Lettre 475 : Antoine-Auguste Bruzen de La Martinière et Richard Simon à Pierre Bayle

Extrait d’une lettre écrite de Paris à l’auteur de ces Nouvelles [1] le 17. d’Octobre 1685.

[Critique de la version de Fra-Paolo par M. Amelot] Je viens de recevoir de votre pays une 2. édition de la traduction françoise de l’ Histoire de Fra-Paolo [2], et l’ayant conservée avec la 1. édition, j’y ai trouvé les même fautes, qui sont en si grand nombre, que je m’étonne qu’on ose donner au public sous le nom du P. Paul un tel ouvrage. C’est ce qui m’a obligé de faire revoir cette version, qu’on a corrigée en une infinité d’endroits où le traducteur a manqué, faute d’entendre la matiere, et afin que vous ne croyiez pas qu’on lui impose, ou que ces fautes ne soient pas de conséquence, je vous en ferai remarquer quelques-unes d’où vous pourrez juger des autres. Je me suis arrêté pour cela sans aucun choix aux premiers decrets du Concile, où le Fra-Paolo françois s’explique ainsi pag. 138 de la 1 ère édition et 140 de la 2 e sur le second article[ :] on convint de faire, à l’exemple du Concile de Laodicée sous Innocent I et du troisieme de Carthage sous Gelase, un catalogue des livres canoniques. On avoit ignoré jusqu’à présent que le concile de Laodicée eût été tenu sous Innocent I er et le 3 e de Carthage sous le pape Gelase. En effet il n’y a personne qui ne sache, que le catalogue des livres sacrez a été arrêté dans le concile de Laodicée, de plus par Innocent I par un concile de Carthage, et enfin par le pape Gelase. Il n’y a rien d’obscur dans l’italien de Fra-Paolo, où on lit, fù da tutti allegato il Concilio Laodiceno, Innocentio Primo Pontefice, il terzo Concilio Cartaginense, et Gelasio Papa . On voit que le traducteur ne nous donne que deux canons, au lieu de quatre.

De plus à la p.141 de la 1 ère édition, qui est la 142 de la 2 e l’on fait dire à Fra-Paolo, que la doctrine de l’Eglise Romaine, la mere et la maîtresse de toutes les autres, étoit fondée presque toute sur des passages de l’Ecriture. C’est une raison que plusieurs théologiens aporterent, pour montrer qu’on devoit tenir pour divine et authentique l’ancienne version latine. Mais cette raison ne prouve rien du tout de la maniere qu’elle est énoncée dans le françois, au lieu que dans l’italien on voit en quoi consiste le raisonnement de ces théologiens, qui disent que la doctrine de l’Eglise romaine avoit été appuyée, pour la plus grande partie, par les papes et les théologiens scholastiques, sur quelque passage de l’Ecriture ; Fondata in gram parte da’ Pontefici Romani & da’ Theologi Scholastici, sopra qualche passo delle scritura. Mais le traducteur qui ajuste sa version selon son idée, a omis les noms des papes et des scholastiques qu’on avoit mis à dessein, parce qu’ils n’ont pû citer d’autre Bible que la latine.

En 3 e lieu à la page 142 de la 1 ère édition et 143 de la 2 e on lit, en parlant des differentes éditions de la Bible, la principale de ces versions est celle des LXX, d’où sont émanées diverses traductions latines, ainsi qu’il s’en est fait aussi plusieurs du N. Testament grec, l’une desquelles appellée l’italique est la meilleure de toutes, et comme telle se lit dans l’Eglise, au sentiment de s[aint] Augustin . Il n’y a personne qui ne juge en lisant ces mots, que cette traduction italique ne regarde que le N[ouveau] Testament, au lieu que la suite fait voir qu’il est parlé en cet endroit du Vieux et du Nouveau Testament. S’il y avait de l’obscurité dans l’italien du P[ère] Paul, il étoit facile de l’ôter, et le traducteur prend souvent la liberté de changer les periodes de l’italien, lors même qu’il ne le faut pas.

En 4 e lieu de la p. 147 de la I ère édition et 148 de la 2 e on a traduit mal-à-propos les mots italiens, Disciplina de costumi , par le mot de Discipline ; car il faloit traduire, la doctrine qui regarde les mœurs, parcequ’il s’agit en ce lieu-là de la tradition des dogmes et des mœurs, que l’Eglise prétend avoir toûjours conservez depuis Jésus-Christ et ses Apôtres, au lieu que ce qui regarde simplement la Discipline de l’Eglise, a changé selon les temps et les lieux. Cette faute se trouve plusieurs fois en ce même endroit. Il seroit inutile de remarquer les autres fautes, puiqu’en voilà 4. considérables en peu de pages, et tout le reste du livre est de même.

C’est pourquoi j’ai trouvé à propos, Monsieur de vous donner avis qu’on travaille ici à une nouvelle traduction de Fra-Paolo [3], afin que les François qui ne savent pas l’italien, le puissent lire de la maniere qu’il est dans l’original. La version de Diodati [4] est si barbare, qu’on ne l’entend gueres mieux que l’italien. On ajoûtera de plus à cette version des notes sur les faits historiques et théologiques. Comme Fra-Paolo est suspect à bien des gens, on prendra du cardinal Palavicin [5] les actes qui peuvent servir à confirmer ce qu’il dit, et l’on ajoûtera aussi des supplémens à son Histoire, pris du même Palavicin ; car bien que les expressions de ce cardinal soient plûtôt d’un rheteur que d’un historien, et que selon le stile des courtisans de Rome, il fasse souvent des réflexions politiques, cela ne nuit en rien aux faits historiques qu’il appuye sur de bons actes citez dans son Histoire. Ce sera le moïen d’avoir une bonne histoire du Concile de Trente, en donnant le Fra-Paolo tout entier, et en même temps le cardinal Palavicin, dans ce qui est nécessaire pour avoir une connoissance exacte de ce concile.

Je vous fais part, Monsieur, de ce projet, afin que vous le communiquiez au public dans vos Nouvelles. Peut-être se trouvera-t-il de savans hommes, qui voudront bien prendre la peine de vous écrire sur ce sujet et de vous donner de nouveaux avis, afin de rendre cette Histoire plus exacte.

Notes :

[1] Cette lettre fut publiée dans les NRL, octobre 1685, cat. vi. Amelot de La Houssaye (1634-1706) y répondra par la Lettre 488, publiée dans les NRL, décembre 1685, art. VIII. Les auteurs de cette critique de la traduction par Amelot de La Houssaye de l’ Histoire du concile de Trente par Pietro Sarpi sont Richard Simon et son neveu Antoine-Auguste Bruzen de La Martinière, mais elle fut attribuée par Amelot de La Houssaye à Saint-Réal, ce qui explique qu’elle trouve sa place par la suite dans les éditions des œuvres de celui-ci. Dans ses Lettres choisies (n lle éd., La Haye 1704), ii.189-194, lettre datée du 2 avril 1686, Richard Simon donne sa version de la naissance de cette lettre critique : il aurait confronté l’original italien et la traduction d’ Amelot de La Houssaye en compagnie de son neveu Bruzen de La Martinière, et celui-ci aurait envoyé le recueil des bévues au libraire imprimeur des NRL, Reinier Leers. Simon se trompe donc sur le nom de l’imprimeur (puisqu’il s’agit en fait d’ Henri Desbordes), et il est possible que son récit soit faux sur d’autres points, en particulier sur sa part dans la rédaction de la lettre.

[2] Abraham Nicolas Amelot de La Houssaye, Histoire du concile de Trente, de Fra Paolo Sarpi. Traduite par le sieur de La Mothe-Josanval. Avec des remarques historiques, politiques et morales (Amsterdam 1683, 4° ; seconde édition revue et augmentée, Amsterdam 1685, 4°). Bayle souligne « l’importance de ce travail, l’utilité des notes et la beauté de la Préface » dans la présentation qu’il en fait dans les NRL, octobre 1685, cat. vi, avant de pubier la lettre de Richard Simon et de Bruzen de La Martinière. Sur les différentes traductions de l’ Histoire du concile de Trente, voir B. Dompnier et M. Viallon, « Les traducteurs français de l’ Histoire du concile de Trente de Paolo Sarpi », in La Traduction, dir. M. Viallon (Saint-Etienne 2001), p.11-38, et l’introduction de leur édition critique de la traduction de Le Courayer (Paris 2002).

[3] Ce projet ne semble pas s’être réalisé. Après la traduction d’ Amelot de La Houssaye, il faut attendre celle de Pierre-François Le Courayer en 1736.

[4] La traduction de Jean Diodati (1576-1649) connut de nombreuses éditions : Genève 1621, 4° ; Paris 1627, 4° ; Troyes 1627, 4° ; Genève 1635, 4° ; Troyes 1655, folio ; Troyes, Paris 1655, folio ; Paris 1665, folio : voir l’introduction à la traduction de Le Courayer, citée ci-dessus, n.2, p. XLIV-LI.

[5] Francesco Maria Sforza Pallavicino, S.J., Istoria del Concilio di Trento (Roma 1656-1657, folio ; éd. M. Scotti, Torino 1974).

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