voyageurs : il est probable que ce déplacement eut lieu en juillet (voir Lettre 456).

[3] « pelaü » : il s’agit du plat russe, le pilav.

[4] Allusion sarcastique au compte rendu de l’ouvrage de Jacob Spon (publié sous le pseudonyme de Sylvestre Dufour), Traité du café, du thé et du chocolate (Lyon 1685, 12°) dans les NRL, mai 1685, art. IV, puisque la première édition de cet ouvrage soulignait ses sources orientales : De l’Usage du caphé, du thé [par S. Dufour] et du chocolate [par A. Colmenero de Ledesma, traduit par R. Moreau] – Du Chocolate, dialogue entre un médecin, un Indien et un bourgeois [traduit de Barthélemy Marradon] (Lyon 1671, 12°). La Brosse déclare qu’il a en aversion ces amateurs de l’orientalisme – alors que lui-même est un connaisseur – autant qu’il déteste la médecine de Galien.

[5] Le Père Ange de La Brosse était enclin à soupçonner d’imposture ceux qui prétendaient avoir voyagé en Orient, tout particulièrement Jean-Baptiste Tavernier : voir Lettre 326, n.5.

[6] Nous n’avons su identifier Jean de Rueïs.

[7] Allusion à l’ Eloge du cavalier Bernin de Cureau de La Chambre : voir ci-dessus, n.1.

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