[Londres, le 2/12 septembre 1685]

Monsieur [1],

Quoi que le royaume d’Angleterre où nous sommes présentement, ait été depuis plusieurs siecles un grand theatre de la vicissitude des choses humaines, on n’y a pourtant jamais rien veu de plus memorable que ce que nous y avons veu nous-même ces jours passés.

Le duc d’York, que plusieurs avoient méprisé et rejetté il n’y a pas bien long-temps, et qui s’étoit veu contraint de sortir de l’Angleterre, est monté sur le thrône sans autre assûrance que celle que la justice de sa cause et son courage invincible lui donnoient ; il y est monté, dis-je, au grand étonnement du peuple, qui n’y a pourtant formé nulle opposition. Vous savez avec quel attachement ce peuple a toûjours pris garde que la religion Réformée se maintinst en son entier depuis le regne d’ Elisabeth, qui jetta, ou plûtôt qui affermit les fondemens de cette même religion. Aujourd’hui ce / même peuple depuis l’installation du nouveau roi s’est si fort défait de ses soins et de ses inquietudes, qu’il n’a point voulu d’autre gage de la conservation de ce qui lui est le plus precieux, que la parole de son roi, sur laquelle il se repose avec une pleine confiance.

Pour moi je ne doute point, quand je considere les commencemens heureux de ce regne, la grandeur d’ame de ce prince, et la religion qu’il s’est toûjours faite de tenir ce qu’il a promis ; je ne doute point, dis-je, en considerant cela, qu’il ne tienne la parole qu’il a volontairement donnée, et qu’ayant plus de constance qu’aucun autre prince, il ne réponde aux desirs de ses sujets. Je ne doute point non plus qu’il n’oublie les injures qu’il a receuës lors qu’il étoit duc d’York ; car il est trop éclairé pour ignorer combien a de force sur l’esprit de plusieurs personnes le zele inconsideré de Religion, et combien il est ordinaire que des gens assez moderés d’ailleurs soient emportés à travers champs, dés que cette sainte ferveur ou fureur s’est emparée de leur ame. C’est une espece de taon ou de tarantule qui donne mille agitations et mille transports à tous ceux qui en sont piqués. Il est vrai que le roi d’Angleterre n’est pas du sentiment de ses sujets à l’égard de la religion, et qu’il fait profession publique de la romaine : mais puis qu’il y a long-temps qu’il en a été imbu, bien loin qu’une telle profession publique soit blamable en lui, qu’au contraire il en me / rite des loüanges. Car encore que ce qu’on nomme l’Eglise romaine présentement, et que l’on voit établi dans plusieurs endroits de la chrêtienté, ne soit point dans le chemin de l’ancienne Eglise romaine ; c’est pourtant une action de magnanimité digne d’être proposée en exemple à toute la terre, que de servir Dieu selon le rite dont on est persuadé. Assûrément il y a de la constance et de la grandeur à suivre les lumières de la conscience, lors qu’on ne le peut faire sans risque.

On a veu des gens, qui aprés avoir donné des marques de courage si éclatantes, qu’on pouvoit s’imaginer que rien ne seroit capable de les vaincre ; on les a veus, dis-je, abjurer par la crainte de quelques factieux la religion où ils étoient nés, et qui étoit encore assez florissante : au lieu que Jacques II sans considerer à quoi il expose sa couronne, préfere publiquement à la religion qui domine dans ses etats, une autre religion qui n’y est qu’en cachete et fort odieuse. C’est ce qui me paroit si loüable dans la prodigieuse disette où l’on est de gens veritablement genereux, que je ne doute pas qu’une résolution si belle de suivre les instincts de la conscience au milieu même du peril, n’ait été suivie d’abord de la benediction de Dieu, je veux dire de ce favorable succés qui a dissipé les complots de ceux qui sous un specieux prétexte de religion avoient pris les armes contre leur prince [2] ; et je tire de là un bon présage, que le peuple connoissant mieux son devoir, et gueri de / l’enchantement de ceux qui le trompent, n’entreprendra plus de troubler pour des differens de religion un droit de succeder appuyé sur le privilege de naissance.

Personne ne pouvoit chasser du thrône Jacques II ni lui disputer le sceptre, puis qu’il étoit fils de Charles le Martyr, et frere unique de Charles II mort sans posterité legitime. Car le feu roi de glorieuse memoire n’avoit jamais eu pour sa veritable femme la mere de l’infortuné duc de Montmouth [3]. Et pour ce qui est de la diversité de religion, elle ne peut pas plus préjudicier au droit des rois, qu’au droit des particuliers, qui ne se fonde que sur les loix humaines. Le royaume de la verité est tout celeste, et n’a rien de commun avec les royaumes du monde, que l’on possede par un droit humain ; et c’est être la peste des royaumes et des républiques, que de mêler la religion avec le monde, et que de suggerer aux princes, qu’il ne faut point souffrir les sujets de contraire religion ; ou aux sujets, qu’il faut éloigner du thrône les princes heterodoxes. Il n’y a point de doctrine plus pernicieuse et aux souverains et aux sujets de celle-là. C’est une doctrine qui ne peut venir que de la corruption du cœur humain, qui s’est formé une idée de religion favorable à ses désordres. Car comme la doctrine des mœurs est la plus difficile partie de la vraye religion, il a été de l’interêt de ceux qui aiment le monde, de se forger une religion qui / lâchast la bride à la nature corrompuë, et qui appaisast neanmoins les troubles de la conscience ; et n’y ayant point de religion qui produise plus aisément ces deux effets, que celle qui neglige la morale, et qui fait consister toute la pieté dans la seule conservation des dogmes : ils se sont entierement devoüés à une semblable religion ; et là-dessus ils ne songent qu’à exterminer ceux qui ne suivent pas cette religion, ausquels ils donnent le nom infame d’heretiques, et dont ils se servent comme d’autant de victimes pour expier leurs pechés, et pour appaiser leur divinité ; sacrifice qui leur coute incomparablement moins que celui qui est seul capable de nous reconcilier avec le vrai Dieu, je veux dire le sacrifice de soi-même et de ses passions. Je ne saurois regarder que comme les ennemis jurés de la vraye religion ces devots inconsiderés, qui exposent à mille traverses tous ceux qui ne suivent pas la religion dominante. On prétend par ce châtiment les chasser et les traîner dans la bergerie : mais c’est tres-mal imiter l’exemple de nôtre Sauveur, qui chassa bien du temple ceux qui en profanoient la sainteté ; mais nous ne lisons pas qu’il ait employé d’autre violence à l’égard de ses brebis, que de les appeller avec douceur et par des semonces veritablement pastorales, c’est-à-dire, qu’il n’a point usé d’autre force, que de celle dont le pere de famille se servit dans la parabole de l’evangile pour inviter les gens à son festin. J’avouë que la violen / ce peut faire croître le nombre des hypocrites et des comediens, également infideles et à Dieu et à leur prince ; mais elle ne sert de rien ni pour établir la verité, ni pour détruire l’erreur. Les armes qui réduisent les errans à l’obeïssance de la foi sont spirituelles ; ce sont des raisons, des argumens, des prieres, et plusieurs semblables moyens propres à fléchir le cœur, et qui ont été cause non seulement que la republique chrêtienne se soit conservée pendant tant de siecles, mais aussi qu’elle soit devenuë florissante, et qu’elle se soit augmentée merveilleusement. Ce n’est que depuis qu’on s’est malheureusement avisé de laisser ces armes spirituelles pour en prendre de charnelles, qu’elle a commencé de tomber dans la décadence, et de menacer de ruïne. Car encore qu’elle semble présentement fort étenduë au long et au large, jamais pourtant le vrai christianisme n’a eu de plus petites bornes, que depuis que les prisons et les supplices ont tenu lieu de raisons, en depit de cette ancienne et tres-veritable maxime, Qu’il faut conserver les Royaumes par les mêmes voyes qu’on les a acquis. La religion chretienne n’a pas besoin d’un tel secours ; ses propres forces lui suffisent, comme il a paru manifestement lors même que les flots des persecutions l’avoient comme submergée ; car non seulement elle en sortit saine et sauve, mais aussi victorieuse et avec de grandes conquêtes. Et c’est de quoi les anciens chrêtiens se sont servis comme / d’un argument invincible pour prouver la divinité de leur religion. Les modernes le font encore valoir en faveur du christianisme : mais avec ce faux zele de persecution qui regne aujourd’hui on ruïne absolument cette preuve. Il me semble qu’il est à propos d’examiner par les lumieres d’une droite et d’une pieuse raison le sentiment de ceux qui approuvent ces violences. On verra par cet examen le jugement qu’il faut faire des raisons que les faux politiques et les theologiens mettent en avant pour soutenir une opinion si barbare et si execrable.

Les faux politiques prétendent qu’il est ruïneux à un Etat que les sujets ne soient pas tous de la religion établie publiquement, et qu’ainsi l’on doit chatier comme des criminels ceux qui osent professer une religion qui differe de la dominante. Mais qu’il me soit permis de leur demander, s’ils croyent qu’il est pernicieux à la république de s’écarter de la religion dominante parce que c’est la veritable religion, ou parce que cette religion a été receue publiquement ? S’ils me disent parce que c’est la veritable Religion ; je leur replique qu’ils sont refutés par l’experience, qui nous fait voir un grand nombre de nations florissantes et heureuses selon le monde, (car c’est dequoi il s’agit ici, puis que nous y considerons la felicité temporelle sans rapport à celle du paradis) quoi qu’elle professent une fausse religion. S’ils se rangent à l’autre réponse, je les / supplie de me dire, si lors même qu’une religion est fausse on est obligé de la suivre, pourveu qu’elle soit receuë publiquement. Je ne demande pas cela à ceux qui osent dire hautement, que la religion quelle qu’elle soit n’est qu’une invention politique pour tenir le peuple dans son devoir. Je sai assez que de telles gens ne peuvent regarder que comme fausses toutes les religion du monde par rapport à l’éternité. Je m’adresse donc à ceux qui croyent que le salut éternel et temporel dépend de la religion, et je dis qu’il leur est impossible de soutenir que la profession d’une religion que l’on croit fausse conduise à l’éternelle felicité. S’ils repliquent, qu’il faut tenir pour bonne la religion établie par les loix du prince, quelle qu’elle soit, c’est à eux à voir comment ils se tireront des consequences absurdes et des abîmes qui naissent de là. En effet, si toute religion établie par les loix du prince doit passer pour bonne, il s’ensuit qu’il faut embrasser les religions les plus diaboliques, et mettre au même prix toutes sortes de religions, quelque opposées quelles soient les unes aux autres. Pour ce qu’ils disent, que la diversité des sentimens en matiere de religion est pernicieuse à la république, je ne le nie pas à l’égard de cette religion en particulier dont l’esprit inspire une haine implacable contre ceux qui ont d’autres sentimens ; mais je le trouve tres-faux à l’égard de la religion chrêtienne, qui nous commande de tolerer / patiemment ceux qui errent, et de ne les combatre que par des raisons. Or cette sorte de difference de sentimens, bien loin d’être pernicieuse à la république, a souvent élevé les Etats au comble de la prosperité, pendant que d’autres sont devenus miserables, pour n’avoir pas voulu tolerer d’opinions.

Outre qu’il faut considerer, que les chrêtiens qui sont divisés entre eux ne le sont pas à l’égard de toute la religion. Ils forment seulement differentes sectes, comme autrefois les philosophes, que l’on a veus fort divisés, et même sur la question capitale du souverain bien ; car les stoïcïens en raisonnoient d’une maniere, les academiciens d’une autre, les peripateticiens aussi d’une autre, et les epicuriens encore d’une autre. Je ne prétens pas neanmoins qu’on prenne ceci, comme si je voulois comparer les differentes sectes du christianisme parfaitement d’accord sur la nature du souverain bien, aux differentes sectes des philosophes ; je dis seulement, qu’il est plus conforme à la raison, que les differentes sectes des chrêtiens s’aiment mutuellement, qu’il ne l’a été que les philosophes divisés entre eux d’une maniere si étrange*, se soient tolerés mutuellement, et ayent été tolerés par l’autorité souveraine.

Je ne prétens pas non plus lier les mains à la prudence de ceux qui gouvernent par rapport à la tolerance des sectes. Car y ayant eu autre / fois, et y ayant encore plusieurs personnes qui ont couvert et qui couvrent leurs dessein ambitieux sous une belle apparence de zele de religion, il faut que ceux qui tiennent le gouvernail prennent garde que cela ne nuise à la république : et comme les assemblées des gens de bien qui exhortent les autres par leur exemple à se comporter honnêtement en toutes choses, et à rendre aux souverains l’obeïssance qui leur est deuë, ne doivent pas être suspectes ; aussi doit-on craindre les assemblées de ceux qui méprisent les souverains de differente religion, et qui en inspirent le mépris aux autres. On a veu de ces gens-là depuis peu, qui ont mieux aimé se faire pendre, que de prier Dieu pour leur roi ; ils meritoient neanmoins quelque compassion c’est-à-dire que l’on commuast la peine de la potence en celle de les enfermer avec les fous, et de les mettre dans les remedes, pour tâcher de leur faire revenir le bon sens.

Mais comme il arrive souvent que les factieux couvrent leurs entreprises criminelles sous le manteau de la religion, aussi arrive-t-il encore bien plus souvent, que ceux qui veulent satisfaire leur cruauté mal-traitent des sectateurs d’une differente religion entierement innocens, sous ce vain prétexte que l’on craint qu’ils ne se mutinent.

Quand donc les princes connoissent que les assemblées des sectes ne sont pas des écoles de sedition, mais des écoles de vertu, comme Au / guste le disoit des assemblées des juifs, au rapport de Philon, il est asseurément tres-injuste de leur infliger des peines ; quoi qu’il seroit vrai que ces gens-là n’auroient pas toûjours porté leur patience jusqu’à pouvoir dire avec les premiers chrêtiens, Qu’ils remplissoient toutes les villes, les isles, les chateaux, les assemblées, les armées mêmes, les tribus, le palais, le senat et le barreau, et qu’ils étoient propres aux armes, et en état de faire tête aux armées ; mais que neanmoins ils avoient mieux aimé se laisser tuer que de tuer. Voilà quel est le témoignage que Tertullien a rendu aux chrêtiens de son temps. Si on n’imite pas leur patience jusques au même degré de perfection, il faut s’en prendre plûtôt à l’infirmité humaine, que l’imputer à quelque dessein de revolte, et par consequent il n’est pas juste de faire servir d’une occasion de chatiment rigoureux, la moindre impatience qui peut s’élever dans une secte, et sur tout lors que l’on a éprouvé que durant les bons intervalles de tolerance dont elle a jouï, sa fidelité et son affection pour le prince ont été aussi grandes que celles des autres sujets.

Voyons maintenat ce que disent les theologiens. Ils disent que les souverains doivent travailler de toutes leurs forces non seulement au bonheur temporel, mais aussi à la felicité éternelle des peuples qui leur sont soumis. Cela peut avoir un bon sens, et en ce sens-là nous en demeurons d’accord : mais nous avons en horreur les / barbaries et les cruautés qu’ils bâtissent sur ce fondement. Le roi David exhorte les rois à se soumettre au fils de Dieu, c’est-à-dire, à servir Dieu entant qu’ils sont rois. D’où il s’ensuit qu’il faut distinguer dans un monarque deux sortes d’offices, c’est-à-dire, qu’il peut être consideré ou simplement comme roi, ou de plus comme prince chrêtien. Il n’est rien de plus veritable ; mais neanmoins il est tres-faux qu’il faille remplir ces devoirs de la même sorte. Les rois par cette puissance de défendre et de commander qu’ils conservent avec l’épée, prennent soin des choses qui concernent la conservation de cette vie ; et c’est par rapport à cette fonction que saint Paul dit, qu’ils ne portent pas l’épée sans cause.

Les choses qui concernent la religion sont ou exterieures, ou interieures. Les exterieures sont, par exemple les ceremonies et les exercices sacrés ; le prince en doit prendre le même soin que de toutes les autres choses publiques. Les interieures appartiennent à ce regne de Jesus Christ qui s’administre d’une façon spirituelle. Tout ce qu’un prince peut faire en qualité de prince chrêtien pour la conservation et pour l’amplification de ce regne de Jesus Christ, consiste seulement à regler les choses qui peuvent servir à cela ; et comme il leve des soldats soit pour se défendre, soit pour faire des conquêtes, ausquels il paye leur solde du thresor public, entant qu’il s’est chargé de la conservation de la ré / publique, ainsi en qualité de prince chrêtien il fournit aux ministres du S[ain]t Evangile ce qui leur est necessaire du même thresor public. Mais tout de même que le regne de Jesus Christ est spirituel, ainsi faut-il que toute la milice et toutes les armes des chrêtiens entant que chrêtiens soient spirituelles : et au lieu que dans une guerre entreprise pour la defense ou pour l’agrandissement de l’etat, on ne se sert que des armes propres à repousser les ennemis, et à prendre des villes ; la guerre des chrêtiens entant que chrêtiens ne reconnoit point d’autres armes que celles qui sans toucher au corps vainquent l’esprit, et le soumettent à l’obeïssance de la foi ; et cette guerre est d’une telle nature, que les vaincus sont toûjours victorieux et triomphans. Quoi donc, me dira-t-on, ne sera-t-il jamais permis de se servir d’autres armes pour la religion chrêtienne ? Je ne dis pas cela : j’avouë que c’est une chose permise non pas directement, mais par consequence ; car lors qu’une armée d’infideles en haine du christianisme lui fait la guerre, il faut repousser la force par la force, et défendre l’épée à la main la république et tous les droits du citoyen, entre lesquels celui de servir son Dieu selon les lumieres de sa conscience est sans doute le plus beau. Or ce droit étant maintenu, la religion sera aussi maintenuë.

Quand donc il faut soutenir ou la religion chrêtienne contre les infideles qui l’attaquent par la voye du raisonnement, ou la foi orthodoxe / contre les heretiques qui employent les mêmes moyens pour la combattre, l’ordre veut qu’on ne se serve que de la même espece d’armes, c’est-à-dire, que de celles que la raison et la parole de Dieu fournissent.

Que disent à cela ceux qui sont d’une autre opinion ? Ils avoüent que pour ce qui est de la foi, c’est une chose où il faut agir par persuasion, et non point par commandement ; mais ils prétendent que les violences que l’on exerce sur les errans, afin de les ramener au bon chemin, produisent le bon effet de les faire revenir de leur assoupissement, et prêter l’oreille avec attention et avec des dispositions favorables à ceux qui leur prêchent la verité. Que si avec tout cela ils ne changent point, on les doit traiter à toute rigueur, jusques à ce que l’on soit venu à bout de leur endurcissement opiniâtre.

Cela merite sans doute des marques de reconnoissance. Ainsi remercions d’abord ces Messieurs de ce qu’ils sont si honnêtes, et qu’ils se relâchent avec tant de profusion ; car je ne doute pas qu’ils ne se fassent un grand merite, et qu’ils ne comptent pour un bienfait signalé, d’accorder qu’il ne faut pas faire ce qui est contre la nature des choses. Il est tellement veritable que la foi ne se commande point, qu’elle n’est pas même soumise aux ordres de la volonté. Le consentement ou l’affirmation de l’ame dépend beaucoup plus de l’évidence des objets, que de l’attention de l’esprit, et par con / sequent il est manifeste qu’il ne depend pas de nous de croire ce que nous voulons. C’est un ordre de la nature, que comme l’œil le mieux disposé ne discerne les objets que par le moyen de la lumiere ; ainsi nôtre ame quelque bien disposée qu’elle soit, ne consent à une proposition que lors qu’elle en sent la clarté. Or comme cette clarté vient de la nature même de la chose proposée, qui ne voit le peu de force de la volonté sur l’entendement ?

Peut-être qu’à tout le moins les violences obligeront les heretiques à examiner attentivement les preuves que les orthodoxes leur proposent pour les convertir. Mais pour moi je croi au contraire, que tous ces expediens qu’on veut qui soient des remedes à l’inapplication de l’esprit sont plûtôt des obstacles que des secours à la recherche de la verité. Car quand il s’agit de bien peser les raisons alleguées par les deux parties, il ne faut mettre que des argumens à chaque côté de la balance, sans y mêler quoi que ce soit d’une autre espece, comme vous diriez les tourmens, ou la crainte des tourmens ; ce sont des choses qui donnent du poids aux plus foibles raisons du monde, et qui font presque toûjours pancher la balance du côté où elles se mettent. L’homme est ainsi fait, qu’encore que la foi ne dépende pas des ordres de sa volonté, son esprit ne laisse pas pour l’ordinaire d’être plus fortement émû par les objets qui lui offrent l’esperance d’un bien présent, / comme est par exemple la délivrance d’un mal présent. Je dis bien et mal présent, parce que l’esperance et la crainte qui ne sont fondées que sur la foi n’ébranlent pas si fort l’ame, que si c’étoient des objets qui la frappent dans le moment. Mais, dira-t-on, les afflictions que Dieu nous envoye ne servent-elles pas à nous convertir ? J’en tombe d’accord, car ceux qui sont à leur aise s’oublient facilement de leur devoir, et ne s’attachent qu’au monde. Il arrive donc quelquefois que l’adversité chasse les tenebres dont la bonne fortune avoit couvert leur esprit, et qu’elle les ameine à Dieu par la voye étroite, en les faisant resouvenir des verités qu’ils avoient mises en oubli dans les plaisirs de la chair.

Mais accordons qu’il arrive quelquefois qu’un homme qu’on persecute s’applique à examiner la religion, afin de se délivrer de la misere sans faire tort à sa conscience ; que fera-t-on à ces malheureux, qui ayant examiné les choses persistent dans leur premier sentiment ? Fera-t-on cesser leur persecution ? Seront-ils traités à l’avenir comme les autres ? Non, mais on les chatiera de leur opiniâtreté toute leur vie, et on rendra leur condition pire que la mort. Il s’ensuit de là manifestement, qu’ils n’ont que deux chemins à prendre, ou de n’esperer du soulagement que par la fin de leur vie, ou de se tirer de la misere par une mechante dissimulation. Ce n’est pas sans cause que tous ces deux partis nous semblent horribles. Et ainsi re / connoissons qu’une doctrine si inhumaine n’a pû avoir qu’une origine infernale, et qu’elle merite qu’enfin le monde chrétien ouvrant les yeux, la condamne a être releguée pour jamais dans les noirs abîmes d’où elle est venuë.

Quoi ! S’il faloit punir tous les opiniâtres, il faudroit aussi punir une obstination qui ne fait nul mal à la republique ; ce qui est la chose du monde la plus fausse et la plus éloignée de la droite raison : car qui est-ce qui connoitroit de cela ? Ce que les uns nomment opiniâtreté ne sera-t-il pas nommé constance par les autres ? A qui fera-t-on juger le different ? Qui nous a dit que ne vouloir pas approuver l’opinion d’autrui avant que de s’être convaincu qu’elle est vraye, soit une marque d’opiniâtreté plûtôt qu’un effet de constance ?

Mais si cela est, dira-t-on, il ne sera jamais possible de discerner l’opiniâtreté d’avec la constance. Je le nie. Car c’est une opiniâtreté, lors qu’on persevere dans le mal connu, et que l’on resiste aux bons avertissemens. Oui, mais selon cette définition on ne pourra jamais accuser un homme qui erre d’être opiniâtre, puis qu’il est évident que personne n’erre de son bon gré et de son sceu. Je l’avoüe. On ne pourra donc jamais blâmer un tel personnage. Je nie la consequence : car encore qu’un homme qui erre ne puisse jamais être coupable d’opiniâtreté entant qu’il erre, (puis qu’il implique contradiction, que l’on connoisse son erreur, et qu’on y persiste, étant certain qu’un / homme qui connoit qu’il se trompe, cesse dés là même de se tromper) il est neanmoins blâmable s’il tombe dans l’erreur pour n’avoir pas bien pris garde aux choses, et pour avoir précipité son jugement, ou s’il n’employe pas les soins qu’il doit à se dégager de son erreur. Mais parce que c’est une faute dont on ne peut juger qu’en connoissant plusieurs circonstances qui ne peuvent être gueres connuës de l’homme, il est évident qu’il faut remettre tout cela au jugement de Dieu, et qu’ainsi le chatiment des erreurs de bonne foi n’est pas de la competence des juges du monde ; c’est l’affaire de celui qui perce toutes les cachettes et tous les replis de l’ame. Je ne doute point qu’on n’entre dans mon sentiment, si l’on veut prendre la peine de bien examiner ce qu’il seroit necessaire de connoître pour le jugement de cette cause.

Il faudroit premierement avoir égard au genie d’un chacun, au jugement et aux autres qualités que la nature lui a données, et qui sont que certaines gens passent ou pour penetrans et ingenieux, ou pour grossiers et stupides. A peine connoit-on cela par une longue habitude, et combien peu de gens y a-t-il qui ayent de telles liaisons avec nous ? Outre cela il faudroit prendre garde à l’éducation, et enfin au genre de vie. Car où est l’homme qui n’ait succé, pour ainsi dire, les erreurs avec le lait, et qui n’y ait été confirmé en-suite de telle sorte par ceux qui l’ont instruit, qu’étant devenu âgé, il se / dépouilleroit plûtôt de sa nature que des opinions de l’enfance, qui à la maniere de la coutume sont devenuës naturelles avec le temps [4]. Et en verité il faut que ceux qui persecutent sans aucune compassion de l’infirmité humaine les personnes qui préferent à leur propre vie les opinions où on les a élevés, s’imaginent être quelque chose qui ne sent aucune des imperfections de nôtre espece. D’où vient neanmoins que ces cruels persecuteurs sont si attachés à leur par[t]i ? N’est-ce point uniquement, parce que les dogmes leur en ont été enseignés par leurs peres et leurs précepteurs ?

Aprés tout il est necessaire pour bien porter jugement de l’opiniâtreté d’un esprit, d’avoir égard à l’évidence des dogmes qu’on veut qu’il croye. Car quoi qu’à proprement parler la verité de chaque chose ne soit que la nature même de cette chose, laquelle nature ne reçoit pas le plus et le moins, et n’acquiert rien par l’évidence, qui est une qualité purement relative à l’entendement, rien n’empêche toutefois qu’on n’établisse divers degrés d’évidence non seulement par rapport à l’esprit humain en general, mais aussi par rapport à l’esprit de chaque personne particuliere.

Je sai bien, Monsieur, que presque chaque secte du christianisme prétend que les dogmes qui lui sont propres sont si clairs, si évidens, si indubitables, qu’elle croit que c’est ne voir goute en plein midi que d’avoir seulement quelque petit doute sur ces dogmes. Je n’excepte point l’E / glise romaine, qui en asseurant d’un côté que la plû-part des chrêtiens sont incapables de discerner le vrai d’avec le faux en matiere de religion, ne laisse pas d’asseurer de l’autre, qu’elle fait entrer avec tant d’éclat l’évidence de son autorité dans l’ame même des ignorans, qu’elle accuse d’une obstination désesperée tous ceux qui ne reconnoissent pas cette autorité [5].

Je n’ai pas dessein de considerer toutes les doctrines de ces differentes sectes, ni de raisonner sur leur évidence ; mais je ne serai pas faché d’examiner un peu ce qu’on dit pour l’autorité de l’Eglise catholique-romaine. On verra par là de quel droit la moitié du christianisme accuse l’autre d’opiniâtreté pour n’avoir pas reconnu l’autorité de cette Eglise.

En premier lieu je veux bien que l’on suppose, que la notion d’Eglise romaine n’a point d’ambiguité dans cette question, et qu’elle marque non seulement l’Eglise qui habite à Rome, mais aussi toutes les Eglises qui ont communion avec celle-là, et qui reconnoissent le pape pour leur chef visible. Je veux bien aussi que s’agissant de la controverse de l’autorité, on entende par l’Eglise romaine les prelats qui la representent dans un concile legitime, et que ce soit à eux seulement présidés par l’evêque de Rome, qu’appartienne le jugement des points de foi, non pas en forgeant de nouveaux articles, (car ce n’est pas ainsi que l’entendent les plus habiles du parti) mais en définissant quelles / sont les choses qu’il faut croire et recevoir dans l’Eglise comme révelées de Dieu.

Qu’il me soit maintenant permis de questionner un catholique-romain. Cette puissance que vous attribuez à l’Eglise a-t-elle été usurpée, et puis confirmée par le consentement des hommes ; ou a-t-elle été donnée de Dieu ? Au premier cas il faut qu’elle soit semblable à la juridiction de celui qui rend justice lors même qu’il juge mal, et aux ordres duquel il faut obeïr à cause de l’utilité publique, quoi qu’ils soient injustes. Il est difficile de croire que plusieurs catholiques-romains tres-considerables ne prétendent que ce qu’ils appellent les canons de l’Eglise doit être receu avec toute la même soumission. Or autant qu’une telle soumission est supportable, quand il n’est pas necessaire que les choses de l’homme soient un signe de pensées, autant est-elle insupportable dans la religion, qui deteste l’hypocrisie et le personnage de comedien. Que si l’on répond, que c’est Dieu qui a revêtu l’Eglise de cette grande autorité à laquelle les consciences se doivent soumettre ; je demande comment nous savons cela. Cette autorité est-elle si claire, qu’elle se fasse voir à nos yeux par son éclat, comme celle de Jesus Christ et de ses apôtres se rendoit visible sans l’aide du raisonnement par le moyen des actions miraculeuses qu’ils faisoient ? Les Peres du concile de Trente voyant que de toutes parts on contestoit à l’Eglise romaine son autorité dans le dernier sie / cle, et qu’on n’en faisoit aucun conte, l’ont-ils retirée de ce mépris par des miracles ? Nullement. Comment donc l’ont-ils soutenuë dans le penchant de sa ruïne ? Par des raisons, et par des passages de l’Ecriture, me répondra-t-on. Mais quels sont ces raisonnements et ces passages ? Sont-ils si clairs qu’ils ayent forcé les adversaires à se rendre ? Ont-ils trouvé quelque endroit dans l’Ecriture qui portait, l’Eglise Romaine est mon Eglise, et sera toûjours ma bien-aimée ; je lui ai communiqué mon esprit, qui l’a renduë infaillible dans les points de foi : écoutez la, et soumettez vôtre conscience à ses décisions ? Ont-ils trouvé cela quelque part dans les Ecritures ? Point du tout, car la moitié des chrêtiens rejettent encore aujourd’hui l’autorité de l’Eglise romaine ; au lieu que si le S[ain]t Esprit l’avoit honorée d’un tel éloge, ils auroient pour elle du respect et de la veneration.

Qu’est-ce donc qu’il y a ? Voici un different qui divise le monde chrêtien sur le privilege de cette Eglise, et où cette Eglise étant partie ne peut aucunement être juge. Elle seroit à la verité un juge tres-competent pour toutes les autres controverses de religion, si une fois son autorité étoit bien prouvée ; mais dans le procés particulier qui concerne son autorité, elle ne peut ni ne doit en façon du monde se porter pour juge. C’est à celui qui se vante d’un privilege, à le prouver. On allegue ces paroles du chapitre 16. de s[ain]t Matthieu, Tu es Pierre, et quelques autres passages de l’Ecri / ture : mais les protestans répondent que le privilege de question [6] n’est point contenu là-dedans. Voilà donc un autre procés sur le sens des paroles de l’Ecriture ; qui est-ce qui le décidera ? Ce ne sera point l’Eglise romaine, puis que l’on dispute de son autorité. Il faudroit donc que ceux qui disent que l’on a besoin d’une autorité visible et parlante sur la terre pour décider les disputes de religion, recourussent au Prince, c’est-à-dire, au S[ain]t Esprit le vrai et l’unique interprete de son privilege ; il faudroit qu’ils lui demandassent le don des miracles, qui seroit un témoignage qu’on ne pourroit point chicaner : car il est si certain qu’on ne peut pas bâtir cette autorité sur des passages controversés, que qui voudroit l’entreprendre seroit semblable à celui qui voudroit tirer de deux prémisses incertaines une conclusion certaine. J’avouë que les argumens qui se tirent de la parole de Dieu doivent necessairement passer pour indubitables, dés que l’on est asseuré du vrai sens de cette parole ; mais ils doivent passer pour douteux, pendant qu’on ignore si on a donné dans le veritable sens, ou si l’on s’en est écarté. Or pour se délivrer d’un tel doute avec une si grande asseurance, qu’elle suffise pour nous faire recevoir la voye de l’autorité, ou ce qui est la même chose, pour nous mettre en état de ne pouvoir être trompés, on a besoin encore d’une autre autorité qui n’ait pas besoin d’être prouvée. La raison en est, que s’il étoit necessaire de la prouver, on tomberoit dans le / progrés à l’infini, et par consequent ce seroit en vain que l’on chercheroit une autorité qui fixast seurement toutes nos incertitudes. D’où paroit évidemment, ce me semble, que les passages de la parole de Dieu, du sens desquels les parties ne conviennent pas, ne sauroient fournir des argumens invincibles pour établir la voye de l’autorité, si ce n’est que l’on confirmast auparavant l’interprétation de ceux de l’Eglise romaine, comme Jesus Christ avoit confirmé par la résurrection de quelques morts, et par plusieurs autres miracles l’autorité de sa mission, avant qu’il s’appliquast les oracles des prophetes touchant le Messie. Si les Peres du concile de Trente et des autres conciles précedens avoient pû imiter ce grand modele, en s’acquerant de l’autorité par des actions miraculeuses, il y a long-temps que ce procés ne seroit plus. Mais comme les protestans voyent que les passages de l’Ecriture allegués par les catholiques pour l’établissement de l’autorité, ne sont pas capables de l’établir, puis qu’on dispute du sens qu’ils doivent avoir ; ils se persuadent qu’il leur est permis d’opposer raisons à raisons, et de munir de preuves l’interpretation qui leur est particuliere. Qui peut le trouver mauvais, veu que c’est un combat entre parties égales, entre des gens qui n’ont point d’autorité les uns sur les autres ? Les protestans meritent même d’être plûtôt écoutés que les docteurs catholiques, parce que ceux-ci se sont fermé toutes les voyes d’in / struire et de convertir les peuples, et de raisonner par l’Ecriture ; ils se sont, dis-je, fermé toutes ces voyes, en soutenant que les peuples sont tout-à-fait incapables d’entendre les livres du Vieux et du Nouveau Testament, à-cause qu’ils n’entendent pas les langues ni le stile des auteurs sacrés. Et on ne peut pas dire, que ces docteurs se ménagent à tout le moins un chemin, en distinguant l’intelligence d’un dogme d’avec celle de plusieurs. Ce seroit comme si l’on prétendoit qu’un aveugle est bien incapable de lire plusieurs volumes, mais non pas de lire cinq ou six pages. Pourroit-on jamais rien dire de moins sensé ?

Ce que j’ai dit de la necessité des miracles n’est point contraire à l’opinion des protestans, qui disent que pour entendre l’Ecriture on n’a besoin que d’une certaine attention accompagnée de la grace du Saint Esprit : car mon sentiment n’est pas, que pour entendre la Bible nous ayons besoin d’un interprete dont l’autorité soit prouvée par des miracles ; mais voici ce que je dis, qu’une autorité visible et qui parle sur la terre avec le don de l’infaillibilité, doit être telle, qu’on puisse la montrer comme au doigt dans l’Ecriture en termes clairs et formels, ou la rendre manifeste d’ailleurs par l’operation des miracles ; car c’est se moquer du monde, que de vouloir qu’on la connoisse de la maniere que le prétendent les catholiques romains. Ils veulent que l’autorité de leur Eglise tienne lieu de raison, et qu’elle nous exempte de la peine / d’examiner. Il faut donc que sans examen elle soit aussi notoire, que l’a été celle de Jesus Christ et de ses apôtres, parce qu’encore que cette Eglise ne prétende pas avoir la puissance de faire de nouveaux articles de foi, mais seulement de définir quels sont les dogmes qu’il faut croire comme de revelation divine, il est neanmoins necessaire que l’autorité de définir une telle chose soit aussi indubitable que celle de Jesus Christ et de ses apôtres, qui est fondée sur des actions surnaturelles. Il ne sert de rien de dire, que l’autorité de l’Ecriture ayant été une fois prouvée par des miracles, l’autorité de la communion de Rome doit sembler prouvée suffisamment, veu que ces Messieurs soutiennent que l’autorité de leur Eglise se trouve dans l’Ecriture ; cela, dis-je, ne sert de rien, parce qu’il ne suffit pas pour la preuve d’une telle autorité, que l’Evangile soit soutenu sur des miracles ; il faut encore que les termes où ils veulent que soit contenuë cette autorité ayent un sens aussi clair, qu’il est évident que l’autorité de l’Evangile est fondée sur des miracles ; l’autorité, dis-je, de l’Evangile, en vertu de laquelle nous appliquons à Jesus Christ les oracles des prophetes touchant le Messie. Nous appliquerions tout de même au parti de Rome ces paroles, Tu es Pierre, etc. Di[s]-le à l’Eglise, et semblables, s’il nous étoit également manifeste que c’est l’intention du S[ain]t Esprit.

Quoi donc ! Ne faudra-t-il rien admettre qui ne soit si clairement contenu dans l’Ecriture, qu’il / ne soit pas possible d’en douter ? Assurément, lors qu’il faut l’admettre comme necessaire à salut ; car en fait de ces points-là nous demandons une assûrance qui nous mette à couvert de toute erreur, et qui soit fondée non pas sur l’autorité parlante et infaillible de l’Eglise, mais sur une évidence accompagnée du secours du Saint Esprit. Il en va comme de l’assûrance qui nous persuade, lors que nous considerons la clarté des notions communes et des verités éternelles, que nous ne pouvons être trompés à leur égard. Il est vrai que ces premiers principes remplissent tout autrement nôtre esprit de leur lumiere naturelle, que l’évidence d’un passage qui vient de l’arrangement de quelques mots, dont la signification dépend de l’usage, et non pas de la nature. Mais neanmoins on ne peut nier, qu’il n’y ait une si grande clarté dans les passages de l’Ecriture dont l’intelligence est necessaire au salut, qu’ils deviennent nettement intelligibles tant aux ignorans qu’aux sçavans, dés qu’on les medite avec une application favorisée du Saint Esprit ; et il ne faut pas que l’objection tant rebatuë de ceux de l’Eglise romaine touchant les versions, nous paroisse si considerable qu’elle nous fasse changer d’avis à l’égard de l’évidence de l’Ecriture dans les articles necessaires : car ce qu’ils disent, qu’on a besoin d’une autorité qui prononce qu’une version a été faite fidelement, ne vaut pas mieux que si dans un témoignage on ne se contentoit pas de la science, et / de la bonne foi des témoins, et qu’outre cela l’on demandast une autorité qui lui donnast de la force ; ce qui seroit si absurde que rien plus. D’où paroit manifestement, que puis qu’une traduction n’est qu’un témoignage rendu par des gens qui savent les langues sur la signification des termes, on n’a besoin pour la validité d’un tel témoignage que de l’habileté et de la sincerité des témoins ; de-sorte que pour s’asseurer de ce qu’ils déposent il n’est pas plus necessaire de savoir les langues, qu’il est necessaire pour ajoûter foi à un témoignage rendu sur des faits, d’y avoir été présent.

Les catholiques romains recourent aussi à la raison dans cette dispute, et disent que c’est faire injure à la providence et à la bonté de Dieu, que de soutenir qu’il n’a point mis sur la terre une autorité visible et infaillible, à la conduite de laquelle on se puisse abandonner avec une pleine certitude de n’être jamais trompé. Mais outre qu’en cela ils mesurent la providence de Dieu à leur petitesse, et l’accommodent à leurs desirs, ils se contredisent visiblement, puis qu’en fondant l’autorité de leur communion sur la providence, ils avoüent que cette grande autorité est un privilège du christianisme, et un bonheur des derniers temps. Est-ce donc que Dieu avoit abandonné le soin des hommes durant les siecles qui ont précedé la venuë de son fils ?

Mais voyons, je vous prie, de quelle maniere / ces Messieurs relevent ici les interêtes de la providence. Ils disent qu’il ne faut pas avoir une si mauvaise opinion de la bonté de nôtre Dieu, que de croire qu’il ait confié à la foiblesse de nôtre esprit la chose du monde qui nous importe le plus ; qu’il faut se persuader au contraire qu’il nous a laissé un tribunal infaillible qui nous montre le chemin de l’éternité, et nous délivre des importunités de la discussion, et du peril de l’égarement. Mais quand nous leur demandons, qu’il leur plaise de nous mener à ce tribunal, ils prennent le change, et nous adressent à deux autres guides, savoir à la raison et à l’Ecriture, afin qu’à force de consequences nous en tirions cette souveraine autorité, qu’ils disoient avoir été établie de Dieu non seulement pour nous épargner la fatigue du raisonnement, mais aussi pour ne nous pas abandonner à nos foiblesses dans un point de la derniere importance. Vit-on jamais une telle contradiction ? Mais encore, quelle est cette raison où ils nous renvoyent pour nous faire chercher ce grand conducteur qu’ils appellent l’autorité ? La voici : c’est qu’il semble que c’est faire une injure à la providence de Dieu, que de dire qu’il a commis le salut éternel des ames à l’examen et au jugement des hommes ; et cependant ces Messieurs ne disent-ils pas qu’il faut trouver l’autorité par les lumieres de la raison ? Quelle est aussi l’Ecriture à laquelle ils nous renvoyent ? Ce sont des livres qu’ils croyent n’avoir nulle autorité à nôtre égard, / que par l’autorité de l’Eglise. Or comme l’autorité de l’Eglise n’est pas encore reconnuë par le parti protestant, ne faut-il pas qu’ils reconnoissent qu’elle ne peut pas autoriser l’Ecriture à l’égard des protestans ? Et qu’on ne dise pas, que puis que les protestans reconnoissent l’autorité de l’Ecriture, cela suffit pour les convaincre de l’autorité de l’Eglise romaine par le témoignage de l’Ecriture ; car un argument qui n’est emprunté que de la concession d’un adversaire, peut bien servir à énerver une instance, mais il ne vaut rien pour prouver par le sentiment même de l’antagoniste la chose controversée.

De plus, les marques ausquelles on veut que les protestans reconnoissent l’autorité de l’Eglise romaine sont non seulement plus obscures que la chose qu’elles doivent indiquer, mais aussi tellement embarrassées, qu’on apprendroit plûtôt tous les arts et toutes les sciences, que l’on ne viendroit à bout de la vaste mer de ces signes.

Tout ceci fera voir, je m’asseure, qu’il n’est pas raisonnable de lâcher la bride aux soupçons, jusques à s’imaginer contre les regles de la vraisemblance et de la charité chrêtienne, que les protestans rejettent par obstination une autorité qui seroit un chemin bien court pour aller au ciel, si elle étoit bien prouvée. Car encore qu’ils ne doutent pas qu’il a semblé bon à Dieu de conduire les chrêtiens à la felicité du paradis par des routes mal-aisées, ils avoüent neanmoins que si c’etoit une / chose qui dépendist de nos souhaits, il n’y auroit rien de plus souhaitable que d’aller au ciel par un chemin semé de fleurs, et que d’être délivré de la peine de chercher la verité et de dompter sa concupiscence. Preuve invinsible que s’ils n’ont pas plus d’attachement à l’autorité de la communion de Rome, c’est seulement parce qu’on ne peut aimer sans connoître. Or avec tout ce grand éclat, et toute cette grande réputation qui accompagne l’Eglise romaine, il est juste de regarder son autorité comme une chose ensevelie, jusques à ce que Dieu la mette au grand jour par des miracles si forts, qu’il n’y ait qu’une obstination désesperée qui puisse les rejetter. Ce n’est pas d’un semblable crime qu’on peut faire des reproches aux protestans ; au contraire ils meritent des éloges, de ce qu’ils ont trop de soin de leur salut pour se vouloir fier à des guides qu’ils ne connoissent pas.

Je sai bien, Monsieur, que la multitude des sectes qui se trouvent parmi eux affoiblit extremement ce qu’ils disent de l’évidence des points necessaires. Car il faut avouër de bonne foi l’une ou l’autre de ces deux choses, ou que la connoissance des points necessaires n’est pas facile à acquerir, ou que les protestans se sont divisés entre eux pour des dogmes non necessaires. Pour moi j’aimerois mieux dire la derniere de ces deux choses, que d’abandonner les principes des réformés. Car c’est une verité si certaine, ou qu’on a raison de / souhaiter un tribunal qu’on ne trouvera jamais, qui prononce dans l’Eglise sur ce qu’il faut croire, ou que les choses necessaires au salut doivent être réduites à peu de points aisés à entendre [7] ; qu’il n’y a point de milieu à esperer dans une telle alternative.

Par les articles necessaires au salut je n’entens ici que ceux que tout le monde est obligé d’embrasser à peine d’être damné. Car comme la science des choses divines est fort étenduë, il est indubitable que ceux qui ont de l’esprit, du loisir et de l’étude, sont obligés d’en rechercher et d’en comprendre plus de parties que les ignorans et les hebetés, et ceux qui gagnent leur vie à la sueur de leur visage. L’abus que les premiers auront fait de leurs talens les soumettra sans doute à des peines que Dieu n’exigera point des autres. D’où s’ensuit évidemment, ce me semble, qu’en ce dernier sens les articles necessaires ne consistent pas dans un point indivisible, mais dans une certaine étenduë que Dieu seul connoit. On n’en peut pas dire autant des articles absolument necessaires.

Il faut prier le bon Dieu de flêchir le cœur des protestans, afin que se défaisant de toute partialité ils se reünissent, non pas dans la veuë de se rendre formidables à l’Eglise romaine par leur nombre et par l’union de leurs forces, mais plûtôt dans la pensée d’inspirer à cette Eglise un saint desir de s’associer un corps si considerable, et de / réduire tout le Christianisme dans une seule communion animée et gouvernée par un esprit de charité, et non pas par un esprit violent et tyrannique.

Vous voyez, Monsieur, combien la haine que j’ai toüjours euë pour la persecution de ceux qui ne suivent pas la religion dominante m’a écarté de mon chemin. Car vous remarquerez aisément, que je n’avois autre but que de vous écrire sur les derniers troubles d’Angleterre : mais la liaison des matieres m’ayant fourni l’occasion de me décharger le cœur, je n’ai pû la laisser échaper. Je suis vôtre tres-humble et tres obeissant serviteur, H. V. P.

A Londres le 1/12 septembre 1685.

 

POSTSCRIPTUM Monsieur,

En relisant ce que je viens de vous écrire, je me suis trouvé en peine comment vous recevriez ce que j’ai dit du roi de la Grande Bretagne : car quoi que je vous connoisse pour un homme tres-équitable, je crains que vous n’ayez quelque peine à digerer les loüanges que j’ai données à ce grand prince, de ce qu’il professe publiquement l’Eglise romaine. Mais pour moi quand je considere de plus prés la chose, tant s’en faut que je me repente de ce que j’ai dit, qu’au contraire je trouve que je devois dire d’avantage. Ce n’est pas qu’il n’y ait bien des erreurs dans l’Eglise romaine d’aujourd’hui ; mais elle ne me semble pas neanmoins si abominable, qu’un homme qui en fait profession de bonne foi, même dans des occasions perilleuses, ne puisse meriter à tout le moins (faites grace au mot de merite) quelque felicité temporelle pour cette fermeté d’ame et pour ce désinteressement qu’il a témoignés. Je vous avouë qu’une personne qui commet des crimes atroces et impies en suivant les instincts de sa conscience ne merite ni d’être loüé, ni d’être excusé : mais je dis que Dieu fait un si grand cas de l’attachement fidele aux inspirations de la con / science, qu’il le récompense souvent, à moins qu’il ne soit accompagné d’une infamie d’actions manifeste par les lumieres de la nature ; ce que l’on ne peut pas dire de la profession de l’Eglise romaine. Si l’on considere outre cela le dessein de laisser la religion publique en son état, on trouvera sans doute toutes ces choses belles et loüables, pourveu qu’on en sache juger équitablement. En verité on doit si peu craindre la religion de ce prince, que non seulement les grands du royaume et tous ceux qui sont dans les charges, mais aussi les particuliers de sens rassis se félicitent de l’avantage qu’a leur Eglise d’être aussi heureuse sous un prince catholique-romain, qu’elle l’ait jamais été sous les rois qui la professoient publiquement.

Je dois ajoûter quelque chose à ce que j’ai dit dans ma lettre contre les pernicieuses maximes et les faux remedes dont on se sert présentement pour faire des convertis. C’est que ces prétendus remedes émeuvent les passions, qui par leur tumulte empêchent l’entendement d’obeïr à la raison, lors qu’elle conseille de souffrir pour la verité. Je ne nie pas que la crainte et l’esperance servent à moderer plusieurs passions criminelles, parce que si elles s’emportent avec trop d’impetuosité, elles ont besoin du mouvement de quelques autres passions comme d’un frein qui les retienne. Telle est la disposition de nôtre machine ; il faut arrêter la fougue de nos passions, en y faisant diversion, c’est-à-di / re, qu’il faut les dompter les unes et les autres. C’est ainsi que la crainte des supplices et l’espoir des récompenses surmontent le déreiglement et l’impudicité des desirs, l’avarice et la prodigalité, lors que cette crainte et cette esperance excitent d’autres passions qui combattent celles-là avec avantage. Mais comme il faut faire taire les passions pour bien vaquer à la recherche de la verité, il est évident que tout ce qui fait pancher l’ame par son inclinaison naturelle du côté des plaisirs sensibles, la détourne de cet examen. Il faut quand on se met à examiner, se bien mettre dans l’esprit de ne souhaiter que le triomphe de la seule verité, même à nos dépens. Or le moyen d’esperer cela de ceux qui considerent la religion environnée d’objets de crainte et d’esperance, y ayant un parti qui promet les biens du monde, pendant que l’autre fait craindre les prisons et les supplices ?

Ce que j’ai dit que les chatimens que Dieu envoye servent bien à l’amendement des mœurs, mais non pas à la guerison des erreurs, est si veritable, que l’on peut dire que ces sortes d’adversités confirment l’homme dans ses fausses opinions. Car c’est assez la coutume que ceux qui ont été malades s’accusent eux-mêmes d’avoir negligé leur devoir, et on en voit beaucoup qui font des vœux pour recouvrer leur santé ; les catholiques payent religieusement à la Vierge ce qu’ils lui avoient promis dans leur maladie ; et les protestans sont plus / assidus au sermon quand ils sont gueris : mais vous ne voyez jamais, que ni les uns ni les autres au sortir d’une maladie ou d’une infortune changent de religion.

Quan[t] aux controverses qui divisent les protestans, je tiens pour tres veritable ce que j’en ai dit ; et quiconque en pesera l’importance comme il faut, verra clairement qu’elles ne meritent point qu’ils demeurent dans le schisme les uns à l’égard des autres. Combien est petit ce qui separe les lutheriens et les réformés ! Tout consiste presque dans la présence réelle du corps de Nôtre Seigneur au sacrement de l’Eucharistie ; ce qui est une controverse dont un homme désinteressé jugera facilement qu’il ne faut pas faire grand cas, puis qu’on est d’accord que le but de la Sainte Cene est de nous être une commemoration de la mort de Jesus Christ. La trans[s]ubstantiation des catholiques-romains est beaucoup plus éloignée de la doctrine des réformés : car encore que les lutheriens soient presque dans la même erreur, et peut-être même dans une plus grande, non seulement parce qu’ils détruisent la nature du corps de Jesus Christ, mais aussi parce qu’ils lui attribuent une préférence qui ne peut convenir qu’à un esprit infini ; toutefois les catholiques s’éloignent plus de l’institution de la Sainte Cene, soit en faisant adorer le pain de l’Eucharistie, soit en convertissant la commemoration de la mort du fils de Dieu en un sacrifice propitiatoire pour les vivans et pour les morts. / Quel petit sujet n’est-ce pas, que celui qui désunit dans ce Royaume d’Angleterre ceux qu’on nomme presbyteriens, d’avec l’Eglise anglicane ! Ce n’est que la difference de quelques ceremonies, et la forme du gouvernement ecclesiastique. Importe-t-il donc si fort de communier à genoux, ou assis à table tête nuë, pourveu que cette genuflexion ne soit qu’un signe de reverence, et non pas de l’adoration qui n’est deuë qu’au vrai Dieu ? Qu’importe-t-il que l’Eglise soit gouvernée par des evêques, ou par des prêtres, pourveu qu’elle le soit sans orgueil et sans tyrannie ?

Les controverses qui ont été débatuës en Hollande au commencement de ce siecle avec tant d’animosité sur la prédestination et sur la grace, et sur les dépendances de la grace, ont été si peu terminées, qu’elles n’ont pas même été assoupies, quoi qu’on les ait décidées dans le synode de Dordrecht [8]. Mais tous ceux qui aiment sincerement la paix plaignent le malheur de l’Eglise réformée dans ce schisme, et font des vœux ardens pour le retour de la concorde et de l’amitié fraternelle, dont il ne faut pas désesperer.

La reünion des catholiques et des protestans est beaucoup plus difficile, et c’est même désormais une chose presque désesperée. Il faudra tout-à-fait en désesperer, si ceux de l’Eglise romaine continüent d’agir comme ils font ; car la pa[i]x ne se pouvant faire aux conditions qu’ils proposent / d’un air trop imperieux, et comme s’ils traitoient en conquerans avec des peuples subjugués, chacun juge fort aisément du succés d’une telle pacification. Ils refusent de pacifier cette guerre de religion à des conditions raisonnables, et ils exigent de l’autre parti non seulement une chose injuste, mais qui n’est pas même en sa puissance, puis qu’ils ne veulent parler de paix qu’au cas que l’on souscrive sans exception à tous leurs dogmes. Les réformés ne doutent point que la trans[s]ubstantion (ce seul exemple servira pour tout le reste) ne soit un dogme non seulement opposé à l’Ecriture, mais aussi à toute raison. Selon leurs principes qui sont tres-vrais, la nature du corps consiste dans l’étenduë ; d’où il s’ensuit qu’il n’est pas moins contradictoire de se figurer un corps non étendu, que de se representer un homme sans corps ni ame, en quoi la nature humaine consiste. Ils ne croyent pas au reste que cette contradiction se puisse lever par la toute-puissance divine, qui est un refuge où l’Eglise romaine se jette en vain dans cette difficulté ; car la puissance de Dieu ne s’étend point au delà des choses qu’il conçoit comme possibles. Il est donc évident que tout ce que l’entendement divin connoit contraire à la nature des choses possibles ne peut pas être produit par son infinie puissance. Et en cela nous ne donnons point de bornes à une puissance qui n’en a pas ; nous disons seulement que la puissance divine ne tend point vers le neant. Nous distin- / guons le neant d’avec les êtres purement possibles ; car quoi qu’ils n’existent pas, ils ont neanmoins quelque essence. Ainsi Dieu ne peut pas faire qu’une chose faite ne soit pas, (il faut qu’on pardonne cette expression impropre ; c’est mal s’exprimer que de dire, Dieu ne peut pas faire ce qui n’est pas possible) ni qu’une chose soit et ne soit pas en même temps ; cela repugne à la nature divine elle-même : car puis que la nature de toutes les choses existentes dépend necessairement de la volonté divine, qui ne voit que c’est toute la même chose de dire qu’une chose est et n’est point en même temps, et de dire que Dieu veut et ne veut point la même chose en même temps ? C’est une manifeste contradiction, et c’est à cela que se doit réduire le dogme de l’Eglise romaine duquel il s’agit ici. En effet, la nature des choses ayant été ainsi ordonnée par la volonté de Dieu, que l’étenduë est une proprieté essentielle du corps, qui peut nier que si Dieu faisoit un corps sans étenduë, une même chose seroit et ne seroit pas en même temps, seroit corps et ne seroit pas corps, et qu’ainsi Dieu voudroit et ne voudroit pas la même chose en même temps ? Ce que je viens de dire touchant la volonté de Dieu est pour ceux, qui n’affirmant pas qu’avant l’établissement de la nature des choses Dieu auroit pû créer le corps sans étenduë, n’osent pourtant le nier, de crainte de faire tort à la puissance divine, qui a précedé dans l’ordre de la nature et la création, et / le decret éternel de la création. Mais quand on y prend bien garde, on ne doute point qu’il n’y ait des idées éternelles des choses, ou des verités éternelles qui ne dépendent pas de Dieu, ainsi que l’existence des choses créées dépend de sa volonté comme de sa cause unique et perpetuelle [9]. D’où il s’ensuit que cette proposition, La nature du corps consiste dans l’étenduë, devant passer pour une verité éternelle, Dieu n’a pû créer le corps sans étenduë ; car aprés s’être déterminé à produire l’Univers, il n’a pû faire les choses que selon leurs idées éternelles comme sur autant de patrons et d’originaux.

Mais où tend tout ceci ? Uniquement à faire voir aux catholiques savans et moderés, dont plusieurs déplorent la dureté que l’on a pour les pauvres réformés [10], qu’il est inouï que la seule voye de pacification qu’on laisse de reste soit de renoncer au bon sens, et qu’à moins de cela il ne faille jamais prétendre aux bonnes graces de la communion de Rome. Car je vous demande, Monsieur, à vous qui souhaitez ardemment la paix des chrêtiens, si les protestans peuvent en bonne conscience negotier leur retour dans cette Eglise, par la profession des choses qu’ils condamnent de fausseté dans le tribunal que ces pauvres persecutés portent toujours avec eux ; à qui même dans la païs de leur naissance la mort seroit un grand bien, et la vie est un supplice. Je vous demande, dis-je, Monsieur, si les protes / tans peuvent sans honte et sans infamie, et ce qui est encore redoutable, sans le mépris du grand Dieu, retourner dans la communion romaine à ce prix-là ? Quoi donc ! Ne reste-t-il aucune voye de paix ? Il en reste assûrément une, qui est la tolerance de tous les dogmes qui ne renversent pas le fondement du salut. Y a-t-il donc quelques doctrines dans cette Eglise-là qui ayent donné lieu à la rupture, et qui soient pourtant supportables ? Sans doute ; et il me semble même qu’il y en a plusieurs, moyennant qu’on les repurgeast des ordures de superstition dont elles étoient couvertes lors qu’on commença de réformer le christianisme, et qui font encore horreur dans certain païs. Mais comme jamais on ne doit s’attendre à un support mutuel, tandis que les catholiques ne tolereront que les dogmes sur lesquels leur Eglise n’a rien prononcé ; cette Eglise, dis-je, à laquelle ils prétendent que tout le monde doit obeïr, et qui a décidé dans le concile de Trente tous les points qui ont donné lieu au schisme ; c’est en vain que l’on parle de reünion. Les parties sont séparées par des espaces immenses ; les catholiques ont fermement résolu de ne s’avancer point d’un seul pas ; et les protestans ne sont pas moins résolus de ne pas faire tout le chemin à leur damnation éternelle, comme ils disent, et de ne pas retourner dans le lieu d’où ils se plaignent qu’on les a chassés en la personne de leurs ayeux. Je suis tout de nouveau vôtre, etc.

Notes :

[1] Bayle fait l’éloge de Paets dans les NRL à la fin de son compte rendu de De nuperis Angliae motibus Epistola (octobre 1685, art. II ; article annoncé dès septembre 1685, cat. art. 10.). Parlant de ses lettres publiées, qu’il qualifie de « beaux monumens de son éloquence et de la solidité de son esprit », le journaliste ajoute à propos de son patron : « Il auroit pû très-facilement en produire de beaucoup plus considérables s’il avoit voulu devenir auteur ; car il étoit grand théologien, grand jurisconsulte, grand politique et grand philosophe ; il concevoit les choses fort heureusement, et il les aprofondissoit d’une maniere surprenante. Jamais homme ne raisonna plus fortement ni ne donna un tour plus majestueux à ce qu’il avoit à dire ; mais il étoit né pour de plus grandes occupations que pour celle d’être auteur. L’ambassade extraordinaire d’Espagne qu’il soûtint si avantageusement pour sa patrie consternée des grands progrès de la France, a fait connoître ce qu’il pouvoit dans les affaires d’Etat. Quelle perte qu’un si grand homme n’ait pas vêcu davantage ! A peine avoit-il atteint 55 ans lorsqu’il mourut le 8 d’octobre de la présente année 1685 ; aussi recommandable par son intrepidité, par sa probité, par sa générosité, par sa bonne foi et par toutes les autres qualitez qui font l’honnête homme, que par son grand esprit et par sa profonde érudition. C’est comme journaliste dans la République des Lettres que je suis obligé de parler ainsi. Mais que n’aurois-je pas à dire, si je parlois selon les sentimens de reconnoissance dont je suis tout penetré pour les bienfaits que j’ai reçûs de cet illustre defunt ? »

[2] Par cette allusion à la prise de pouvoir par Cromwell et les puritains, Paets dénonce le fanatisme et le recours aux armes, que ce soit pour imposer une religion ou pour résister à l’autorité politique ; il préconise la tolérance et s’oppose, déjà à cette date, à l’ambition, qui allait être celle des Orangistes, de chasser Jacques II du trône d’Angleterre sous prétexte de religion. Un peu plus loin, Paets invoquera le comportement des premiers chrétiens comme modèle de conduite pour les citoyens persécutés en raison de leur foi religieuse. Ainsi, cette lettre porte sur certains des thèmes essentiels de la Lettre d’un nouveau converti et de l’ Avis aux réfugiés, dont l’attribution à Bayle paraît désormais certaine : voir l’édition critique établie par G. Mori (Paris 2007).

[3] Sur James Scott, duc de Monmouth, fils naturel de Charles II et de Lucy Walter, qui avait récemment débarqué en Angleterre avec l’intention de se substituer à Jacques II Stuart, voir Lettres 176, n.13, 435, n.3, et 446, n.10.

[4] Allusion à une réflexion de Montaigne sur le statut de la coutume, résumée dans le formule : « Nous sommes chrestiens au mesme titre que nous sommes Allemands ou Périgordins » ( Essais, II,12, in fine), et reprise par Pascal : « La coutume est une seconde nature… » et « Qui s’accoutume à la foi la croit... » ( Pensées, éd. Paris 1678, XXV,17 ; éd. Ph. Sellier et G. Ferreyrolles (Paris 2000), n°159 et 680).

[5] Allusion à la controverse entre Pierre Nicole et Jean Claude sur le statut de la raison et de l’autorité comme fondement de la foi : leurs ouvrages avaient fait l’objet d’un compte rendu substantiel dans les NRL, novembre 1684, art. I ; voir Lettres 320, n.22, 338, n.9, 403, n.2, et 404.

[6] « de question » : c’est à dire « en question ».

[7] L’alternative posée par Paets revient à dire que soit l’Église exerce une autorité légitime en décidant et en imposant aux croyants le contenu de la doctrine – c’est la position catholique –, soit les croyants sont en mesure de comprendre ce contenu, et leur adhésion constitue l’Église – c’est la position protestante. Mais, selon la logique de cette seconde position, la doctrine doit être accessible à tous. Les sophistications théologiques ne sont pas de mise, sans quoi il faudrait recevoir une formation spécifique avant de pouvoir être sauvé : c’est l’objection que les controversistes catholiques opposent à la « voie d’examen » (voir Bayle, DHC, « Nicolle », rem. C et « Pellisson », rem. D). Plusieurs tentatives ont été faites en vue de réduire le nombre des articles de foi nécessaires au salut. La plus retentissante, dans le protestantisme réformé francophone, avait été celle d’ Isaac d’Huisseau, qui prônait la « réunion du christianisme » (1670) et ambitionnait par conséquent une réconciliation doctrinale qui dépassât le seul camp protestant. Quels qu’aient été les défauts de cet essai et malgré l’accueil très hostile qu’il reçut – voir Lettre 10, p.33-34 et n.33 –, Paets défend lui aussi l’idée que le principe protestant implique nécessairement la simplicité doctrinale, tandis que la logique catholique s’accommode de l’adjonction et de la complexification des dogmes. La critique du camp protestant à laquelle il se livre est donc claire : les divisions qui l’affectent proviennent de son incapacité à faire la part entre ce qui est nécessaire au salut et ce qui est superflu ; en s’en montrant incapable, le protestantisme s’est en quelque sorte catholicisé.

[8] Au synode de Dordrecht (1618-1619), la position théologique défendue par les arminiens ou remontrants – leur thèse principale étant que la grâce est proposée à tous les hommes – avait été condamnée par les gomaristes ou contre-remontrants. Dès lors, l’orthodoxie calviniste consistait à soutenir que le salut ne pouvait en aucun cas dépendre de la volonté humaine, et que la grâce divine était irrésistible et inamissible.

[9] Le rationalisme arminien de Paets l’incite à assumer cette conséquence, que Bayle désignera comme une « espèce de fatum » qui découle du rationalisme moral de Malebranche et qui marque sa rupture avec la doctrine cartésienne de la création des vérités éternelles : « S’il y a des propositions d’une éternelle vérité qui sont telles de leur nature , et non point par l’institution de Dieu, si elles ne sont point véritables par un décret libre de sa volonté, mais si au contraire il les a connuës nécessairement véritables, parce que telle était leur nature, voilà une espèce de fatum auquel il est assujetti, voilà une nécessité naturelle absolument insurmontable. » ( CPD, §114). Voir J.-J. Bouchardy, Pierre Bayle. La nature et la « nature des choses » (Paris 2001), et G. Mori, Bayle philosophe, p.139-149, 223-229.

[10] Les « catholiques savants et modérés » : Paets définit assez bien le public auquel Bayle s’adresse dans ses propres écrits de controverse, visant à inciter les « honnêtes gens » à récuser la politique de répression exercée à l’égard des huguenots : voir, en particulier, Ce que c’est que la France toute catholique sous le règne de Louis le Grand, éd. E. Labrousse (Paris 1973).

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