Lettre 47 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

[Coppet, le 23 mars 1674]
Pour m[on] t[res] c[her] f[rere],

Je veux aussi rafraichir la datte de celle q[ue] je vous ecrivois l’année passée [1]. Si je n’avois peur de me dedire, je vous dirois à vous à qui je puis parler bien franchement que je ne voi point de moyen que je puisse subsister avec tant soit peu d’ honneteté*, si vous n’y contribuez de quelque chose nonobstant la guerre et la grele. Je voudrois bien savoir quelles seront vos reflexions lors que vous apprendrez le dessein que j’ay de repasser en France [2], car comme je defere beaucoup à vos lumieres, je pourrois prendre mes mesures selon vos raisons, au lieu que si vous perseverez dans cette negligence de m’ecrire dont vous n’avez voulu jamais demordre quelque souvent que je m’en sois plaint, il ne sera plus tems de me faire des remontrances

Tecum prius ergo voluta

Hæc animo ante tubas : galeatum sero duelli

Pænitat Juven[alis] [3]

Je vous avoüe que je ne me saurois payer de cette raison, que vous ne trouvez point de commodité* pour m’ecrire, cela etoit bon, sous votre support*, du tems des arbaletes, mais à cette heure que tout fourmille de postes, de messageries, de diligences, de chasse- marées* etc. il est aussi aisé d’envoyer des lettres, que de les ecrire. Est ce que vous ne connoissez pas quelque miserable marchant qui en connoisse un à Lyon ? Car cela suffit, n’y ay[ant] point de marchand de Lyon qui ne puisse 2 fois la semaine envoyer icy ce qu’il luy plait. Mais j’ay tort d’insulter à votre pays. Il faut l’excepter de la regle generale,• car pour y avoir des nouvelles de Thoulouze qui n’en est qu’à cent pas [4], je me souviens qu’il faloit attendre la saison des cailles, que ceux qui les apportent vendre, y vont et en reviennent souvent…

Cette campagne sera fort memorable, si la conjecture de quelques politiques a lieu. On ne s’attend pas à moins qu’à voir les Hollandois, Espagnols et Allemans partager entr’eux la France à 3 coups de déz [5]. Je croi pour moi qu’ils n’en seront pas à la peine*, et que ce n’est pas un morceau qui se prenne comme cela. Mandez moi ce qui se fera en Catalogne [6] car asseurement vous aurez des gens de votre connoissance qui iront en Roussillon, et qui s’en reviendront à la fin de la campagne, et alors vous en aprendront des particularitez. Il ne faut pas un moindre espace de tems ches vous pour savoir les plus fameux evenemens, c’est pourquoi je ne vous demande [la] gazette des exploits de la Catalogne que pour ce tems là. L’inconstance des Anglois qui viennent [de] s’accorder avec la Hollande, sans avoir dit un mot sur les interets de notre Roy [7], est un terrible coup [d’ ]estramacon*. Dieu les garde d’en venir jusqu’à l’offensive. Mr de Ruvigni ambass[adeur] en Angleterre [8], en est venu à des reproches sanglans contre S[a] M[ajesté] Britannique.

Notes :

[1] Il s’agit de la Lettre 37.

[2] Voir Lettre 41, p.238 et n.2, et Lettre 46, p.250.

[3] Juvénal, Satires, i.168-70 : « Réfléchis bien à tout cela avant le signal de la trompette ; casque en tête, il est trop tard pour ne plus vouloir se battre. »

[4] Formule imagée : en fait, Toulouse est à environ 90 kms du Carla.

[5] Bayle se fait ici ironiquement l’écho des pamphlets de Hollande et sans doute aussi des conversations à Coppet : les difficultés que promettaient à la France la défection anglaise et la coalition européenne à son encontre semblaient autoriser l’optimisme chez ses adversaires.

[6] L’Espagne étant entrée en guerre, la France tenta de l’attaquer en Catalogne, mais ce théâtre d’opérations militaires demeura très secondaire.

[7] L’Angleterre avait fait la paix avec les Provinces-Unies en février 1674 (traité de Westminster) : la guerre était devenue européenne et l’alliance de l’Espagne avec les Provinces-Unies aurait cruellement nui au commerce britannique, si les ports péninsulaires lui avaient été interdits. De toute façon, dès le début de la guerre de Hollande, un secteur important de l’opinion anglaise déplorait les complaisances de Charles II pour Louis XIV.

[8] Henri de Massue, marquis de Ruvigny (1610-1689), député général des Eglises réformées auprès du roi depuis 1653, après une carrière militaire brillante, fut chargé à plusieurs reprises de missions diplomatiques à Londres, où ses relations de parenté avec les Southampton, les Russell et les Vaughan lui furent fort utiles. En 1669 Ruvigny réussit à rompre la Triple Alliance entre la Grande Bretagne, les Provinces-Unies et la Suède. Il devait retourner en Angleterre en 1675 et 1676 et servir la politique de Louis XIV, non sans inquiéter certains huguenots. Il resta cependant fidèle à la foi réformée et – grâce très exceptionnelle – le roi lui permit de s’établir en Angleterre après la Révocation. Il devait transmettre la députation générale des Eglises réformées à son fils Henri (1648-1720) en 1678 ; ce dernier se réfugia comme son père en Angleterre, où l’attendait une belle carrière militaire : voir S. Deyon, Du loyalisme au refus. Les protestants français et leur député général entre la Fronde et la Révocation (Lille 1976).

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