Lettre 474 : Dethlev Cluver à Pierre Bayle

Londres le 5/15 octobr[e] 1685

Monsieur,

La multitude des autres affaires m’a retardée [ sic] de vous envoyer la description [d]es choses, dont il y a quelques mois que je vous avois prié [d]e les inserer dans votre journal [1]. Je pense la semaine prochaine me donnera du loisir. Cependant je vous prie de faire quelque mention en deux ou trois lignes seulement de mon dessein [2], cela se pourra faire en ces paroles si vous plait : « Nous donnerons dans les Nouvelles du mois prochain une relation extraordinaire et bien curieuse de la nouvelle science de l’infiny montrée et demontrée par Mr Cluver un membre de la Societé royale d’Angleterre. C’est une maniere admirable de construire des idées pour comprendre l’infiny. Les plus grand[s] mysteres de la nature, et les plus difficiles problemes dans les sciences mathematiques comme la quadrature du cercle et la dimension de toutes sortes de signes et figures courbes en tirent leur perfection de cette methode. Et il faut bien [d]ire que rien est impossible à l’esprit d’un homme bien alligné, qui [se] croit maistre de l’infiny et [s]cait determiner ce q[ui] a point des […]. » Puis je vous envoyeray au plut[o]st une ample [d]escription du tout. La Societé r[oyale] en fait imprimer une relation à Oxford [3] dont je vous donneray une copie ou en latin ou en françois. Je reste Monsieur vostre serviteur tres-humble[.] Dethlef Cluver

Ce Mons. Carrera un pretre espagnol dont vous faites mention [4] c’est un bon homme[,] il joue bien de la harpe pour divertir les ambassadeurs d’Espagne. Il a [d]emeuré icy de[puis] 30 ans. Il […] et sçait faire de belles lettres[,] etoit un maistre ecrivain. Pour ce Beverland qui a ecrit un [li]vre bien […] du Peché originel[,] il a quitté le prince chez Mr Vossius demeurant à […] chez un mylord [5][.]

A Monsieur/ Monsieur Bayle, professeur/ en philosophie/ auteur des Nouvelles de/ la republique des lettres./ à Rotterdam/ par un amy

Notes :

[1] Cluver avait promis d’envoyer des informations sur ses recherches mathématiques : voir Lettres 432, n.1, et 435, n.2.

[2] Bayle ajoute cette annonce de l’ouvrage de Cluver, selon les formules fournies par Cluver lui-même dans la présente lettre, dans son compte rendu ( NRL, décembre 1685, art. VI) de l’ouvrage de James Dalrymple, marquis ( earl) de Stair, Physiologia nova experimentalis in qua notiones Aristotelis, Epicurti et Cartesii supplentur, errores deteguntur et emandantur, atque claræ, distinctæ et speciales causæ præcipuorum experimentorum, aliorumque phenomenon naturalium aperiuntur, ex evidentibus principiis quæ nemo antehac perspexit et prosecutus est (Lugduni Batavorum 1685, 4°).

[3] Bayle insère cette annonce dans l’art. VI des NRL de décembre 1685 et signale la parution du De Scientia infiniti de Cluver en novembre 1686 (art. IV) : voir Lettre 432, n.1. Cependant nous n’avons pas trouvé trace d’une telle publication. Il est fait mention dans l’ouvrage de Johannes Moller, Cimbria literata [ Le Danemark savant] (Havniae 1744, folio, 3 vol.), s.v. « Cluverius », d’un brouillon de la main de Cluver intitulé Schediasma geometricum de nova infinitorum scientia, qui aurait été publié dans les Nova Literaria Maris Balthici et Septentrionis edita 1698-1708 (Lubecae, Hamburgi et Lipsiae, 4°, 11 vol.), sept-oct 1698, par Jacob von Melle, Achille Daniel Leopold, et al.

[4] Bayle semble s’être renseigné sur l’identité de ce correspondant. Dans l’art. VI des NRL de décembre 1685, il donne l’indication suivante : « A propos de l’Angleterre, nous disons ici qu’il y a dans Londres un Espagnol nommé M. Carera, qui a des livres extrêmement rares, et qui est fort curieux de ce qui se fait dans la République des Lettres. Il nous a écrit que l’on a trouvé à Paris dans les papiers de feu Lyserus [voir Lettre 417, n.1] un livre qui contient le nom de tous les poligames de ce siecle, et la narration des maux et des coups qu’il a soufferts à cause de son opinion. »

[5] Bayle mentionne l’« infâme dissertation sur le péché originel » d’ Adriaan Beverland (1650-1716) dans son compte rendu de l’ouvrage de L. Jean Diecmann sur le naturalisme de Jean Bodin : De naturalismo cùm aliorum, tùm maxime Jo. Bodini, ex opere ejus manuscripto de abditis rerum sublimium arcanis, schediasma inaugurale (Lipsiæ 1684, 12°) dans les NRL, juin 1684, art. III. Il s’agit de l’ouvrage De Peccato originali sic nuncupato, dissertatio, qui connut deux éditions en latin (Eleutheropoli 1678 et s.l. 1679, 8°) et deux traductions en français, l’une attribuée à Fontenai (s.l. 1714, 8°) et l’autre par Jean-Frédéric Bernard (s.l. 1714, 1731, 12°). Sur le naturalisme spinoziste de Beverland, voir J.I. Israel, Les Lumières radicales. La philosophie, Spinoza et la naissance de la modernité (1650-1750) (éd. anglaise London 2001 ; traduction française Paris 2005), p.87-88 et 118-128 respectivement. Les études assidues de Beverland sur la sexualité des Anciens et son interprétation du péché originel comme une allégorie de la découverte de la sexualité furent condamnées par toutes les autorités de l’époque : après sa condamnation à Leyde, il chercha refuge à Utrecht, mais dut s’enfuir en Angleterre en 1680. A Londres, il se lia avec Isaac Vossius et le milieu de Saint-Evremond et de William Temple. Après la mort de Vossius en 1689, il devait obtenir l’envoi de la bibliothèque du savant à Leyde, frustrant ainsi les efforts de Richard Bentley de la faire acheter par la bibliothèque oxfordienne de Bodley. Cet exploit ne permit cependant pas à Beverland de se rétablir auprès des autorités hollandaises ; il resta en Angleterre, où il mourut dans la misère en 1716.

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