Lettre 462 : Jacques Parrain, baron Des Coutures à Pierre Bayle

• [Paris, août-septembre 1685]
 [1] Quelque applaudissement Monsieur que ma traduction [2] ait receue [ sic] en France, je n’ay pas laissé de tenir bon contre l’amour propre, mais j’avouë que lisant vostre journal je n’ay pû fixer son essort, sans neantmoins que j’aye pû decider si je dois me réjoüir ou m’opposer à ma joye sur vostre obligeante approbation [3], mais je crains l’orgueil estant persuadé que quelque naissance et quelque science que l’on aye, il ne faut jamais se laisser emporter à la vanité, car l’une dépend du hazard et l’autre est toujours fort imparfaite. Tout le monde sçavant est convaincu que la vostre est achevée, elle est penetrante, solide, delicate, et universelle, cela estant Monsieur je me veux beaucoup de mal d’estre plutost du sentiment de ces critiques qui donnent à Lucrece la preferance sur tous les autheurs latins que d’embrasser vostre opinion qui le range simplement parmy les bons[.] J’estudiay ce • poete philosophe à l’armée estant fort jeune et plus je m’y suis attaché et plus j’ay connu qu’il avoit plus d’eloquence, plus de politesse, et plus de majesté que tous ceux dont vous ne voulez pas qu’il soit distingué, il se joüe dans une matiere difficile, il est inimitable quand il s’eleve et je ne vois pas d’Anciens qui sçachent mieux que luy le tour magnifique d’un eloge[.] Sa latinité est admirable et s’il paroist un peu rude en quelques endroits par quelques termes d’Ennius dont il s’est servy [4] c’est qu’il les a crû[s] consacrés à la posterité par le merite de leur autheur, s’il eut fait un poëme sur le mesme sujet que Virgile [5] il eut donné à son heros un caractere / moins pleurant, plus de tendresse pour sa maitresse, plus de clemence pour son ennemy et Turnus par l’idée qu’il en donne n’auroit point demandé grace, et n’auroit point abandonné Lavinie [6] pour vivre avec indignité, enfin Lucrece auroit eu toutes les beautés de Virgile sans en avoir les deffauts.

A l’egard des remarques je suis de vostre sentiment. Mais le sieur Ribou [7] qui a fait imprimer mon ouvrage a crû qu’elles ne seroient pas du goust du temps et me les a fait retrancher, si l’etoille de ma traduction veut qu’il y ait une seconde edition je feray un tome entier d’observations [8]. Cependant Monsieur j’apreste à vostre scavant[e] plume une matiere illustre sur la morale • d’ Epicure que je donne au public et qu’on imprime [9][.] Je vous diray en vous l’envoiant quelques circonstances qui ont presque empesché l’impression de la conduite que ce veritable heros du sistéme que nous a laissé Lucrece, veut qu’on tienne pour la felicité de la vie[.] Souffrez cependant que sans estre connû de vous je vous demande quelque part dans vostre estime, vous asseurant que j’ay toute celle qu’on doit avoir pour un homme tel que vous de qui je suis Monsieur tres humble et tres obeissant serviteur. Des Coustures

Pour/ Monsieur Baÿle professeur/ en philosophie et en histoire/ à Roterdam/ A Roterdam •

Notes :

[1] Cette lettre est datée d’une autre main « 30 may 1685 », mais il y est fait allusion à un article des NRL de juillet 1685 ; or, ce numéro n’a pu parvenir à Paris qu’au mois d’août au plus tôt. La lettre est toutefois antérieure à la Lettre 482 du 20 novembre 1685.

[2] Lucrèce, De la Nature des choses, avec des remarques sur les endroits les plus difficiles. Traduction nouvelle (Paris 1685, 12°, 2 vol.). La traduction est due à Jacques Parrain, baron Des Coutures (1645-1702), qui allait devenir un correspondant assez régulier de Bayle.

[3] Bayle avait donné un compte rendu élogieux de la traduction de Des Coutures dans les NRL, juillet 1685, cat. iv, et il la mentionne de nouveau en décembre 1685, art. V, à propos d’un ouvrage de Jacques Du Rondel, Réflexions sur un chapitre de Théophraste (Amsterdam 1685, 12°).

[4] Quintus Ennius, dit fondateur de la littérature latine, fut le précurseur de Virgile dans l’épopée, sans montrer, cependant, la même maîtrise élégante du vers.

[5] Il s’agit, bien entendu, de l’ Enéide de Virgile, poème épique plutôt que philosophique, à la différence du De la nature des choses de Lucrèce.

[6] C’est Turnus qui est l’ennemi d’ Enée et qui lui demande grâce, offrant, s’il est rendu à sa famille mort ou vivant, de céder à Enée Lavinie, promise en mariage à Turnus. La mort de Turnus constitue la fin de l’épopée de Virgile.

[7] Jean Ribou (1653-1700 ?), célèbre libraire-imprimeur du quartier latin : reçu maître en mars 1653, il fut embastillé avec son beau-frère David en novembre 1669 pour commerce de livres prohibés ; condamné aux galères, il fut ensuite gracié et banni pour cinq ans (en septembre 1670) ; relevé de son ban en mai 1672, il continua à exercer, mais fut de nouveau interdit par sentence du Châtelet du 12 mars 1683 et embastillé entre décembre 1688 et mars 1689. Comme l’indique Des Coutures ici, Ribou avait imprimé sa traduction de Lucrèce à Paris en 1685 (voir ci-dessus, n.2). Voir J.-D. Mellot et E. Queval, Répertoire d’imprimeurs-libraires, - siècle (Paris 2004), s.v.

[8] Cette ambition se réalisera quelques années plus tard dans Les Œuvres de Lucrèce, contenant sa philosophie sur la physique ou l’origine de toutes choses, traduites en françois, avec des remarques sur tout l’ouvrage, par M. le baron De[s] Coutures. Dernière édition, avec l’original latin et la vie de Lucrèce (Paris 1692, 12°, 2 vol.).

[9] Jacques Parrain, baron Des Coutures, La Morale d’Epicure avec des réflexions (Paris 1685, 12°), dont Bayle donnera le compte rendu dans les NRL, janvier 1686, art. IX.

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