Lettre 487 : Henri Justel à Pierre Bayle

[Londres,] le 4 decembre [16]85

Monsieur Sartre allant en Hollande [1], je n’ai pas voulu le laisser partir sans vous asseurer de la continuation de mes services et vous demander des nouvelles de votre santé. Nous lisons toujours avec plaisir et avec admiration les Nouvelles de la république des lettres qui ont l’approbation de tous les honnestes gens.

Les malheurs de la France et les mauvais jours m’ont empesché d’aller à l’Académie [2] et de voir les curieux et les scavans, c’est pourquoy je ne vous dirai rien qui soit digne de vous. On imprime à Oxford un Traitté d’ Origene sur l’oraison dominicale [3], [et sur] L’Estat de l’Eglise grecque par Mr Smith qui respond au Pere Simon, et qui deffend Cyrille Lucar [4]. Ce traitté là sera curieux. La liturgie de l’Eglise anglicane a esté traduite en italien [5]. On travaille à un Dictionariu[m] gothicum et saxonicum [6] et à une Catena patrum in Matthæum [7]. Vous aurez oui dire que Mr Baillet a fait imprimer un ingenium qu’il a faict des scavans et Opuscula Athanasii [8]. Je ne doute point que vous n’ayez l’ Index expurgatoire ou la table des livres des protestans deffendus depuis peu [9]. Obligez moy de me mander si un de vos ministres travaille à l’histoire de l’estat de ceux de la Religion en France jusques à la révocation de l’edict de Nantes [10]. On sera bien aise de voir ce traitté là qui sera utile afin qu’on sache à l’avenir qu’il y a eu des protestans en France. Il seroit à souhaitter que l’ autheur gardast des mesures et qu’il n’outrast pas les choses. J’ay appris avec un deplaisir sensible qu’il s’estoit emporté dans un de ses sermons [11]. Ses amis devroyent / travailler à le porter à la moderation et à fuir toute sorte d’emportement ce qui ne produit pas l’effet que doit faire un bon ouvrage. Je vois de temps en temps Monsieur Paets [12] qui est tres raisonnable. Il y a quelque temps que je ne l’ai pas veu. C’est un de vos amis et qui v[ous] faict justice. Je serois bien aise de scavoir si le s[ieu]r de Leers travaille à la Bible que le P[ère] Simon a entrepris de donner au public [13]. Son patron est toujours en prison et on croit qu’on pourra luy faire son procez encore une fois [14]. On nous a dit qu’il y avoit quantité de Francois en Hollande qu’ils ont preferé[e] à l’Angleterre quoy qu’il y en ait un nombre assez considerable. Mr Vossius a respondu encore au Pere Simon [15] : mais il ne nous donne que des conjectures mal fondées et ne raisonne point. Tous ces messieurs debitent comme des veritez toutes leurs pensées qui n’ont aucun fondem[en]t certain.

Si vous voulez bien m’ecrire, je vous prie de mettre votre lettre dans une enveloppe et sur ceste enveloppe ceste addresse [ :] à Monsieur Monsieur Cooke sec[rétai]re à Witheal [16]. Vous mettrez mon nom sur la lettre que vous m’ecrirez et qui sera dans l’enveloppe. Je suis Monsieur vôtre tres humble et tres obeissant serviteur Justel

A Monsieur/ Monsieur Bayle/ professeur en philosophie/ A Rotredam

Notes :

[1] Jacques Sartre (vers 1645/1650-1713) avait fait ses études à Puylaurens en même temps que Bayle et ils s’étaient ensuite croisés à Genève (Stelling-Michaud, i.226). Sartre avait été aussi condisciple de Charles Le Cène et un de ses accusateurs dans l’affaire du pajonisme : voir Douen, La Révocation, i.356, 361. Consacré en 1677 et ministre à Montpellier en 1681-1682, il fut ensuite chassé de la ville et s’exila à Londres en avril 1684, portant une lettre de recommandation de Jean Claude. Il fut réordonné selon le rite anglican par l’évêque de Londres, Henry Compton, le 1 er août 1684, et obtint sa naturalisation le 21 janvier 1685. En mai 1688, il devait obtenir une prébende à Westminster, et en 1704, il épousa la sœur d’ Addison. Si Sartre s’est bien rendu à Rotterdam – ce que l’on peut conjecturer puisque Bayle a bien reçu la lettre que Justel lui avait confiée –, il n’est pas impossible qu’il ait eu l’occasion d’y rencontrer Pierre Jurieu. Cette première rencontre, qui ne peut malheureusement être établie avec certitude faute d’indices extérieurs, a pu inciter le théologien à exploiter le témoignage de Sartre en 1691 pour accuser Bayle de s’être « débauché » à Toulouse au point de devenir papiste : Courte revue des maximes de morale et des principes de religion de l’auteur des Pensées diverses sur les comètes et de la Critique générale de l’Histoire du calvinisme de Maimbourg, p.7, OD v.2, p.399.

[2] L’« Académie » à Londres, c’est-à-dire la Royal Society.

[3] Voir Origène, De Oratione, [grec et latin] (Oxoniae 1680, 12° ; nouvelles éditions en 1685 et 1686). Il s’agit apparemment de l’édition établie par John Fell, évêque d’Oxford : voir Lettre 599, n.5, 601, n.4.

[4] Thomas Smith, An Account of the Greek Church, as to its doctrine and rites of worship ... To which is added, an account of the state of the Greek Church under Cyrillus Lucaris, Patriarch of Constantinople, with a relation of his sufferings and death (London 1680, 8°). L’auteur était fellow du collège de Magdalen – collège catholique – à Oxford ; il répondait à Richard Simon, La Créance de l’Eglise orientale, sur la transubstantiation, avec une réponse aux nouvelles objections de M. Smith : où l’on fait voir que Cyrille Lucar, patriarche de Constantinople, qu’il honore du titre de saint martyr, a été un imposteur (Paris 1687, 12°). Sur cette polémique savante, voir Lettre 567, n.8.

[5] Voir William Bedell (traducteur), Il libro delle preghiere publiche ed amministrazione de’ sacramenti : ed altri riti e cerimonie della Chiesa, secondo l’uso della Chiesa Anglicana ; insieme col Saltero overo i Salmi di David, come hanno da esser recitati nelle chiese. E la forma e modo di fare, ordinare e consacrare vescovi, presbiteri e diaconi (Londra 1685, 12°).

[6] Il s’agit sans doute de l’ouvrage de Franciscus Junius (François Du Jon, le fils), Gothicum glossarium, quo pleraque Argentei Codicibus vocabula explicantur, atque ex Linguis cognatis illustrantur : Praemittuntur ei Gothicum, Runicum, Anglo-Saxonicum, aliaque alphabeta (Amstelædami 1684, 4°) publié pour la première fois en 1665 avec les évangiles gothique et anglo-saxon également édités par Junius.

[7] Malgré sa date peu récente, il s’agit peut-être du Symbolarum in Matthaeum tomus prior, exhibens catenam Graecorum Patrum unius et viginti, nunc primum editam ... Petrus Possinus ... ex antiquissimis membranis eruit, Latina interpretatione, & scholijs illustravit, librumque addidit, De concordia Evangelistarum in genealogia Christi. Symbolarum in Matthaeum tomus alter, quo continetur catena Patrum Graecorum triginta ... interprete Balthasare Corderio (Tolosæ 1646, 1647, folio, 2 vol.).

[8] Adrien Baillet, Jugemens des sçavans sur les principaux ouvrages des auteurs (Paris 1685-1686, 12°, 9 vol.). Nous n’avons su identifier les Opuscula Athanasi que Baillet aurait contribué à imprimer.

[9] Il peut s’agir soit des Arrests du Parlement [des 29 août et 6 septembre 1685] et Ordonnances de… l’archevesque de Paris [du 1er septembre 1685,] portant la deffense et suppression des livres hérétiques, avec l’Édit du Roy portant deffenses de faire aucun exercice public de la Religion prétendue réformée dans son Royaume. Registré en Parlement… le 22 octobre 1685 (Paris 1685, 12°) (avec le Catalogue des livres condamnés), soit de l’ouvrage de Daniel Francke, Disquisitio academica de papistarum indicibus librorum prohibitorum et expurgandorum : in qua de numero, autoribus, occasione, contentis, fine, damnis & jure indicum illorum disseritur, ut vicem LL.CC. sustinere, in illam referri commodè possit, quicquid uspiam occurret de librorum prohibitione aut depravatione. Praemissa est Cl. Arnoldi ad autorem epistola ; adjectique sunt indices locupletissimi autorum (Lipsia 1684, 4°).

[10] L’ Histoire de l’édit de Nantes va être dressée et publiée par Elie Benoist : voir H. Bost, Ces Messieurs de la RPR (Paris 2001), chap. IX. Or le pasteur de Delft n’a pas conçu lui-même ce projet ; il en a hérité d’ Abraham Tessereau , un protestant d’origine rochelaise qui, grâce à ses fonctions de secrétaire du roi de 1653 à 1673, avait réuni une précieuse documentation (Haag, ix.356). Cet ancien de Charenton s’était retiré en Hollande à la Révocation et avait emporté avec lui les éléments grâce auxquels il comptait écrire cette histoire, mais il allait mourir en 1689, sans avoir mené à terme son projet. On savait, au Refuge, que ce projet était en cours : dans La Plainte des protestans, cruellement opprimez dans le royaume de France (Cologne 1686, 12°), Jean Claude annonce une « relation exacte et particulière » (p.6) ; Bayle y fait du reste allusion dans ses NRL (mai 1686, art. IV). Mais il semble que Justel attribue plutôt ce projet à Jurieu (voir note suivante).

[11] Jurieu s’est vraisemblablement enflammé contre la politique anti-protestante de la France dans l’un de ses sermons consécutifs à la Révocation, mais les sources ne permettent pas de savoir duquel il est ici question.

[12] Sur la mission d’ Adriaan Paets père en Angleterre, voir Lettre 440, n.1. Le patricien hollandais avait fait état de sa rencontre avec Justel, bibliothécaire du roi (Lettre 440, p.429). Paets était mort le 8 octobre 1685, ce qui explique que Justel ne l’ait pas vu depuis « quelque temps ».

[13] Bayle avait annoncé ce projet de Bible polyglotte dans les NRL à l’occasion de la publication de deux ouvrages programmatiques de Richard Simon : Novorum Bibliorum Polyglottorum Synopsis (Utrecht 1684, 8°), octobre 1684, art. XIII, puis Ambrosii ad Origenem Epistola, de Novis Bibliis Polyglottis (Utrecht 1685, 8°), janvier 1685, art. IX. Dans le second article, Bayle indiquait que Leers était l’un des libraires susceptibles de recueillir les avis des savants à propos de cette Bible polyglotte : voir Lettre 416, n. 5.

[14] La phrase de Justel est allusive et obscure. Il ne semble pas qu’il se réfère ici à un « patron » de Reinier Leers ni de Richard Simon, que Justel avait connu à Paris avant son départ en Angleterre : il revient plutôt, semble-t-il, à Adriaan Paets et le « patron » en question serait le représentant à Londres de la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales, inculpé après l’attaque néerlandaise contre le port de Bantan dans l’île indonésienne de Java : voir Lettre 440, n.1.

[15] En 1686, Isaac Vossius fit paraitre à Londres, Isaaci Vossii observationum ad Pomp. Melam appendix. Accedit ejusdem ad tertias P. Simonii objectiones responsio. Subjungitur Pauli Colomesii ad Henricum Justellum epistola (Londini 1686, 4°).

[16] Depuis plusieurs années déjà, Justel donne cette même adresse à Bayle : voir Lettre 271, p.116.

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