Lettre 491 : M. Vantier à Pierre Bayle

A Lille le 23 decembre 1685

Il est arrivé icy depuis peu de jours un accident qui donne bien matiere d’etudier à nos medecins [1]. Le s[ieu]r Des Marets gendarme, estant tombé malade au mois de may dernier, fut porté à l’hôpital Comtesse, qui tire son nom de Jeanne, comtesse de Flandre, fille de Bauduin empereur de Constantinople, qui en a esté la fondatrice. Cet homme se plaignoit d’une douleur aigue au bas ventre dans la region de l’hypogastre avec • humeur, inflammation et pulsation accompagnée de fievre, tous accidents qui denotoient un abces, et qui donnerent sujet à Mr Hachin, et à maistre Jude Gellé medecin et chirurgien de cet hôpital [2] de luy faire une ouverture cinq ou six doigts au dessous du nombril, d’où il sortit du pus en tres grande quantité, et sentant fort mauvais, qui continua de couler plusieurs mois, et qui enfin causa la mort de ce gendarme, au commencement de ce mois. Il y avoit quelques semaines que ces Mrs s’etoient apperçus que l’urine sortoit avec le pus, par la playe qu’ils avoient faite au bas ventre, d’où ils jugerent que la vessie et les ureteres devoient estre excoriés par le long sejour que le pus avoit fait dans la capacité du bas ventre. Le desir de connoitre la cause de cet accident les porta à faire la dissection de ce corps. Ils trouverent l’omentum ou la coeffe gangrenée, mais les intestins sains et entiers aussi bien que le roignon droit mais l’uretere du mesme coté descendant vers la vessie ulcerée et remplie du pus, et ce qui les surprit, fut que descendant un peu plus bas ils trouverent une epingle attachée au dit uretere chargée de matiere tartareuse qu’ils ne douterent point avoir esté la cause de tous les accidents cy dessus mentionnés[.]

Un corps etrange de la nature de celuy cy, trouvé dans une partie aussi eloignée de l’estomach qu’est l’uretere, ex[c]ita la curiosité de nos plus sçavans medecins pour trouver le chemin qu’il luy a falu faire pour y parvenir. Ils se souvinrent / d’avoir veu parmy les observations d’ Hildanus, d’ Hortius, de Tulpius, et de Schenkius [3], que diverses personnes ont quitté* des trousseaux de cheveux par les urines, que Bartholin [4] rapporte qu’un homme ayant pris des pilules pour se purger, il en rendit une par la méme voie que d’autres ont rendu des grains d’anis, un autre une aiguille et de la paille d’orge, un autre un petit os, qu’un autre ayant souffert quatre jours durant beaucoup de mal, causé par une suppression d’urine, rendit un noyau de prune entouré d’une matiere sablonneuse avec une grande quantité d’urine, et qu’il rapporte sur la foy d’ Olaus Borrichius, qu’un homme ayant mangé des oiseaux qui avoient esté tirés avec de la semence de plomb, il en avoit rendu par les urines.

Il y a sans doute bien des gens, qui douteront de la verité de toutes ces observations, et qui les attribu[e]ront à des malades imaginaires et à des medecins trop credules et faciles à se laisser tromper. Il n’y a point icy de malade imaginaire, et le medecin et le chirurgien qui ont trouvé cette épingle dans le corps du gendarme, qu’ils ont montré à tous les curieux qui ont voulu la voir, sont trop honnestes gens pour n’etre pas crûs sur leur parole. Ainsi le fait estant d’une entiere certitude, il ne reste plus qu’à trouver le chemin que cette epingle doit avoir fait pour estre parvenue jusques à l’uretere. Il est bien difficile de le concevoir, soit dans l’hipotese des anciens medecins soit dans celle des nouveaux, car elles sont toutes deux exposées à un grand nombre d’objections auxquelles il n’est pas aisé de donner solution.

Les Anciens ont crû que la viande étant portée dans l’estomach s’y change en chile par une concoction, qui s’en suit dans ce lieu là et y estant deçendu dans les intestins, il est attiré par les veines mesoraiques d’où il est porté dans la veine porte / et de là au foye pour y estre changé en sang, qui se distribue par la veine cave dans toutes les parties du corps, que la veine emulgente reçoit la partie du sang la plus sereuse pour estre portée dans les roignons où par une faculté particuliere la serosité est poussée dans le bassin et par les ureteres dans la vessie où elle prend le nom d’urine. L’epingle a eu bien du chemin à faire dans cette hipothese là, et il est bien difficile de concevoir comme elle ne s’est pas arestée en tant de lieux par où elle a dû passer.

Mais il y a encore bien plus de difficultés à trouver ce chemin dans l’hipothese des Modernes, quoy qu’elle paroisse plus raisonnable et plus conforme aux experiences. Ils tiennent communement que la viande estant deçendue dans l’estomach et reduite en chile par la fermentation, ce chile est porté dans les intestins par un mouvement peristaltique, et par un pareil mouvement des intestins dans les vaisseaux [lactés] d’Assellius [5], puis dans le pancreas du mesme autheur qui est au milieu du mesentaire et de là par plusieurs conduits dans le reservoir de Pecquet [6], puis par le conduit thoracique dans la veine jugulaire, de là dans la veine cave puis par l’oreille droite du cœur dans son ventricule droit, de là par l’artere pulmonale, et toute la substance des poulmons dans la veine pulmonaire, pour estre porté par l’oreille gauche du cœur dans son ventricule gauche et de là dans la grande artere, pour estre repandu dans toutes les parties du corps[,] et selon la pensée de ces Modernes, le sang le plus sereux est porté de la grande artere aux roignons par l’artere emulgente*. /

A la verité il est encore plus difficile de concevoir suivant cette hipothese, comme l’epingle peut avoir fait tout ce grand et long circuit, non seulement en descendant, mais mesme en montant, et en passant par des parties telles que le cœur, les poulmons et les roignons, principalement par les poulmons dont la substance est si tendre, qu’il est presque impossible de s’immaginer comme une epingle peut y avoir passé sans s’y arrester et la dechirer.

Cependant c’est un fait constant, que l’epingle s’est trouvée dans l’uretere, et s’il est impossible de concevoir comme elle peut y estre entrée par les deux voyes marquées cy dessus, il faut bien dire que la nature luy a ouvert des passages qui nous sont inconnus. On espere que notre siecle qui est si heureux en nouvelles decouvertes, fera encore celle cy, à quoy l’on prie les anatomistes de travailler. •

Notes :

[1] Cette lettre de Vantier, médecin de Lille, paraîtra dans les NRL, janvier 1686, art. V. Nous ne saurions identifier plus précisément l’auteur de la lettre ni M. de Plaintilles, qui signe une annotation manuscrite (voir note critique r).

[2] Nous n’avons su identifier plus précisément M. Hachin, médecin, ni maître Jude Gellé, chirurgien à l’hôpital de Lille.

[3] Voir Wilhelm Fabricius Hildanus (1560-1634), chirurgien à Cologne puis à Berne, auteur de Opera observationum et curationum medico-chirurgicarum quæ extant omnia (Francofurti 1682, folio) ; Johann Daniel Horstius, médecin, auteur de Physica Hippocratea, Tackenii, Helmontii, Cartesii, Espagnet, Boylei, etc. : aliorumque recentiorum commentis illustrata (Francofurti 1682, 4°) ; sur Nicolaas Tulp, voir Lettre 576, n.2 ; sur Johannes Schenkius, voir Lettre 570, n.3.

[4] Sur Thomas Bartholin, voir Lettre 90, n.27.

[5] Gaspard Aselli (ou Asellio, Asellius) (1581-1626), célèbre médecin italien, né à Crémone, servit d’abord comme chirurgien militaire et devint ensuite professeur d’anatomie et de chirurgie à Padoue. Il passa une grande partie de sa vie à Milan, et c’est pendant son séjour dans cette ville qu’il découvrit les vaisseaux lactés. Les vaisseaux lactés sont de petits conduits dispersés dans le mésentère (repli du péritoine reliant les anses de l’intestin grêle à la paroi postérieure de l’abdomen) et qui portent le chyle (résultat de la digestion dans l’intestin grêle, c’est un liquide blanchâtre) des intestins au réservoir de Pecquet (voir la note suivante). La découverte d’Aselli ne fut publiée qu’un an après sa mort par les soins d’ Alexandre Tallinus et de Settala (ou Septalius), médecins milanais et amis d’Aselli, dans un ouvrage intitulé De lactibus, sive lacteis venis, quarto vasorum mesaraicorum genere, novo invento (Milan 1627, 4°).

[6] Jean Pecquet (1622-1674), né à Dieppe, anatomiste, fut le médecin de Nicolas Fouquet et fut emprisonné à la Bastille avec le surintendant. Pecquet découvrit le « réservoir » qui porte son nom, et prouva le versement direct du chyle dans la veine sous-clavière gauche. Voir son ouvrage Experimenta nova anatomica quibus incognitum hactemus chyli receptaculum et ab eo per thoracem in ramos usque subclaviois vasa lactea deteguntur (Haderwick 1651, 12° ; Parisiis 1654, 8°), et Lettre 313, n.2.

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