Lettre 468 : Anonyme à Pierre Bayle

• A Bourdeaux le 22 septembre 1685

Monsieur,

J’ai satisfait, Monsieur, à la priere que vous m’aviez faite touchant le ministre du Carla [1]. Je l’ai recommandé à M. le major du Château-Trompette [2] qui en a tous les soins possibles. Il a été fort malade, on lui avoit donné une garde ; un médecin [3] de cette ville nouvellement converti lui a rendu plusieurs visites : vous pouvez être assuré qu’il ne manque de rien, et que M. le major qui a dîné aujourd’hui ici chez M. l’ archevêque [4], m’a promis qu’il en aura un soin tout particulier.

Nous souhaiterions fort qu’il voulût se convertir, et nous y allons travailler de notre mieux. Vous devriez aussi, Monsieur, songer à mettre votre salut en sureté, et ne pas attendre des derniers à rentrer dans l’Eglise de vos peres ; toute la Basse Guienne, et le nombre des nouveaux Convertis s’est convertie dans la seule Intendance de M. de Ris monte bien à 200 mille [5]. M. le duc de Duras a fait abjurer toutes ses terres [6], et partira mardi prochain pour s’en retourner à la Cour. J’aurai l’honneur de l’aller voir demain à Duras, et je le prierai de se souvenir de la priere que vous lui avez faite [7]. Croïez-moi encore une fois, convertissez-vous, et en procurant le salut de votre ame tâchez de ménager la consideration du R.P. confesseur. Adieu, mon cher Monsieur, je souhaite de toute mon ame que Dieu touche votre cœur et votre esprit [8]. •

Notes :

[1] Bayle a donc écrit à ce catholique anonyme à Bordeaux en lui demandant de prendre des nouvelles de Jacob, son frère emprisonné au Château Trompette. Cette lettre de Bayle est perdue.

[2] D’après le certificat de décès de Jacob qu’il établit début janvier 1686, le major du Château-Trompette se nomme Du Vivière : « Nous major et commandant au Chasteau Trompette et forts de Bordeaux certifions que le sieur Jacob Baille ministre du Carlat est mort dans les prisons de cette place, en foy de quoy j’ay delivré le present certificat pour valloir et servir qu’il apartiendra. Fait au dit Chasteau Trompette ce 7 e janvier 1686 [signé] Du Viviere. » (BPF ms 715/44.)

[3] On pourrait penser que ce médecin est J.C. Lahire, qui écrira à Bayle le 24 novembre pour rendre compte des soins qu’il a donnés à Jacob au Château-Trompette : voir Lettre 485 ; cependant l’orthographe de la lettre de Lahire semble exclure cette hypothèse, auquel cas l’identité du médecin nous reste inconnue.

[4] Louis d’Anglure de Bourlemont († 1697) était archevêque de Bordeaux depuis 1680 : voir A. Leroux, Les religionnaires de Bordeaux, de 1685 à 1802 (Bordeaux 1920), p.24.

[5] La Basse-Guyenne était jusqu’au début des années 1680 l’une des plus importantes provinces synodales réformées en nombre de fidèles. Au début de ses Réflexions sur la cruelle persécution que souffre l’Eglise réformée de France (1685, 12°) – sur cet ouvrage, voir Lettre 486, n.11 –, Jurieu a publié une lettre d’un témoin des conversions obtenues grâce à la pression des troupes au Fleix, à Montcaret, Gensac, Castillon, Coutras, Libourne, Sainte-Foy et Bergerac (voir p.71-75). Charles de Faucon de Ris, maître des requêtes, était intendant à Bordeaux de décembre 1678 à juin 1686 : voir A.-M. de Boislile (éd.), Correspondance des contrôleurs généraux des finances avec les intendants des provinces (Paris 1874), i.11ss, 678.

[6] Jacques-Henri de Durfort (1625-1704), neveu de Turenne, fut marquis puis duc de Duras, et maréchal de France depuis 1675. Il s’était converti, mais appartenait à une famille protestante ; en outre, il avait épousé en 1668 Marguerite, fille du duc Charles de Ventadour, qui descendait de la dynastie des Lévis : cette alliance avec une famille historique du Pays de Foix a pu servir à Bayle de prétexte pour supplier le duc de Duras d’intervenir en faveur de son frère. Quelques informations relatives aux conversions dans la vallée de la Dordogne en 1685 ont été rassemblées par J. Vircoulon, qui montre, dans « La Révocation de l’édit de Nantes en Pays foyen », étude dactylographiée (BPF P.2338/B-1985), que les protestants de Sainte-Foy abjurèrent le 26 août 1685 et que leur décision fit tache d’huile dans la vallée de la Dordogne. Voir aussi J. Valette, « Protestants et catholiques en pays foyen », Revue de l’Agenais 113 (1986), p.217-224.

[7] La lettre que Bayle a adressée au duc de Duras n’a pas été conservée.

[8] Son correspondant insinue que, si Bayle se convertissait, il aurait accès au confesseur du roi (le Père de La Chaize : voir Lettre 455, n.14), qui reste sourd à sa requête. Comme le remarquera Janiçon a posteriori, « il n’a même pas daigné répondre au billet que vous lui écrivites au sujet de M. votre frère » (22 juillet 1686). L’amertume que Bayle put ressentir à la lecture de telles exhortations à une abjuration intéressée, politique et hypocrite, s’exprime parfaitement dans l’ironie de La France toute catholique : « Au reste, Monsieur, je vous suis très-obligé des souhaits que vous faites pour ma conversion : je ne saurois mieux vous en témoigner ma reconnaissance qu’en faisant des vœux pour la vôtre. Je voudrois de tout mon cœur que Dieu vous fît la grace de réconnoître les érreurs de votre Eglise, et vous inspirât le courage de rénoncer à vôtre patrie et à vos bénéfices, pour venir dans notre communion, où vous ne trouveriez pas à la vérité les mêmes douceurs terrestres que vous possedez en France, mais vous possederiez la saine doctrine, le plus-precieux thresor de tous, quoi qu’ordinairement et par une sage institution de la providence, ce soit le chemin de l’incommodité temporelle. Comme il n’y a que Dieu qui puisse rompre vos engagemens, je vous récommande à sa sainte miséricorde. » (éd. E. Labrousse, p. 84-85).

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