Lettre 473 : François Janiçon à Pierre Bayle

A Paris ce 15 octobre [1685] [1] •

Puisque le silence que je garde avec vous, Monsieur, depuis quelques mois [2], ne vous empeche pas de continuer à m’envoyer vos Nouvelles, je ne puis m’empecher de le rompre aujourd’huy pour vous en remercier : et je ne saurois croire qu’on trouve mauvais le temoignage que je vous donne de ma reconoissance. J’ay receu les Nouvelles de juillet et d’aoust par la voye du P[ere] La Ch[aize] [3], et j’espere que celles du mois de septembre me pourront venir par le mesme canal. Elles m’ont deja esté prestées par un de mes amis qui les fait venir par la poste, et quoy que je ne les ayes parcourues que fort legerement je n’ay pas laissé d’y remarquer une chose sur laquelle je croy qu’il est à propos que vous vous éclaircissiez. C’est dans l’art[icle] où • en faisant l’extrait d’un nouveau receuil d’experiences composé par un Alleman, vous parlez par occasion d’un autre receuil composé en italien par un des membres de l’Accad[emia] d’El Cymento, que le prince Leopol de Medicis avoit dressée, et vous dites par deux fois de ce receuil qu’il a esté composé par un Mr Sagegiati [4]. Et moy je croy autant qu’il m’en peut souvenir, que Sagegiati n’est point le nom de l’auteur, mais bien le titre du livre, qui veut dire en nostre langue des Essais. Si la chose est comme je me l’imagine vostre meprise a quelque chose d’aprochant à celle que fit icy il y a quelques années un homme de la Cour dans le temps qu’on y receut la nouvelle d’une promotion de huit ou dix cardinaux faite par le pape Innocent X e. Ce courtisan après en avoir veu les noms dans la liste qui en feut envoyée de Rome, comptoit un cardinal de moins que le pape n’en avoit créé, et perdit méme une gajure qu’il avoit fait sur ce sujet parce qu’il avoit pris le nom de Facchinetti qui estoit à la teste de ces cardinaux pour le titre de la liste, au lieu que c’estoit le nom du premier de ceux • ausquels le pape avoit donné le chapeau. Il y auroit cette difference entre vostre méprise et celle de ce courtisan, que vous auriez pris le titre du livre pour le nom de l’auteur, et que le courtisan prit le nom d’un cardinal pour le titre d’une liste. /

Je ne scay si vous avez sceu qu’il mourut icy un • medecin • agé de 87 ans qui estoit de l’Accad[émie] des sciences, et qui avoit son logement dans la maison où est la bibliotheque du Roy [5]. Il ne s’estoit presque point attaché à voir des malades, et avoit donné la plus grande partie de son [temps] à l’estude et aux experiences de la chimie, et en avoit mesme beaucoup perdu dans la recherche de la pierre philosophale. C’est ce qui donna lieu à M. Clement [6] qui loge dans la mesme maison, comme preposé à la garde de cette biblioteque sous M. Thevenot de faire faire à ce bonhomme la declaration que je vous envoye. Elle pourra se [ sic] me semble trouver sa place dans les Nouvelles du mois d’octobre ; et il sera bon que vous ne negligiez pas de l’y mettre pour n’estre pas prevenu par M. l’abbé de La Roque, qui ne recommansera ses journaux qu’après la S[ain]t-Martin [7].

M. Vesin [8] a receu la lettre que vous luy avez écrite au sujet de M. vostre frere, et aura sans doute soin de faire ce dont vous l’avez prié, et de vous en rendre compte. Je ne scay si vous avez sceu que M. et Mad e d’Acier non seulement se sont fait cath[oliques] à Castres, mais mesme qu’ils ont • entraisné après eux touts [ sic] ceux de cette ville-là peu de jours avant que les gens de guerre y deussent entrer [9]. Vous m’obligerez de dire à Mons Jozeph [10] que M. Modens passant par icy pour s’en aller en Suisse [11] m’a laissé entre les mains la lettre dont on l’avoit chargé pour la demoiselle qui luy devoit compter 190 l[ivres] t[ournois]. On en a donné avis à cette demoiselle qui est à la campagne sans qu’on en ait encore eu de reponse. On m’a assuré icy chez elle qu’elle y doit revenir à la fin de ce mois, ce qui m’obligera à attendre ce temps là pour luy demander cette somme sur laquelle j’ay avancé quelque chose audit s[ieu]r Modens. J’ay eu bien de la joye d’apprendre que M. Dubosc se soit estably au milieu de vous [12], et je me sens mesme obligé de vous en feliciter.

Je vous ay envoyé la Morale de Seneque etc. avec le 27 e journal [13] que vous me mandatez [14] dernierement n’avoir point receu par deux ou trois jeunes hommes de Guienne qui sont allés en vos quartiers.

Notes :

[1] L’année est fixée par différentes allusions aux NRL de juillet, août et septembre 1685. A cette lettre était joint un mémoire que Bayle publia dans les NRL d’octobre 1685, art. VIII.

[2] Par prudence, Janiçon avait interrompu sa correspondance avec Bayle, en attendant de connaître les raisons de l’incarcération de Jacob : voir Lettre 455, p..

[3] Bayle envoie régulièrement les NRL au Père François d’Aix de La Chaize, S.J., confesseur du roi, depuis le mois de mai de cette même année : voir Lettre 419, p.361, et n.2.

[4] La remarque de Janiçon porte sur le compte rendu de l’ouvrage de Jean Christophe Sturmius, Collegii experimentalis sive curiosi pars secunda, in qua porro præsentis ævi experimenta et inventa physica-mathematica compluria […] (Norimbergæ 1685, 4°), dans les NRL, septembre 1685, art. IV. L’Académie del Cimento fut fondée à Florence en 1657 par le cardinal Léopold de Médicis. Dans les NRL de septembre 1685, art. IV, Bayle se félicite que les connaissances physiques progressent grâce aux expériences raisonnées : « C’est le meilleur chemin qu’on puisse tenir pour arracher à la nature son secret, et c’est pour cela qu’on est si fâché que l’Académie del Cimento, dont le prince Leopold de Medicis avoit eu de si grands soins, et dont il avoit conçu tant d’espérances lorsque M. Saggiati fit imprimer il y a 18 ans un recueil des expériences physiques qui s’y étoient faites ; c’est pour cela, dis-je, qu’on est si fâché qu’une telle Académie ne subsiste plus. M. Waller, de la Societé Roïale, publia l’année passée à Londres ce recueil de M. Saggiati, traduit d’italien en anglois. » (p.978 de l’édition originale). Ce texte comporte l’erreur signalée par Janiçon, que Bayle corrige ensuite : « Voici sur cet auteur un éclaircissement qui était dans l’ errata des Nouvelles d’octobre de cette année : On a corrigé dans la seconde edition de ces Nouvelles la faute qu’on avoit faite après le Journal de Leipsic dans la page … de l’année 1685. Par occasion et en 2 mots et sans avoir vû le livre même, on avoit dit que l’Académie del Cimento avoit publié un recueil d’expériences qui avoient été traduites en anglois, et que M. Saggiati avoit dressé ce recueil. On donnoit à connoître par là que c’étoit son nom de famille, mais ce n’est que son nom d’Académie. » En juillet 1685, les Acta eruditorum, rendant compte des Speciminia naturalium experimentorum in Academia de Richard Waller, s’exprimaient ainsi à propos de l’Academia Lydii Lapidis : « Eam vero amplissimam societatem hodie diremtam esse tanto eruditus orbis acerbius dolet, quanto ille majorem de ea spem conceperat, cum naturalium experimentorum in Academia factorum volumen decimo octavo abhinc anno publicasset clarissimus Saggiatus » (p.298). Cet errata n’a pu être retrouvé en octobre 1685 dans l’édition originale.

[5] Le médecin Samuel Cottereau Du Clos, né vers 1598, était académicien chimiste depuis 1666.

[6] Né à Toul en 1647, Nicolas Clément fut d’abord copiste pour la bibliothèque de Colbert. En 1670, il entra, toujours comme copiste, à la Bibliothèque du roi. En 1691, il remplaça Melchisédec Thévenot comme commis à la garde de la Bibliothèque. Affecté par un vol important commis en 1707, il tomba gravement malade. Il mourut en 1712, léguant à la Bibliothèque une série de portraits gravés, riche de 18 000 pièces, qui fut le point de départ de la série des portraits du département des Estampes. Voir S. Balayé, La Bibliothèque nationale des origines à 1800 (Genève 1988), p.77-130.

[7] Cette déclaration de Clément figure effectivement dans les NRL d’octobre 1685 (art. VIII), introduite par les mots mêmes de Janiçon. La Saint-Martin d’automne est le 11 novembre. En effet, le dernier numéro du JS portait la date du 17 septembre 1685, et le numéro suivant devait paraître le 12 novembre de la même année.

[8] Nous n’avons pas su identifier ce M. Vesin, à qui Bayle avait écrit au sujet de Jacob. Voir Lettre 468, où un catholique bordelais répond à une demande semblable de Bayle sur les conditions d’incarcération de Jacob.

[9] Pour se convertir au catholicisme, André Dacier et sa femme Anne Le Fèvre (fille de Tanneguy Le Fèvre) s’étaient rendus à Castres fin 1684. Le Mercure galant d’octobre 1685 (p.279) publie une lettre d’ André Dacier qui confirme l’effet attendu de leur abjuration : « Ma femme et moy sommes très-bons catholiques. Nous le serions il y a plus de quatre mois si nous n’eussions ménagé les choses pour rendre nostre conversion plus agréable à Dieu et au roy, et plus utile à nostre pays. Cela nous a heureusement réussy. En nous déclarant, nous avons obligé la plus grande partie de la ville à nous suivre. Jeudy dernier, nous leur fismes signer une délibération très-conforme à la volonté du roy. Cela entraîne tout le reste, et tout Castres sera catholique dans quatre jours ; l’on a sujet d’espérer que ce bon exemple servira d’instruction aux villes voisines et peut-estre mesme à tout le Languedoc. » Bayle avait évoqué leur mariage dans les NRL de novembre 1684 (art. XII).

[10] « M. Jozeph » est le pseudonyme de Jurieu dans la correspondance entre Janiçon et Bayle : voir Lettre 366, p.187.

[11] Jean Modens (son nom est également transcrit Moudens, Modenx et Modeux) naquit en 1623. Après des études de théologie à l’académie de Montauban (1647-1654), il devint pasteur. En poste à Marsillargues depuis 1675, il était un partisan du mouvement de résistance initié en Bas-Languedoc par Claude Brousson en 1683. Condamné par défaut en juin 1684 à l’interdiction perpétuelle du ministère et au bannissement pour cinq ans, il obtint en février 1685 la permission de vendre son bien et de se rendre en Angleterre. Avant la Révocation, il passa en Hollande et fut déclaré appelable par le synode de Delft (septembre 1685) mais ne prit pas d’Eglise. On trouve son nom parmi les signataires de la lettre des réfugiés de Suisse rédigée par Antoine Barbeyrat (auparavant pasteur de Montagnac) et adressée aux « rois, princes et magistrats et tous les autres chrétiens protestants évangéliques » et datée « de Suisse, le 25 mars 1688 ». Il allait devenir en 1689 inspecteur des Français à Lausanne, puis se rendre dans les vallées du Piémont, où il participa à l’expédition des vaudois en août 1689. Voir J.-M. Daumas, Marsillargues en Languedoc (Marsillargues 1984), p.57-62 et 96-97 ; « Le Refuge dans le Pays de Vaud, 1685-1860 », BSHPF 9 (1860), p.149-153.

[12] Pierre Du Bosc (1623-1692), qui avait accompli tout son ministère pastoral français à Caen, venait d’être nommé troisième pasteur de l’Église wallonne de Rotterdam le 28 octobre.

[13] Sur la Morale de Sénèque, voir Lettre 455, n.17. Janiçon a envoyé cet ouvrage avec le dernier numéro du JS.

[14] Janiçon écrit bien « mandatez », lapsus pour « mandates » au sens d’« informer ».

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