Lettre 465 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

• [Maastricht, le 12 septembre 1685] [1]

Je vous remercie, mon tres cher Monsieur, de la bonté que vous avez eüe de m’envoyer nostre dernier pacquet [2], et Mr Tugnat [3] vous remercie aussi autant que moy, c’est à dire, et tres humblement et du bon du cœur. Il m’a donné douze escalins* pour vous, • mais je ne scay si douze escalins est ce qu’il vous faut ?

Ayez la bonté de me le mander*, lors que vous m’envoyerez la 1 ere feuille de Théophraste [4]. Je suis bien aise que cet ouvrage soit à peu pres à vostre goust. Je vous l’aurois adressé, avec vostre nom entier à la teste : mais comme je tache, quoy qu’en peu de mots, de montrer que les mysteres de la Trinité et de l’Incarnation n’ont pas esté inconnus aux Anciens et que je défends Lucrece contre vous, quoy qu’avec le respect, qui vous est deub ; j’ay eû peur d’un scrupule de conscience, si vous voyiez vostre nom à découvert, dans un ouvrage un peu hardi, scachant d’ailleurs la répugnance que vous avez à paroistre l’autheur de la Comete [5], qui est / pourtant un enfant à faire honneur à quiconque voudra l’adopter.

Je vous remercie encore, mon cher Monsieur, des petits poemes et des petites oraisons du pacquet. Je ne vous les avois demandés, que pour montrer à Mr Groulart [6], ce que font d’ordinaire les recteurs des colleges de ce païs cy ; parce que nous avons un recteur le plus indocile et le plus bourru qui soit au monde. Il y a une harangue en vers, qui a esté ou faite ou recitée par Mr Hermés advocat de cette ville [7], passionné admirateur de vos ouvrages et qui est assez de mes amis. • Vous ne scauriez croire combien cela va l’engager de nouveau à lire vos journaux. Ce Mr Hermés a infiniment de l’esprit, et entend tres joliment nostre langue. Il a refusé un professorat en droict en Hollande par l’amour qu’il a eû de servir nostre pauvre ville, sa patrie.

Je vous remercie aussi de la citation de Mr Reiselius [8]. Mon nom veû de fois à autre dans vos ouvrages, me sert de consolation dans mes petites calamitez ; et quoy que [d]epuis l’heure que je lis des philosophes, je debvrois appercevoir qu’il y a bien de l’ opinion* à mon fait, je trouve cependant tant de joye et de douceur, à me voir dans vos livres, que quand mesme j’y debvrois me voir maltraité, je ne scay si j’aurois le / courage de m’en fascher.

Mais, mon cher Monsieur, que je vous remercierois, si vous vouliez foüiller dans vos thresors historiques, et me dire si je ne me suis point trompé sur Witsliputzli et Tagatanga ? Je cite ces deux idoles comme des images de la Trinité, et je ne me souviens point de ces deux mots, que parce qu’autrefois j’ay leû le premier chez Acosta, que Mr de S[aint] Maurice m’a presté il y a plus de vingt ans, et je croy n’avoir veû le second, que dans l’ Histoire de la Chine, il y a bien autant de temps [9]. Cependant si cela n’estoit point vray ; ruit alto a culmine Troja [10]. Mais que faire ; je n’ay point de livres, ou quasi point, et la ville aussi peu que moy.

O felix libros potuit qui noscere plureis [11].
C’est le moyen de ne point languir. Mes baisemains à Mr de La Roque [12] et à Mr de Marsilly [13], à Mr de Villemandy [14] et à Mr de Rochefort l’advocat [15]. Je ne scay s’il se souvient encore de moy. La petite [16] vous remercie de l’honneur de vostre souvenir, et vous souhaite une santé parfaite et toute sorte de prosperitez. Tout à vous. Du Rondel

Theophraste est descrit*, mais je ne scay quand je pourray décrire Epicure, à cause de mes leçons publiques. Je vous rends graces de l’advis que vous me donnez, à propos des vostres.

A Maest[richt] 12 sept[embre] / 

Mes baisemains, s’il vous plaist, à Mr Drelincourt [17]. Il y a pres de dix huict mois, qu’il me fait bramer apres deux ou trois livres, qu’il me menace de m’envoyer. Je ne scay ce que ce peut estre ; mais il faut, sans doute, qu’il les tienne un peu sacrez pour me preparer, pendant un temps si considerable, à les recevoir. J’en ay fait venir deux de Paris, dont je me repens tout mon saoul, sur tout du Virtutum exempla d’ Erythræus [18]. Ce n’est que le Pædagogue chrétien [19] en beau latin. Est il possible que cet homme se soit monachisé à ce poinct ! Je ne scay si je doibs luy associer ses Dialogues [20]. J’avois mandé l’Anacréon de M lle Le Febvre [21]. On m’a justement envoyé celuy de M. D. L. [22], lequel quoy que fort joly, ne peut pourtant que me chagriner, puis que je voulois l’autre. Une autre fois, je m’adresseray à d’autres qu’à des libraires. Vous n’aviez que faire de ces nouvelles cy : mais vous ayant autrefois parlé d’ Erythræus, je croy que vous ne serez pas fasché d’apprendre que j’en ay passé mon envie à mes depends, et que vous ne prendrez pas la peine de me faire chercher ses ouvrages. Son Eudemie [23] est fort bonne ; et c’est ce qui m’a duppé. Je vous remercie pour M e Pilon [24] et Mr de La Roque, pour son livre [25]. J’attends la 1 ere feuille de Theoph[raste] [26] après quoy, si les caracteres que je souhaiterois estre un peu gros, me reviennent bien, je vous envoyeray le reste des feuilles, que je recommende à vostre amitié ; c’est tout dire. Envoyez la moy, je vous prie, par la poste.

Notes :

[1] Le millésime est déterminé par l’allusion de Du Rondel à un de ses opuscules dont on commence l’impression et dont Bayle rendra compte en décembre 1685, dans les NRL.

[2] Toutes les lettres de Bayle à Du Rondel de cette époque sont perdues.

[3] Il s’agit d’ Esaïe Tugnac, ancien pasteur de Chaugny, réfugié à la Révocation à Maastricht, où il devint professeur de philosophie : voir Lettre 195, n.8.

[4] L’ouvrage de Jacques Du Rondel en préparation chez l’imprimeur Abraham Wolfgang s’intitule Réflexions sur un chapitre de Théophraste (Amsterdam 1686, 12°) : il est postdaté, car le compte rendu de Bayle paraît dans les NRL en décembre 1685, art. V.

[5] Allusion aux Pensées diverses sur la comète de Bayle.

[6] Etienne Groulart, sieur de Surester, fut nommé hoogschout (magistrat suprême) de Maastricht en 1679. Il était le « patron » ou protecteur de Du Rondel à Maastricht.

[7] Pieter Hermes (1651-1730) fut nommé par les Etats de Brabant, en 1685, schout (magistrat) de Maastricht. Il fut plusieurs fois ancien de l’Eglise réformée de Maastricht, ville dont il devint le maire en 1702.

[8] Bayle avait fait allusion à Salomon Reiselius, médecin, en annonçant, dans les NRL, janvier 1685, cat. vi, un article substantiel sur « un siphon à trois branches égales, qui est dans le cabinet de Monsieur le duc de Wirtemberg, et qui fait un jeu tout-à-fait extraordinaire » ; le compte rendu détaillé avait paru dans le numéro du mois de février 1685, art. VIII : Sipho Wurtembergicus, sive Sipho inversus cruribus æquialtis fluens et refluens hactenus inauditus, ex liberalitate et jussu Principis Serenissimi D .D. Friderici Caroli ducis Wurtembergici Adlinistratoris publicatus à Salomone Reiselio D. Consiliario et Archiatro Wurtebergico, S.R.I. Acad. Nat. Curios. Collega (Stuttgardiæ 1684, 4°). Du Rondel fait ici allusion à la mention de Reiselius dans les NRL, août 1685, cat. i.

[9] Voir José Acosta, Historia natural y moral de las Indias (Seville 1590, trad. française 1598), Histoire naturelle et morale des Indes, tant orientales qu’occidentales : composée en Castillan par Joseph Acosta et traduite en français par Robert Renault Cauxois. Dédiée au Roi. Dernière édition, revue et corrigée de nouveau (Paris 1600, 8°). Pour « Vitzliputzli » (orthographe moderne, « Huitzilopochtli »), voir livre V, ch.iv, Du premier genre de l’idolâtrie, sur les choses naturelles et universelles : « Ils faisaient la plus grande adoration à l’idole appelé Vitziliputzli, lequel en toute cette région ils appelaient le Tout puissant et seigneur de toutes choses » ; et pour « Tangatanga » voir livre V, ch.xxviii, De quelques fêtes célébrées par ceux de Cusco, et comment le diable a voulu même imiter le mystère de la très Sainte Trinité : « Un prêtre honorable me montra une information, que j’eus assez long temps entre mes mains, où il était prouvé qu’il y avait un certain Guaca, ou oratoire, où les Indiens adoraient une idole nommée Tangatanga, laquelle ils disaient être une en trois, et trois en une. Et comme ce prêtre était émerveillé de cela je lui dis que le diable, par son infernal et obstiné orgueil, par lequel il prétend toujours se faire Dieu, dérobait tout ce qu’il pouvait de la vérité, pour l’employer à ses mensonges, et tromperies ». Du Rondel paraît s’être trompé en supposant qu’il avait trouvé le nom de l’idole Tangatanga dans une histoire de Chine.

[10] « Troie tombe de sa haute cime » ; voir Virgile, Enéide, ii,290.

[11] « Heureux celui qui a pu prendre connaissance de nombreux livres », pastiche du vers célèbre de Virgile, Géorgiques, ii,490 : felix qui potuit rerum cognoscere causas : « heureux celui qui a pu apprendre les causes des choses », c’est-à-dire le poète-philosophe Lucrèce.

[12] A cette époque, Daniel de Larroque est à Londres : voir Lettre 481.

[13] Pierre Salbert de Marcilly (ou Marsilly) était parti au Surinam en 1684 (voir Lettres 232, n.9, et 262) ; il est de retour aux Pays-Bas à la date de la présente lettre (voir Lettre 448). Du Rondel le connaît au moins depuis 1683 : voir Lettre 232, p.396 et n.9. En 1686, Marcilly sera nommé lieutenant-colonel dans l’armée des Etats Généraux et sera en garnison à Maastricht en 1688.

[14] Sur Pierre de Villemandy, voir Lettre 164, n.39. Ministre et professeur de philosophie à Saumur, il y avait succédé à Jean-Robert Chouet en 1669, après avoir été son rival malheureux au concours de 1664. En 1685, apparemment avant la date de la présente lettre, il se réfugia en Hollande, où il devint le recteur du collège wallon de Leyde. De sa correspondance avec Bayle, une seule lettre a survécu (datée entre 1698 et 1700).

[15] C’est la première fois que nous rencontrons cet avocat, Abraham de Rochefort (1658- ?), fils du ministre Charles de Rochefort (1604-1683), qui fut pasteur de l’Eglise wallonne de Rotterdam de 1653 à 1681 ; celui-ci s’était retiré en 1681 à l’âge de soixante-treize ans, faisant place à Jurieu, qui arrivait alors à Rotterdam. Abraham, avocat, devint diacre et ancien de la même Eglise et secrétaire du consistoire en 1694 et 1695 ; il sera donc un témoin privilégié des « affaires Bayle » entre 1691 et 1695. Voir H. Bost, Le Consistoire de l’Église wallonne de Rotterdam, 1681-1706. Édition annotée des Actes avec une introduction historique (Paris 2008).

[16] La « petite » de Jacques Du Rondel est, semble-t-il, sa femme, Madeleine Hamal : sur elle, voir Lettre 236, n.4.

[17] Charles Drelincourt, professeur de médecine à Leyde depuis 1668 ; il est en correspondance avec Bayle, qui a recensé plusieurs de ses ouvrages dans les NRL : voir Lettres 361, n.2, 452, n.1, et 457, n.1.

[18] Gianvittorio Rossi (1577-1647), qui publia ses ouvrages sous le pseudonyme de Janus Nicius Erythraeus, s’attacha à différents prélats et finalement au pape Alexandre VII et n’en dirigea pas moins, sous le titre d’ Eudemia (1637), une satire contre la cour de Rome. On a en outre de lui Pinacotheca virorum illustrium (Cologne, 1643), ouvrage de biographie précieux pour les renseignements, mais partial et entaché de flatterie, des Discours (en latin), des Lettres et des Dialogues. Il est fait mention ici de l’ouvrage Iani Nicii Erythræi Exempla Virtutum et Vitiorum, dont la troisième et, semble-t-il, dernière édition parut en 1676 à Cologne.

[19] Il s’agit du Pédagogue chrétien ou la Manière de vivre chrétiennement, tirée de la Saincte Escriture et des SS. Pères (Paris 1684, 12°), composé par le Père jésuite Philippe d’Outreman (1585-1652). De nombreuses éditions et traductions de cet ouvrage ont paru, dont une traduction latine due à Jacques Broquard : Pædagogus christianus, seu recta hominis christiani institutio ex sacris codicibus et SS. Patribus deprompta, post undecimam, Gallico idiomate (Coloniæ Agrippinæ 1684, 12°).

[20] Il s’agit des dialogues de Gianvittorio Rossi, Jani Nicii Erythraei Dialogi septendecim (Coloniae Ubiorum 1645, 8°).

[21] Bayle avait rendu compte de l’ouvrage d’ Anne Le Fèvre, épouse Dacier, Les Poësies d’Anacreon et de Sapho, traduites du grec en vers françois, avec des remarques (Paris 1684, 12°) dans l’art. VIII des NRL de novembre 1684. Du Rondel utilise ici le verbe « mander », non pas au sens habituel à cette époque de « faire savoir », mais au sens de « commander ».

[22] Allusion à l’édition des Poésies d’Anacréon et de Sapho, traduites de grec en vers françois, avec des remarques par Hilaire-Bernard de Requeleyne, baron de Longepierre (Paris 1684, 12°), d’où l’abréviation M.D.L.

[23] Gianvittorio Rossi, Eudemiae libri VIII (Lugduni Batavorum 1637, 12°) ; une nouvelle édition augmentée parut quelques années plus tard : Eudemiae libri decem (Coloniae Ubiorum 1645, 8°).

[24] Pilon était un ami de Du Rondel à Maastricht : voir Lettre 282, n.2, et 300, n.4. Bayle lui avait sans doute envoyé un livre par l’intermédiaire de Du Rondel ; aucune correspondance directe entre Bayle et Pilon, si elle a existé, ne nous est parvenue.

[25] Du Rondel vient de lire l’ouvrage de Daniel de Larroque, Les Véritables motifs de la conversion de l’abbé de La Trappe, paru l’année précédente : voir Lettre 434, n.1.

[26] Voir ci-dessus, n.4.

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