Lettre 471 : Antoine Arnauld à Pierre Bayle

[Bruxelles, septembre 1685]

•Avis à l’auteur des Nouvelles de la Republique des lettres [1]

Comme il paroist, Monsieur, que vous ne trouvez pas mauvais que l’on vous avertisse des choses contraires à la verité ou à l’equité qui vous pourroient estre echappées en ecrivant vos Nouvelles, et qu’en diverses occasions vous avez reconnu que vous vous estiez trompé, j’ay cru que vous ne prendriez pas en mauvaise part que je vous parlasse de deux choses qui ne me paroissent pas justes dans le jugement que vous avez fait du premier livre de M. Arnauld contre le systeme du P[ère] Malebranche [2].

1.

La premiere est ce que vous dites en la page 860.

« L’auteur monstre que le nouveau systeme est sujet aux memes inconveniens et à de plus grands, et par occasion il explique en quelle façon on peut aimer et craindre les creatures. Il y a beaucoup d’apparence que la plus part des lecteurs trouveront fort evident ce que l’on dit icy et bien plus raisonnable, que la longue dispute où M. Arnauld est entré touchant ce que le P[ère] Malebranche avoit dit du plaisir des sens. »

Vous louez un endroit de ce livre pour en blâmer un autre comme peu raisonnable. Mais ce que vous ajoutez est beaucoup plus offensant, puis que vous y faites assez entendre que ce docteur peut estre soubçonné d’avoir voulu chiquaner son adversaire afin de le rendre suspect du costé de la morale, ce qui seroit contraire au serment de bonne foy qu’il a fait dans la preface de son livre.

« Mais ceux, dites vous, qui auront tant soit peu compris la doctrine du P[ère] Malebranche s’estonneront sans doute qu’on luy en fasse des affaires, et s’ils ne se souviennent pas du • serment de bonne foy que M. Arnauld vient de prester dans la preface de ce dernier livre, ils croiront qu’il a fait des chiquanes à son adversaire, afin de le rendre suspect du costé de la morale. »

Je ne scay, Monsieur, si vous aviez bien pensé, qu’on ne peut rien faire de plus offensant contre un prestre et un docteur qui n’est pas en réputation de n’avoir point de crainte de Dieu, que d’en donner cette idée, que dans un / meme livre où il fait un serment de bonne foy, il le viole en employant des chiquanes pour rendre son adversaire suspect d’avoir une mechante morale. Mais il est bien facile de vous faire voir, qu’il n’y a rien de plus mal fondé que tout cela.

1. Ce n’est pas chiquaner son adversaire que de rapporter tres fidellement un point de sa doctrine qui regarde la matiere la plus importante de toute la morale et de prendre un soin tout particulier d’y joindre toutes les explications et les limitations qu’il y joint en divers endroits et principalement celles qui pourroient rendre sa doctrine plus pausible. Or c’est ce qu’a fait M. Arnauld en reduisant à cinq propositions tout ce qu’a dit le P[ere] Malebranche sur les plaisirs des sens : dont la 3 e est Qu’il faut fuir ces plaisirs quoy qu’ils nous rendent heureux.

2. Ce n’est point l’avoir voulu chiquaner, et luy faire un mechant procés, que d’avoir remarqué comme fait M. Arnauld que cette proposition Les plaisirs des sens rendent heureux ceux qui en jouissent peut estre prise en deux manieres : ou selon les idées populaires selon lesquelles on tient pour heureux ceux qui sont contens, parce qu’eux memes se croyent heureux : ou selon la verité reconnue par tous les philosophes mesmes payens selon laquelle on n’appelle bonheur que la jouissance du souverain bien dont la principale proprieté est d’estre desiré pour luy meme : quod est propter se expetendum [3], et d’avoir declaré que ce n’est point dans le premier sens qu’il combattoit cette proposition, mais seulement dans le second, l’ auteur qu’il refutoit faisant profession de parler exactement sans s’arrester aux prejugez vulgaires. Outre que ce seroit une étrange confusion dans la morale, lorsqu’on la traite en philosophe dans des livres dogmatiques, et non pas en orateur dans des discours populaires, que de changer les notions des principales choses qui s’y traitent en prennant les termes les plus communs tels qu’est celuy de bonheur ou de ce qui rend heureux en des sens esloignez dans lesquels aucun philosophe ne les auroit jamais pris.

3. Ce n’est pas avoir eu dessein de luy faire des affaires malapropos que de faire un chapitre expres où on rapporte diverses raisons qui ont empesché qu’on n’explique cette proposition les plaisirs des sens rendent heureux ceux qui en jouissent d’une maniere plus favorable et moins choquante comme on l’auroit bien voulu. Je veux croire que vous ne vous estes pas souvenu de ce chapitre lors que vous avez porté un jugement si desavantageux de cet endroit du livre de M. Arnauld. Si vous vous en estiez souvenu, il n’y auroit pas eu de bonne foy de le dissimuler. Car si ces raisons sont bonnes il falloit s’y rendre : et / si elles ne vous paroissoient pas bonnes, vous deviez monstrer en quoy elles ne valloient rien : ce qu’on ne croit pas qui vous fust facile, n’y ayant rien ce semble de plus clair, et de plus convainquant, et sur tout la derniere.

4. Ce n’est pas vouloir rendre un auteur suspect d’avoir une mechante morale, que de reconnoitre qu’il recommande fort de fuir les plaisirs des sens quoy qu’on luy represente en meme temps que ce n’est pas un bon moyen de porter à les fuir, que de dire tant de fois qu’ils rendent heureux ceux qui en jouissent. Souvenez vous de ce que dans vos Nouvelles du mois de septembre de l’année derniere, en parlant de la Defense de M. Arnauld vous avez reconnu comme une doctrine fort sensée, que ce n’est point blesser l’amitié, que de se servir pour combattre les sentimens d’un amy que l’on croit faux, de cette sorte de preuves qu’on appelle dans l’ecole per reductionem ad absurdum [4] : parce que ces argumens ne consistent pas à tirer une absurdité de la doctrine que l’on combat, en attribuant cette absurdité à celuy contre qui l’on dispute mais en esperant au contraire que la vue de cette absurdité que l’on fait voir estre une suite de son opinion l’obligera de demeurer d’accord que son opinion est insoutenable. Or c’est tout ce que fait M. Arnauld en combattant cette proposition du P[ere] Malebranche, Que les plaisirs des sens rendent heureux ceux qui en jouissent, par les mauvaises suites qu’elle peut avoir. Il ne luy attribue pas les mauvaises suites, il suppose au contraire qu’il est fort esloigné de les approuver, et c’est pour cela qu’il les luy fait envisager afin que l’esloignement qu’il en a luy fasse abandonner un sentiment qui pourroit naturellement causer de fort mauvais effets : on peut voir que c’est ainsy qu’il en parle dans l’examen de la 3. proposition touchant les plaisirs des sens depuis la page 445 jusque à la p. 450. Il n’y a donc pas la moindre ombre d’equité d’insinuer au monde que M. Arnauld contre le serment de bonne foy qu’il a fait dans sa preface a fait des chiquanes au P[ere] Malebranche, afin de le rendre suspect du costé de la morale.

En voyla assez, Monsieur, pour ce qui regarde la bonne foy et la sincerité de M. Arnauld. Mais pour ce que vous dites d’abord que cet endroit de son livre ne paroistra pas au lecteur si raisonnable[,] que les autres, je doute que le public soit de vôtre avis et si on ne jugera pas au contraire qu’il n’y en a gueres où ce docteur raisonne plus solidement et plus juste. Pour en convenir il y a icy deux questions qu’il ne faut pas confondre. L’une s’il a bien pris le sens de son adversaire. L’autre si dans le sens qu’il l’a pris il l’a bien refuté. Il a representé dans le ch[apitre] 22 les raisons qui l’ont empesché de le prendre dans / un sens plus favorable. Il faut avoir refuté ce ch[apitre] pour le condamner sur ce point de fait. Mais quand on voudroit douter du fait, on ne peut douter qu’il n’ait prouvé d’une maniere tres convaincante que prennant le mot de bonheur, comme on le doit prendre dans la morale selon tous les philosophes ce ne soit un paradoxe insoutenable, de vouloir qu’on soit heureux en jouissant des plaisirs des sens.

Je vous prie aussy, Monsieur, de remarquer que des cinq propositions auxquelles M. Arnauld a reduit toute la doctrine du P[ere] Malebranche touchant les plaisirs des sens, il y en a trois, la 2. la 4. et la 5. qui sont independantes de la question de fait, c’est à dire à l’égard desquelles on ne peut pas feindre qu’il n’ait pas combattu le vray sentiment du P[ere] Malebranche. Afin donc que ce que vous dites generalement soit vray, que ce qu’a dit M. Arnauld pour refuter la doctrine de cet auteur touchant les plaisirs des sens n’est ni evident ni raisonnable, il faudroit que votre censure s’estendit aussy à ce qu’il a dit sur ces trois propositions. Or on vous croit trop equitable pour ne pas changer de sentiment quand vous l’aurez examiné de nouveau : car on est persuadé que tous les habiles gens jugeront qu’il n’y a rien dans tout le livre de plus raisonnable et de plus evident que la refutation de ces trois points.

On espere aussy que vous reconnoistrez apres y avoir pensé davantage, que ce que vous avez trouvé de plus plausible pour defendre la doctrine du P[ere] Malebranche sur cette matiere n’est point solide.

Ce n’est point une preuve ce que vous dites d’abord : « car enfin il • est aisé de connoitre qu’il n’y a rien de plus innocent et de plus certain que de dire que tout plaisir rend heureux celuy qui en jouit pour le temps qu’il en jouit ; et que neanmoins il faut fuir les plaisirs qui vous attachent au corps. » Ce n’est que la proposition que vous avez à prouver. La preuve ne peut donc commencer qu’à ce que vous dites ensuite.

« S’imagine-t-on, dites vous, qu’en disant aux voluptueux, que les plaisirs où ils se plongent, sont un mal, un supplice, un malheur insupportable non seulement à cause des suites, mais aussy pour le temps où ils les goutent, on les obligera à les detester. Bagatelles. Ils prendront un tel discours, pour un paradoxe ridicule, et pour une pensée outrée d’un homme entesté qui s’imagine fierement* qu’on deferera plus à ses paroles qu’à l’experience. Le plus sur est d’avouer aux gens qu’ils sont heureux pendant qu’ils ont du plaisir ».

Je suis surpris Monsieur qu’ayant la reputation d’estre bon philosophe, vous aiez crû pouvoir rien prouver par une si fausse alternative. Car croiez vous / qu’il n’y ait point de milieu, entre ce qui nous rend heureux, et ce qui est un mal, un supplice, un malheur épouvantable. Si cela estoit, on pourroit prouver par là que le sommeil rend heureux celuy qui dort, et d’autant plus heureux qu’il dort plus profondement. Car on pourra refuter celuy qui n’en voudroit pas demeurer d’accord par un discours semblable au vôtre. S’imagine-t-on qu’en disant à ceux qui aiment à dormir, que le sommeil est un mal, un supplice, un malheur épouvantable, on les portera à ne plus vouloir tant dormir[?] Bagatelles. Ils prendront un tel discours pour une pensée outrée d’un homme entesté qui s’imagine fierement qu’on deferera plus à ses parolles qu’à l’experience. Que diriez vous, Monsieur, à un homme qui vous parleroit de la sorte pour vous persuader que le sommeil est le souverain bien de l’homme et qu’un homme est heureux tant qu’il dort ? Ne seriez vous pas obligé de luy representer que c’est abuser du mot de bonheur, que de vouloir que le sommeil nous rende heureux, mais qu’il ne s’ensuit pas, que s’il ne nous rend pas heureux ce doit estre un mal, supplice, un malheur épouvantable. Qu’au contraire quand il n’est pas excessif, c’est un moyen innocent de conserver notre corps : d’où il s’ensuit egalement, et que ce n’est point un mal ni un supplice, et que ce n’est point aussy ce qui nous rend heureux : puisque c’est renverser les premiers principes de la morale que de mettre notre bonheur dans ce qui n’est qu’un moyen que nous ne devons point desirer pour soy meme, comme M. Arnauld l’a monstré dans le 21. chapitre par le consentement de tous les philosophes et payens et chrestiens. Or il en est de meme des plaisirs des sens. Ce ne sont que des moyens dont il nous est permis d’user pour la conservation de notre corps, utentis modestia non amantis affectu, comme dit s[aint] Augustin [5]. Et par consequent ce seroit en effet une extravagance de dire à un voluptueux que ces plaisirs sont un mal, un supplice, un malheur epouvantable. Mais ce n’en seroit pas une moindre de s’imaginer qu’il n’y a point de milieu entre leur dire que c’est un mal et un supplice, et leur avouer que c’est leur vray bien qui les rend heureux tant qu’ils en jouissent.

« Mais apres cet aveu, dites vous, on luy representera que s’il n’y renonce ce bonheur present • le damnera. » Vous croira-t-il, apres que vous luy aurez avoué, que le bonheur qu’il ressent en jouissant des plaisirs des sens est un veritable bonheur ? Ne vous pourra-t-il pas dire : l’ auteur que vous defendez ne demeure-t-il pas d’accord que nous tenons de Dieu / l’inclination que nous avons de vouloir estre heureux, • et que nous le voulons estre invinciblement ? Pourquoy donc Dieu me damneroit-il pour avoir suivi cette inclination qu’il m’a luy meme donnée ? Car vous ne pouvez plus luy dire : que l’inclination que nous avons vient de Dieu, mais que nous en abusons, lors que nous mettons le bonheur où il n’est pas. Vous vous estes osté cette reponse en luy avouant que ce n’est point seulement un bonheur imaginaire, mais un vray bonheur que celuy que l’on ressent en jouissant des plaisirs des sens [6].

Mais que ferez vous de plus si vous avez à faire à un jeune debauché qui soit assez malheureux pour ne point croire d’autre vie que celle-cy ? Il prendra pour se confirmer dans la vie qu’il • meine, l’aveu que vous luy aurez fait de son bonheur present et il ne sera point touché de ce que vous luy pourrez • dire que ce bonheur present le damnera s’il ne renonce à ses plaisirs [?] N’est-il pas certain que pour retirer ces gens là du libertinage la premiere chose ordinairement que l’on doit faire est de leur faire perdre autant que l’on peut l’amour des plaisirs. Or les raisons de la foy n’aiant point encore d’entrée dans leur esprit, y aura-t-il rien de plus foible que tout ce qu’on leur pourra dire pour les detourner de ces plaisirs, lors qu’on les aura confirmez dans cette fausse opinion, qu’on est heureux quand on en jouit, et d’autant plus • heureux qu’ils sont plus grands. Leur persuadera-t-on qu’ils ne doivent pas rechercher ce qui les rend veritablement heureux ? Bagatelles. Comme nous • voulons invinciblement estre heureux, on peut se tromper en mettant le bonheur où il n’est pas, mais quiconque m’a persuadé qu’une telle chose me rendra vraiment heureux, n’est plus propre à corriger mon cœur, tant qu’il laissera mon esprit dans cette fausse persuasion.

Ce que vous dites ensuite ne paroist pas mieux fondé. C’est une objection que vous vous proposez en ces termes : « Mais, dit on, c’est la vertu, c’est la grace, c’est l’amour de Dieu, ou plutost, c’est Dieu seul qui est notre beatitude. » Et voicy la reponse que vous y faites. « D’accord en qualité d’instrument ou de cause efficiente comme parlent les philosophes ; mais en qualité de cause formelle c’est le plaisir, c’est le contentement qui est notre felicité. »

Vous demeurez donc d’accord que Dieu seul est notre beatitude : et on vous accorde aussy que pour estre actuellement heureux il faut aussy / qu’il y ait en nous une beatitude formelle : qui ne peut estre que quelque action par laquelle nous jouissions de notre souverain bien qui est Dieu selon vous même. Or les uns mettent cette beatitude formelle dans la claire vision de l’estre infini, les autres dans son amour immuable dont notre cœur sera tout rempli, et quelques autres dans une volupté ineffable qui sera une suite de l’un et de l’autre. Mais que fait tout cela, je vous prie, pour en conclure que si notre beatitude formelle peut consister dans le plaisir spirituel et tout divin que nous ressentirons en possedant Dieu, on ne doit donc pas trouver estrange, qu’on la mette comme faisoient les epicuriens, dans le sentiment du plaisir des sens, en ajoutant comme ils faisoient aussi bien que vous, « soit que ce soit un sentiment vif, soit qu’il ne consiste que dans l’exemption de chagrin et de douleur ». N’est ce pas argumenter de l’espece au genre, comme qui diroit[ :] quelque animal raisonne[,] donc tout animal raisonne. Quelque plaisir rend heureux, scavoir celuy qu’on ressent en jouissant pleinement de Dieu. Donc tout plaisir rend heureux tandis qu’on en jouit. Donc on est heureux par le plaisir qu’on a à boire du vin d’Espagne, et à manger des perdrix ou des confitures.

2

La 2. chose dont j’ay à vous donner avis est ce que vous dites à la fin de ce 3. article de vos Nouvelles. Je ne dis rien ni de la supposition du monde créé selon les desirs d’un ange (c’est au P[ere] Malebranche à voir s’il veut bien qu’on la luy attribue) ni de la consequence que vous en tirez. Il faudroit trop de temps pour l’examiner. Je m’arreste uniquement à ce que vous dites que M. Arnauld ne croit ni science moienne, ni liberté d’indifference. Vous n’avez nulle raison de luy attribuer le premier. Car je ne scache point qu’il se soit jamais expliqué sur ce qu’il croit de la science moienne, s’estant toujours contenté de monstrer que l’efficace de la grace ne depend point de cette science, mais du souverain empire que Dieu a sur les volontez des hommes, leur faisant vouloir tout ce qu’il veut pour les porter à luy sans blesser leur liberté. Mais pour ce qui est de la liberté d’indifference, il est bien estrange que vous supposiez comme une chose certaine qu’il ne la croit pas, le livre meme dont vous parlez dans ces Nouvelles vous aiant pu assurer du contraire. /

Vous n’avez qu’à lire, ce que dit M. Arnauld en la page 244 [7] « Ce rabbin ne refute la 3. opinion touchant la providence qu’il attribue à une secte des Ismaelites que par des inconveniens qu’il pretend en estre des suites, et qu’il dit estre reconnus pour vrays par ceux qui sont de ce sentiment. Le principal est qu’il n’y auroit point de liberté parmi les hommes, et qu’il auroit esté inutile de leur donner des loix puis qu’ils n’auroient aucune puissance ni de faire ce qui leur est commandé ni de ne pas faire ce qui leur est defendu. Il dit que ces Ismaelites avouoient tout cela, et nioient que cela fust absurde. Ainsy ce qui leur seroit arrivé, si ce que ce rabbin leur attribue est vray, est ce que l’auteur du systeme dit arriver à des personnes qui ne pouvant concevoir que la providence de Dieu puisse subsister avec la liberté de l’homme, et le respect qu’ils ont pour la religion les empeschant de nier la providence, ils aiment mieux oster la liberté aux hommes, parce que ne faisant pas assez de reflexion sur la foiblesse de leur esprit, ils s’imaginent pouvoir penetrer les moyens que Dieu a pour accorder ses decrets avec notre liberté. Ces Ismaelites dont parle ce rabin ressembloient donc à ces personnes ; et par consequent ils erroient en ce qu’ils nioient la liberté, et non en ce qu’ils disoient de la providence. »

Il est aisé de voir que la liberté dans ce discours se doit prendre pour la liberté d’indifference ; car il n’y a que celle là qu’on puisse s’imaginer estre contraire à la providence[.]

On pourroit vous donner quelques avis generaux qui ne regardent pas les auteurs en particulier mais le bien du public, si on croioit que vous le trouvassiez bon et que vous fussiez disposé à en profiter.

Notes :

[1] Il s’agit d’un mémoire manuscrit anonyme, daté d’une autre main « 12 septembre 1685 », date parfaitement plausible puisqu’il est certain que Bayle reçut le mémoire en septembre, comme l’atteste une note de sa main en bas de la Lettre 404 (voir note critique o), qui servait de couverture à la liasse. L’ Avis est recensé dans les NRL de décembre 1685, art. I, et Bayle y répondra par la Lettre 495, publiée comme appendice aux NRL du mois de décembre. L’ Avis fut publié aussitôt (Delft 1685, 12°) et de nouveau dans les Œuvres d’Antoine Arnauld, éd. Gabriel Du Pac de Bellegarde et Jean Hautefarge (Paris, Lausanne 1775-1783, 4°, 43 vol.), xl.1-9, précédé d’une préface, datée du 10 octobre 1685, rédigée après coup.

[2] Antoine Arnauld s’en prend ici au compte rendu par Bayle dans les NRL d’août 1685, art. III, de son ouvrage Réflexions philosophiques et théologiques sur le nouveau système de la nature et de la grâce. Livre touchant l’ordre de la nature (Cologne 1685, 12°), par lequel le théologien de Port-Royal s’attaquait au Traité de la nature et de la grâce (Amsterdam 1680, 12°) de Malebranche. L’oratorien allait lui répondre par ses Lettres du P. Malebranche à un de ses amis, dans lesquelles il répond aux Réflexions de M. Arnauld sur le « Traité de la nature et de la grâce » (Rotterdam 1686, 12°). Sur cette querelle sur la définition du plaisir, voir Lettre 315, n.21.

[3] « ce qui est à désirer pour soi-même ».

[4] NRL, septembre 1684, art.II, OD i.120b : Bayle résume par la même formule la justification par Arnauld des arguments « par réduction à l’absurde ».

[5] « avec la modération de celui qui utilise et non la passion de celui qui aime », formule célèbre de saint Augustin, voir son De moribus Ecclesiae et de moribus Manichæorum, I.21.

[6] Bayle répondra longuement à cette objection en maintenant sa position dans l’appendice des NRL de décembre 1685 : voir Lettre 495, p..

[7] Arnauld renvoie donc à son propre ouvrage : Réflexions philosophiques et théologiques sur le nouveau système de la nature et de la grâce. Livre touchant l’ordre de la nature (Cologne 1685, 12°), p.244.

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