Lettre 481 : Daniel de Larroque à Pierre Bayle

• [Londres entre le 9 et le 20 novembre 1685] [1]

Je ne saurois guères vous dire mon cher monsieur ce qui m’a empêché de vous écrire depuis que je suis arrivé à Londres [2], car il faudroit vous faire une histoire d’indispositions, de chagrins d’embaras, et d’autres choses que je n’aime pas fort à conter. J’ay vû Mr Boyle qui vous estime infiniment, il m’a dit qu’il vous avoit envoié un petit présent [3] par Aubert de Vercé [4] si vous luy écrivez vous pouvez m’adresser la lettre, c’est un homme d’un mérite qui ne se peut dire, et qui joint à toutes les lumières que vous savez qu’il possède, une humilité et une piété peu commune, il travaille à l’histoire de la lumière [5]. Je ne say point encore assez d’anglois pour vous envoier des extraits de livres anglois. Il y en a icy grand nombre de nouveaux qui renferment beaucoup d’érudition. J’avois prié un jeune gentilhomme escossois de mes amis que j’avois connu à Paris nommé Mr de Coningham [6] de m’en fournir quelques uns, mais le Parlement qui tient à présent occupe tout le monde. Je veux vous faire faire connoissance avec luy[,] il peut beaucoup vous servir de ce côté là[,] il vous estime infiniment, il estoit intime du Père Malbranche et de Mr Nicolle, et voit icy tout ce qu’il y a de gens savans. Je l’ay mené chez Mr Paets [7] qui le considère beaucoup. Comme il m’a fort prié de vous marquer l’estime qu’il a pour vous, si vous voulez luy faire un compliment quand vous m’écrirez j’en seray bien aise. Mr Allix a esté recu icy admirablement bien de tous les evêques [8], et ils le sont allé voir ce qu’ils n’ont fait à aucun autre ministre. Je ne say si vous savez que Mr Paets s’est démis une épaule, dont je suis / tres faché, je l’aurois esté beaucoup si je ne l’avois connu icy d’avantage qu’en Hollande. Mille assurances de respects je vous prie aux trois illustres amis de Rotterdam [9]. Je demande pardon à Mr Maurice [10] de ne luy avoir pas écrit pour le remercier de toutes ses bontez, mais c’est luy faire coûter du port. Je suis fort son tres humble serviteur et à Mr Ferrand [11] et à tous vos consorts.

Je vous prie quand vous écrirez à Mr Rou et à Mr de Marcilly [12] de faire de grands complimens pour moy. Je m’en iray bientôt demeurer à la campagne. Je suis tout à vous. Mon adresse est chez Mrs de La Roche et La Fuye marchants à Londres

A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur en philoso-/ phie chez Mr Van der Oost/ A Roterdam

Notes :

[1] Il s’agit de la première lettre écrite par Larroque après son arrivée en Angleterre : il parle pour la première fois de Cunningham à Bayle, et il annonce l’envoi d’un présent de la part de Boyle (dont la lettre 567 précisera qu’il s’agissait d’un morceau de phosphore). Larroque raconte que le Parlement anglais est réuni au moment où il écrit et, comme il mentionne par ailleurs l’arrivée à Londres de Pierre Allix – qui comme les autres ministres avait dû quitter la France dans les quinze jours qui ont suivi la publication de la Révocation –, on peut fixer assez précisément la date approximative de cette lettre par celles de la session du Parlement britannique.

[2] Larroque avait quitté Paris pour la Hollande en février 1685 ; à la date de cette lettre, il séjournait à Londres depuis quelques mois. Il reviendra à Rotterdam fin 1686 ou début 1687.

[3] Robert Boyle, devenu un « monument » de la vie scientifique en Angleterre. Il allait envoyer à Bayle un morceau de phosphore, comme Larroque le précisera dans sa lettre du mois de mai 1686 (Lettre 567) et dont Bayle le remerciera dans sa lettre du 6 juin 1686 (Lettre 572).

[4] Sur Noël Aubert de Versé, voir Lettre 228, n.6. Après une carrière mouvementée, d’abord comme pasteur en Bourgogne, déposé en 1669 pour socinianisme, puis à l’Oratoire, d’où il s’enfuit vers 1679, Aubert de Versé devint ministre dans les environs d’Amsterdam, puis, ayant été refusé par le consistoire, trouva du travail auprès d’ Elzevier (en traduisant en latin l’ Histoire critique du Vieux Testament de Richard Simon) et pratiqua peut-être aussi la médecine dans la même ville. A partir de 1682 au moins, il recevait une pension du clergé de France et possédait un domicile à Paris, paroisse Saint-Martial. Il est très probable qu’il ait servi, auprès du comte d’ Avaux et du clergé de France, d’agent de renseignements et de polémiste contre le Refuge. Bayle devait certainement le connaître car, en 1681, Aubert de Versé avait été pendant quelque temps le précepteur du fils d’ Adriaan Paets et c’est chez Reinier Leers qu’ Aubert de Versé publia sa critique cruelle de L’Esprit de M. Arnaud de Jurieu (sous la fausse adresse : Deventer, chez les héritiers de Jean Colombius, 1684, 12°). C’est cette critique, dont l’auteur montre qu’il connaît parfaitement le milieu huguenot rotterdamois, qui déclencha la campagne furieuse de Jurieu contre Aubert de Versé ; celui-ci s’enfuit en un premier temps à Hambourg, où il séjourna auprès de Louis Meherenc de La Conseillère, un parent du correspondant de Bayle, avant de s’enfuir à Dantzig, puis à Londres ; finalement, il abjura de nouveau et retourna à Paris en 1690. Voir Dictionnaire des journalistes, s.v. (article de J. Sgard et E. Briggs) ; E. Kappler, « La controverse Jurieu – La Conseillère (1690). Documents inédits », BSHPF, 86 (1937), p.146-173, et A. McKenna, « Sur L’Esprit de M. Arnaud de Pierre Jurieu », appendice I :« La critique de Jurieu par Aubert de Versé », Chroniques de Port-Royal, 47 (1998), p.217-232.

[5] Robert Boyle n’a pas publié une Histoire de la lumière. Il s’agit ici peut-être de son ouvrage Origo formarum et qualitatum juxta philosophiam corpuscularem considerationibus et experimentis illustrata [The Origin of Formes and Qualities, according to the Corpuscular Philosophy] (Genevæ 1688, 4°), ou bien de sa General history of the air (London 1692, 4°), ou enfin de l’écho des « travaux en cours » de Boyle qui n’ont pas abouti à une publication spécifique. Bayle rendra compte de l’ouvrage qui devait paraître prochainement : De ipsa natura, sive libera in receptam Naturæ notionem disquisitio ad amicum [Recherche libre sur l’idée qu’on se forme ordinairement de la nature] (Londini 1686, 12°), dans les NRL, décembre 1686, art. III.

[6] Il s’agit peut-être d’ Alexandre Cunningham (1655-1730), qui étudia le droit à Utrecht (1678-1680) et y retournait fréquemment. Il devint professeur de droit à Edimbourg et se fit connaître comme joueur d’échecs. Cependant, à cette époque, plusieurs Ecossais du nom de Cunningham séjournèrent en Hollande. Le 7 octobre 1686, par exemple, un certain « Jacobus Cunigham, Scotus », obtint sa licence à l’Université de Leyde. Voir Album Studiosorum Academiae Lugduno Batavae (Den Haag 1875), col. 687 ; G.C.J.J. van den Bergh, « Alexander Cunningham’s Corpus Iuris  », The Legal History Review 68 (2000), p.99-115. Voir aussi Lettre 566.

[7] Il s’agit d’ Adriaan Paets le fils, receveur général de la Chambre rotterdamoise de la Compagnie des Indes orientales ; sur son séjour à Londres à la suite de celui de son père, voir Lettre 504, n.11, et 520.

[8] Pierre Allix (1641-1717), auparavant pasteur de Charenton, avait dû quitter Paris vingt-quatre heures après la Révocation, et la France dans un délai de quinze jours. Il s’était retiré à Saint-Denis, d’où, après avoir obtenu un passeport, il était parti pour Londres. Jacques II lui accorda une patente pour fonder une Église française de rite anglican. Il apprit rapidement l’anglais et, grâce à l’intervention de Gilbert Burnet, il devint en 1690 chanoine et trésorier de la cathédrale de Salisbury. Il fut nommé docteur honoraire en théologie des universités d’Oxford et de Cambridge, et se vit chargé par le clergé d’Angleterre d’écrire une histoire des conciles qui ne devait pas voir le jour. Il devait mourir à Londres le 20 février 1717. L’article que lui consacre J.-G. de Chauffepié ( Nouveau Dictionnaire) ne contient pas de précisions sur l’accueil favorable que lui réservèrent les évêques anglicans, mais on peut conjecturer que l’estime de Burnet en fut la cause. Voir aussi L. Foisneau (dir.), Dictionary of 17th century French philosophers (New-York 2008), s.v., art. par H. Bost.

[9] Les trois illustres amis de Rotterdam : Pierre Jurieu, Jacques Basnage et, probablement, Reinier Leers, qui avait publié un ouvrage de Larroque : voir Lettre 242, n.2. Henri Basnage de Beauval ne devait arriver à Rotterdam qu’en août 1687.

[10] M. Maurice est un commerçant qui servait d’intermédiaire pour le courrier entre Londres et Rotterdam : voir Lettre 292 , n.2.

[11] Sur M. Ferrand, chez qui Bayle loge à Rotterdam, voir Lettre 195, n.12.

[12] Jean Rou et Pierre Salbert de Marcilly, tous deux établis à La Haye, correspondants de Bayle, voir Lettres 78, n.5, et 232, n.9.

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