Lettre 478 : Le Jeune à Pierre Bayle

A Utrecht ce 6. novembre [16]85

Monsieur

Dans le dessein de vous demander une grace considérable je ne sais de bonne foi comment m’y prendre [1]. Les Vous seres sans doute surpris de la liberté, etc. si souvent rebatus viendroient mal dans une occasion si peu commune : cette conjoncture demande des maniéres qui le soient aussi peu. Je n’en vois point d’autres que de vous dire sans plus long détour que le Ciel favorable à ceux que l’obeïssance à ses inspirations avoit jettez dans la misére me fait naître aujourd’huy quelque esperance d’etablissement dont neanmoins le succés est attaché à des choses qui sont au dessus de ce / que je puis seul. J’étois déjà un peu en train par cinq écoliers à qui je montre ou du grec ou du françois : et voilà, de plus, que je ne sais quoi qui est plûtôt curiosité que reputation, et que l’on doit quelquefois à cela seul que l’on est nouveau, excite quelques personnes à me presenter ce qu’on appelle icy des demi pensionnaires : ce sont de jeunes gens à qui l’on donne tous les jours de l’instruction et un repas, pour 150 [florins] quelquefois 200 [florins] par an. C’est là, sans doute, l’une des plus belles avances à se tirer de misére dans ces mal heureux tems. Souvent dans l’embarras où [ils] les jettent, il n’est que de trouver le bout du fil [2]. Le reste vient sans effort. Mais cette avance si heureuse suppose des forces qu’un long voyage et quelques semaines de sejour en ce païs, m’ont entierement ôtées. Où les puiser [ces] forces ? Où trouver des personnes qui pûssent ou qui voulussent les fournir[?] Vous voyez où j’en veu[x] venir, Monsieur. Tout ceci dit assez nettement, c’est de vous que j’attens ces forces. Je sais quel fâcheux personnage est, sur tout en ce tems, celuy d’une [ sic] homme qui emprunte. Mais je trouve encore bien plus triste celui d’un homme à qui trop de reserve et trop de timidité font manquer ces momens si rares de faire sa fortune. Au reste, je suis, Monsieur, un suppliant fort commode. Un refus ne m’aigrit point et me fait bien moins murmurer que dire froidement : j’aquiesce aux tres prudentes reponses etc. En effet, j’entre tout d’abord dans les raisons de ceux qui ne me repondent pas selon mon cœur et j’y entre avant même qu’ils me les ayent déduites : cette disposition tranquille croît à proportion de ce que les personnes qui me refusent sont sages, et d’ailleurs, bien intentionnées. Qu’il me vienne donc de votre part une réponse conforme ou non à ce que je souhaitte : le respect, l’estime et si je l’ose dire, le penchant qui me porte vers vous, n’en / recevront aucune atteinte. Les raisons ausquelles je dois ces sentimens l’emporteront toûjours sur un mecontentement leger, et peut-être mal fondé. Car enfin, que sais-je, Monsieur, s’il n’y a point dans la priere que je vous fais un contretems, un ridicule visible à des yeux que le besoin n’aveugleroit pas ? Fais-je assez de réfléxion sur le peu d’assûrance, de droiture et de bonne foi en un mot, sur le peu de confiance que peut raisonnablement meriter auprés de vous une personne que vous n’avez point encore vûe à l’epreuve là dessus et avec qui vous ne vous êtes encore commis que par de savantes instructions et par l’épanchement de mille soins ? Occasion bien plus propre à faire découvrir les qualités de l’esprit que celles du cœur. Que sais-je si c’est une démarche bien raisonnable que de s’addresser, dans un certain genre de besoins, à ceux à qui l’on a mille obligations, à la vérité, mais mille obligations d’une espéce toute differente ? Quoi qu’il me vienne donc, refus ou autre chose, je verrai plus clair là dessus, que je n’y vois à cette heure. Ou un refus me fera voir la vérité de ces pensées, que le charme de la nécessité ne me laisse qu’entrevoir : ou une réponse favorable m’en découvrira l’injustice. Succès ou non, le silence seroit fort à propos, au 1 er cas la reconnoissance m’ouvriroit la bouche : la crainte de frayer un chemin vers lequel on n’a que trop de penchant me la fermeroit : au 2 d, plusieurs personnes auprés de qui je me suis quelquefois fait fort de quelque place dans vôtre esprit, conclurroient quoi qu’injustement le contraire. Je suis avec un profond respect, Monsieur vôtre tres humble et tres obeïssant serviteur Le Jeune

A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ en philosophie et en histoire/ à Rotterdam •

Notes :

[1] Le Jeune était un ancien élève de Bayle à Sedan ; en 1685, il était proposant à Utrecht. E. Labrousse suggère que Le Jeune est peut-être l’auteur de la traduction française nouvelle du Traité de la vérité de la religion chrétienne, avec les citations et les remarques de l’auteur, trad[uit] par le P[ère] L[e] J[eune] (Utrecht 1692, 8°) de Grotius. La réponse de Bayle à cette lettre, si elle a existé, ne nous est pas parvenue. Si l’identification proposée est exacte, il semble que Le Jeune ait abjuré, d’où on peut peut-être conclure que la réponse de Bayle n’a pas été favorable.

[2] La phrase comporte une incohérence syntaxique.

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