Lettre 486 : Pierre Bayle à Jean Bruguière de Naudis

[Rotterdam,] le lundi 26 de novembre 1685

J’ai besoin de vos bonnes consolations, mon tres cher c[ousin], et je vous les demande instamment. On me montra vendredi dernier une apostille qui marquoit que le prisonnier etoit mort en brave homme le 12 du courant [1]. Ce fut un coup rude quoi que preveu. J’attens d’autres circonstances par M. de La Hire à qui j’ai deja ecrit deux fois [2], j’en attens aussi de vous mon tres cher c[ousin] et tres bon ami. C’est deja la 3 e fois que je vous ecris en fort peu de jours [3] et afin de vous epargner le port je les envoie en France sous couvert, comme aussi afin qu’on ne voïe pas à Toulouse d’où elles viennent. On a toujours moins de curiosité pour des lettres qu’on croit venir de Paris. Je vous suplie de ne pas oublier à me marquer ingenument l’etat où vous etes tous à l’egard de la Religion. Vous ne risquez rien en disant comme un historien tout pur, ce qui s’est passé dans le Foix [4]. Vous m’obligerez aussi de me dire comment le pauvre defunct a disposé de son bien [5], ou s’il • est mort sans en faire aucune disposition. J’ecris à Mad le sa vefve [6] et je vous prie de lui etre en su[p]port et consolation. Je ne lui touche rien des affaires domestiques j’ai cru qu’il ne faloit toucher cette corde qu’à vous. Ditez moi donc je vous en conjure ce que l’on fera des livres et des papiers du defunct, comment on acquittera les detes et on terminera les procez.

Je ne refuse point l’offre que vous m’avez faite de me faire rembourser de ce que j’ai payé à Geneve [7]. Tout de nouveau on m’a envoié une liste de livres que le cadet avoit achetez à credit / à Geneve dont on me prie de payer la valeur, cela monte à pres d’onze ecus. Est-il juste que moi qui n’ai pas tiré un sou de la maison depuis • 13 ou 14 ans, et qui avant cela en avois tiré si peu de choses, je m’epuise pour des detes faites si mal à propos ? Je vous suplie d’avoir l’œil sur tout cela[.]

Si j’avois du bien je ne regarderois pas à ces choses, mais en verité je n’en ai point et ne saurois en amasser et ne puis me dispenser de faire cent fausses depenses quoi que je ne sois pas prodigue.

A l’egard des • 250 livres qui ont eté avancées à Bourdeaux sur ma recommandation [8] vous m’aprenez qu’on vend quelques restes de biens patrimoniaux pour les acquitter. C’est bien fait. Je serai bien aise de savoir à quoi on fera monter les depenses de la prison et comment on en exigera le payement. Puis que pend[an]t un certain tems la depense etoit à 7 livres et sous par mois et en suite à 3 livres ; il faut que la somme toute soit considerable depuis le commencement de la prison jusques au decez. Cela engloutira presque tout le bien mais il faut que ma belle sœur se resolve à liquider tout cela et il lui en restera je m’asseure assez pour elever sa petite fille et vivre commodement.

Voila bien de tristes sujets d’entretien[.] Je ferai quelques efforts sur ma douleur pour pouvoir vous entretenir sur la fin de cette lettre un peu moins desagreablement.

On vient d’imprimer un livre qui s’intitule Nouveaux interets des princes de l’Europe qui est fort joli, et qui parle assez librement de chaque Etat [9]. Il y a aussi des / Dialogues sur la reunion des religions et sur la question s’il faut user de violence contre les heretiques [10]. Le meme auteur a fait aussi des Reflexions sur l’ecrit à 3 colomnes presenté par Mrs du clergé au Roi pour faire voir que l’on imputoit à leur Eglise ce qu’elle ne croioit pas [11]. Si vous avez veu les 2 premiers mois des Nouvelles de la rep[ublique] des lettres vous y aurez veu l’extrait d’un livre d’un medecin anabaptiste nommé Van Dale [12] où on pretend prouver que tous les oracles du paganisme etoient de fourberies humaines sans intervention diabolique ; un professeur lutherien de Leipsic nommé Mœbius y a repondu pour faire voir que le demon s’y meloit [13]. Les Origines de la langue italienne de Mr Mesnage sont enfin sorties de dessous la presse à Geneve in folio [14] ; un Mr Le Clerc natif de Geneve et professeur en hebreu à Amsterdam pour les arminiens ayant publié un livre contre Mr Simon, celui ci vient d’y repondre avec beaucoup de fierté* et de mepris non seulement pour son adversaire mais aussi pour tous les protestans, sans epargner ni Mr Allix ni Mr Jurieu qu’il maltraite fort [15]. Les nouvelles generales sont fort favorables à la chretienté, puis que les Turcs ont eté batus avec grande perte d’hommes et de villes non seulement en Hongrie mais aussi dans la Morée par les Venitiens [16]. Je suis mon tres cher c[ousin] tout à vous ; aimez moi toujours je vous en conjure.

 

Pour la poste/ de Toulouse/ A Monsieur/ Monsieur Pauli marchand/ à la grand’rue/ pour faire tenir à/ Mr de Naudis/ A Pamiers •

Notes :

[1] Cette lettre, par laquelle Bayle apprit, le 23 novembre, la nouvelle de la mort de son frère, survenue le 12 du même mois, est perdue. La Lettre 485 de Lahire à Bayle, datée du 24 novembre, a confirmé la date et les conditions de la mort de Jacob.

[2] La réponse de Bayle à la lettre de Lahire (Lettre 485) ne nous est pas parvenue.

[3] Les deux autres lettres adressées par Bayle à son cousin sont perdues.

[4] Bayle souhaite connaître les conditions dans lesquelles la révocation de l’édit de Nantes s’applique dans le Pays de Foix. Mais, conscient des risques que son cousin encourrait s’il prenait la plume en exprimant de l’amertume ou de la révolte, il lui suggère d’adopter le ton le plus objectif possible. Si Naudis lui a répondu, sa lettre à Bayle n’a malheureusement pas été conservée. Il manque une étude systématique sur l’application de l’édit de Fontainebleau en Pays de Foix, mais on peut encore consulter E. Ribaute, Esquisse d’une histoire de l’Église réformée du Carla-Bayle, des origines à la Révocation de l’édit de Nantes, thèse dactylographiée de la Faculté de théologie protestante de Paris, 1953. Voir aussi C. Pailhès, « Catholiques et protestants en Pays de Foix au temps des Bayle (vers 1630-1685) », in H. Bost et P. de Robert (éd.), Pierre Bayle, citoyen du monde. De l’enfant du Carla à l’auteur du Dictionnaire (Paris 1999), p.29-62.

[5] À notre connaissance, Jacob Bayle n’a pas pu prendre de disposition testamentaire. Du moins les documents relatifs à son incarcération et à sa mort conservés à la Bibliothèque du protestantisme français (ms 715) n’en contiennent aucune.

[6] Marie Brassard, la veuve de Jacob, avait une petite fille, prénommée Paule, de quelques mois ; ils avaient perdu leur fils le 15 octobre : voir Lettres 244, n.3, et 427, n.22 et 49. La lettre que Bayle adressa à sa belle-sœur ne nous est pas parvenue.

[7] Sur les dettes de Joseph que Bayle remboursait aux créanciers genevois de son frère, voir Lettres 288, n.11, et 289, p.177, et 295, p.197. La lettre de Bruguière de Naudis à ce sujet est perdue. C’est ici la première fois que Bayle se plaint amèrement des extravagances de son frère cadet.

[8] Lahire, le fonctionnaire de la prison du Château-Trompette, a fait état de l’argent avancé par le marquis de Venours et par Naudis : voir Lettre 485, n.2.

[9] Le Vrai intérêt des princes opposé aux faux intérêts qui ont été depuis peu mis en lumière. Traité qui représente au vrai l’intérêt que les princes chrétiens ont à s’opposer aux prétentions d’un roi ambitieux, qui voudroit s’assujettir tous les Etats de l’Europe (Cologne 1686, 12°), publié sous le nom de Pierre Marteau, mais en fait imprimé à Strasbourg par Jean Marlorat. Bayle consacrera quelques lignes à cet ouvrage anonyme dans les NRL d’août 1686, cat. v. Sa notice commence par une remarque critique : « Cet auteur est un peu trop satyrique, et n’a pas toûjours l’exactitude qu’il faudroit avoir dans cette sorte d’ouvrages. »

[10] François Gaultier de Saint-Blancard, Dialogues entre Photin et Irénée sur le dessein de la réunion des religions, et sur la question si l’on doit emploïer les peines et les récompenses pour convertir les hérétiques (Mayence 1685, 12°), ouvrage recensé par Bayle dans les NRL de décembre 1685, art. IV.

[11] François Gaultier de Saint-Blancard : Réflexions sur les actes de l’Assemblée générale du clergé de France de 1685 concernant la religion, contenues dans une lettre de M.D.S.B. à un des ses amis, publiée avec les Actes de l’Assemblée generale du clergé de France. De M.DC.LXXXV. concernant la religion : avec des reflexions sur ces actes. Par M. D. S. B. (Paris 1685, 12º). L’ouvrage contient également la Plainte de l’Assemblee generale du clerge de France, contre les calomnies, injures, et faussetez, que les pretendus reformez ont repandues et repandent tous les jours dans leurs livres & dans leurs preches, contre la doctrine de l’Eglise, portee au roy par le clerge en corps, le XIV. juillet M. DC. LXXXV, à laquelle Jurieu devait répondre par ses Réflexions sur la cruelle persécution que souffre l’Eglise réformée de France, et sur la conduite et les actes de la derniere assemblée du clergé de ce royaume, avec un examen des prétenduës calomnies dont le clergé se plaint au roi dans sa profession de foi en deux colomnes (1685, 12°) : voir p.86-164. Bayle avait recensé ce dernier ouvrage dans les NRL de novembre 1685, art. IV.

[12] Le tout premier article des NRL, mars 1684, fut consacré à l’ouvrage d’ Antonius van Dale, De Oraculis veterum ethnicorum, dissertationes duæ : quarum prior de ipsorum duratione ac defectu, posterior de eurumdem auctoribus (Amsterdam 1683, 8°). Sur l’auteur, voir Lettre 227, n.25, et J.I. Israel, Les Lumières radicales, p.409-429.

[13] Georges Moebius (1616-1697) avait publié un ouvrage devenu classique sur les oracles grecs : Tractatus philologico-theologicus de Oraculorum origine, propagatione et duratione, etc. (Lipsiæ 1657, 4°), dont une deuxième édition parut en 1660 ; en 1685, il fit paraître une édition révisée, qui visait à réfuter les arguments de van Dale : Tractatus philologico-theologicus de Oraculorum origine, propagatione et duratione, etc. cum vindiciis adversus D. Anton Van Dale, nunc ad multorum desiderium, tertia vice editus (Leipzig 1685, 4°) ; cette édition connut une traduction hollandaise : Reden-lievende God-geleerde verhandeling […] in der heydensche Orakelen (Rotteram 1687, 8°). Bayle rend compte de l’ouvrage de Moebius dans les NRL de juin 1686, art. VI. Voir aussi Acta eruditorum, 1685, p.375, M. Evers, « Die Orakel von Antonius van Dale », et J.I. Israel, Les Lumières radicales, p.413-414.

[14] Après une première édition parisienne de 1669, cet ouvrage de Gilles Ménage connut une nouvelle édition sous le titre : Le origini della lingua italiana. Colla giunta de’modi di dire italiani raccolti e dichiarati dal medesimo (Genève 1685, folio). Sur la part de Minutoli dans l’impression de cet ouvrage chez Pierre Chouet à Genève, voir Lettre 193, n.5. Un compte rendu devait paraître dans les NRL en février 1686, art. III, et dans le JS du 27 mai 1686.

[15] Sur cet ouvrage de Jean Le Clerc, Sentimens de quelques théologiens de Hollande et sur le compte rendu de Bayle dans les NRL, juillet 1685, art. VII, voir Lettres 441 et 443. Le nouvel ouvrage de Richard Simon venait de paraître chez Reinier Leers : Réponse au livre intitulé « Sentimens de quelques théologiens de Hollande sur l’« Histoire critique du Vieux Testament », par le prieur de Bolleville. Outre les réponses aux théologiens de Hollande, on trouvera dans cet ouvrage de nouvelles preuves et de nouveaux éclaircissemens, pour servir de supplément à cette « Histoire critique » (Rotterdam 1685, 4°) ; il fut annoncé par Bayle dans les NRL, octobre 1685, cat. i, et fit l’objet d’un compte rendu approfondi en novembre 1685, art. VIII.

[16] Voir la Gazette, nouvelle de Venise du 27 octobre 1685 : « On a receu confirmation de la prise de Calamata et de Zarnata [...] Le 12 de ce mois, le Te Deum fut chanté en l’Eglise ducale de Saint-Marc, en action de grâces de ces nouveaux avantages remportez sur les Turcs... » ; nouvelle de Cologne du 6 novembre 1685 : « On a eu avis par un courrier extraordinaire, que le comte de Thékéli a esté arresté à Waradin, par le Bacha : que la ville de Cassovie s’est rendüe au comte de Caprara : et que Zolnok a esté abandonné par les Turcs. » Tout au long du mois de novembre 1685, les nouvelles de Venise, de Vienne et de Livourne rapportent la défaite des Turcs.

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