Lettre 483 : Jacques Parrain, baron Des Coutures à Pierre Bayle

A Paris ce 20 n[ovem]bre 1685

Vous n’avez peut estre pas sceu, Monsieur, que la traduction de mon Lucrece allarma d’abort qu’elle parut toute l’université de Paris aussi bien que tous les faux devots [1], on murmura de l’aprobation qui avoit esté donnée à un livre dont la doctrine parroissoit dangereuse et à qui j’avois donné un tour à ce qu’on pretendoit malitieux et insinuant de maniere que Mr le chancellier [2] à qui tous ces bruits estoient revenus renvoia l’examen de La Morale d’Epicure [3] à un docteur, ce titre ne fit pas moins de rumeur, on convenoit que ce philosophe n’avoit rien escrit pour la conduite des moeurs qui ne fut de la derniere severité et toute la question estoit de nomine [4], Epicure et sa morale n’avoient rien qui choquast les scavants mais comme sa reputation estoit mal etablie on s’imaginoit que c’estoit un cas de conscience de desabuser les ignorants et de montrer l’injustice qu’on faisoit à ce grand homme, Mr Cocquelin [5] dont vous verrés l’aprobation a pris un tour admirable pour ne point fascher certains esprits un peu ridiculement delicats, il a autant de scavoir qu’il est esloigné des faux prejugés / et si le public trouve quelque gout à cet ouvrage il luy doit en partie son impression car la caballe irritée de Lucrece ne vouloit pas pour punir l’autheur qu’on laissast passer la Morale[.] Je seray Monsieur charmé d’aprendre quels seront vos sentiments sur ce livre[.] Je ne scay si cette lettre sera plus heureuse que celle que je vous ay escrit pour vous remercier de • l’eloge que vous aviés [publié] en sa faveur dans vostre journal [6], vous m’obligeriés de m’en faire une puis que je suis Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur. Des Coustures

Si vous voulés m’escrire en droiture* à Paris il n’y a qu’à adresser vos lettres à Mr le baron d[e]s Coustures à la porte S[ain]t Michel à une grande porte cochere ches Mrs Blavet[.]

 

A Monsieur/ Monsieur Baile/ professeur en philosophie/ et en histoire/ A Roterdam

Notes :

[1] Sur la traduction de Lucrèce par Des Coutures, voir Lettre 462, n.2.

[2] Le chancelier Michel Le Tellier mourut le 30 octobre 1685 ; Louis Boucherat lui succéda dès le 1 er novembre.

[3] Sur La Morale d’Epicure par Des Coutures, voir Lettre 462, n.10.

[4] « une question de définition de nom ».

[5] Nicolas Cocquelin (1640-1693), docteur hôte de Sorbonne, futur chancelier de l’Université, fut décrit par ses ennemis comme « le janséniste du chancelier » Michel Le Tellier , sans doute parce qu’il fut engagé comme précepteur de Charles-Maurice Le Tellier , le futur archevêque de Reims. Cocquelin succéda à Henri Duhamel comme curé chefcier de Saint-Merri en 1664 (jusqu’en 1668) et comme chanoine de Notre-Dame de Paris en 1673 ; il devint par la suite chancelier du chapitre et prieur de Saint-Sulpice, près de Toulouse. Nommé en 1679 chancelier de l’Église et de l’Université de Paris par l’archevêque François de Harlay de Champvallon , il joua un rôle de premier plan comme représentant de la province parisienne à l’Assemblée du clergé de 1682. L’archevêque de Paris le nomma administrateur de la paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonnet en juin 1682 ; mais, en raison de ses convictions augustiniennes et gallicanes, Nicolas Cocquelin ne parvint pas à s’y faire accepter par le clergé du lieu. Il approuva sans réserves, en février 1686, la révocation de l’édit de Nantes, faisant l’éloge du roi et rendant hommage à son sincère et ardent catholicisme. En 1688, Nicolas Cocquelin devait publier une traduction du Manuel d’ Epictète, avec des remarques tirées de l’Evangile (Paris 1688, 12°) : voir le compte rendu dans le JS du 14 février 1689. Dans un ouvrage dédié à l’archevêque de Paris, il s’attaqua, en 1690, avec violence, à l’ouvrage de Pierre Jurieu , Des droits des deux souverains en matière de religion, la conscience et le prince (Rotterdam 1687, 12°), dans son Traité de ce qui est dû aux puissances et de la manière de s’acquitter de ce devoir, pour servir de réponse générale aux égaremens du ministre (Paris 1690, 12°). Sur lui, voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[6] Sur le compte rendu élogieux par Bayle de la traduction de Lucrèce par Des Coutures, voir Lettre 462, n.2. Cette lettre de Des Coutures – Lettre 462 – était donc bien parvenue à destination, mais Bayle n’y avait pas répondu.

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