Lettre 497 : André Terson à Pierre Bayle

A Amsterdam ce 8 janv[ier] 1686

Monsieur

Il y a deja bien longtemps que je veux me donner l’honneur de vous ecrire mais une raison plus forte à mon grand regret que toutes mes resolutions vient toujours m’en empecher, et je n’ay pas plutot pris la plume que je suis obligé de la laisser [1]. Je suis depuis quinze jours dans un accablement et dans une langueur que j’ay de la peine à comprendre moymeme, et cependant quelque extreme que soit mon mal je le souffrirois sans peine s’il ne m’eut privé jusqu’icy de la liberté de faire en vous ecrivant et mon devoir et mon inclination ; aujourd’huy cependant il faut que pour contenter mon ardeur je fasse un nouvel effort sur moymeme ; mais voila que je rencontre icy de nouveaux embarras, et que je n’ay guere moins de peine pour remüer mon esprit que j’en ay eu pour secoüer mon corps ; je me trouve tout gené quand je pense que je vay vous ecrire et quoy qu’il me semblat que j’avois mille choses à vous dire des qu’il faut commencer je ne sçay plus comment m’y prendre ; je vous avoües qu’en beaucoup d’occasions il m’est echappé de souhaitter d’etre bel esprit, mais sans doute je ne l’avois jamais souhaitté avec tant de passion que presentement. J’enrage que le Ciel ne m’ait fait cet honneur

Que ne suis je né bel esprit

Je fairois pour vous seul tout expres un ouvrage

Où l’univers entier apprit

Que Bayle ce fameux, ce divin personnage

Quoy qu’on die à son avantage

A du merite encor cent fois plus qu’on ne dit

Sur tout je vanterois cette ame genereuse

Dont je receüs tant de bienfaits /

Cette obligeante ardeur qui doit rendre à jamais

Votre memoire bienheureuse

Mais Monsieur quelque plein que je sois de ces choses[,] le Ciel ne m’ayant pas fait ce que je disois tantot, je suis obligé de me taire sur un sujet où je m’en • sent [ sic] de grandes tentations de parler mais quelque ardeur que je me sente dans l’ame, je me retiens. Je n’ose porter la main à l’encensoir, et malgre tous ces mouvemens d’admiration et de recognoissance qui remplissent mon cœur, je m’impose silence sur votre sujet : laudes timens culpa deterere ingeni [2] ; j’avoüe que je me fais là dessus une grande violence et que j’ay bien de la peine à reprimer la fougue de mon zele et à retenir tous ces transpor[t]s qu’il m’inspire :
Tantot par ces transports je veux me signaler,

Tantot je m’impose silence,

Et ma crainte toujours vient icy reculer

Tout ce que mon ardeur commence ;

Pensant aux grands bienfaits dont votre bienveillance

Me vint comme accabler

D’abord pour vous loüer ma muse me devance

Mais aussi vous louant je crains de ravaler

Votre merite et ma recognoissance

Et par une sage prudence

Je me tais seulement de peur d’en mal parler.

Ne conemur tenues grandia [3], me dis je en moymeme ; cependant Monsieur voila ma recognoissance qui va souffrir beaucoup si je ne dis rien du tout de la bonté dont vous m’avez deigné combler ; que je flatte doucement mon cœur quand je pense à cette ardeur officieuse*, à cette genereuse bonté que vous me temoignates pendant le peu de temps que j’eus le bonheur de vous voir. J’y pense avec plaisir, mais en meme temps avec confusion ; et qu’y avoit il en moy qui put m’attirer tant d’ honetetés* d’une personne comme vous ? ah ! Monsieur qu’il me soit icy permis de loüer en vous cet excés de bonté qui vous faisant descendre du haut de vousmeme, vous fit entrer si avant dans tous mes interets : non mihi si linguæ centum sint oraque centum [4]. Je ne sçaurois asses vous exprimer tous les mouvemens de recognoissance que cette bonté fit naitre dans mon ame : / de quelles nouvelles chaines • me suis je • senti attacher à vous ? quam suaviter me allexisti [5] ? Asseurement Monsieur vous n’etes pas de ces grans homme qui ne veulent etre veus que de loin plus on vous voit de pres et plus on vous admire et plus on vous aime et ce n’est pas sans doute pour des gens de votre espece que ce proverbe a eté fait : major e longinquo reverentia [6] ; mais aussi quel homme avant vous scut reunir tant d’elevation dans l’esprit avec tant de douceur dans le cœur ? Certes c’est pour former des gens de cet heureux temperament que la nature a besoin de se preparer longtemps.

Il faut po[ur] les trouver courir toute l’histoire, • et lors qu’on est assés heureux pour en trouver un ah ! sans doute exclamare libet, populus quod clamat Osyri invento [7].

Vous voila donc Monsieur un homme rare en toutes manieres. Quel plaisir ne me fai je pas de le publier partout, et de meler ma foible voix à celle de tant de gens qui font à qui mieux mieux pour vous loüer ! Que s’il arrive quelquefois que quelque esprit inquiet ose en ma presence critiquer quelque chose dans vos ouvrages il faut voir comme je m’echauffe sur la matiere, aujourd’huy meme m’etant trouvé avec certaines gens vervecum in patria crassoque sub äere natis [8] et qui cependant vouloyent à votre egard s’eriger en censeur, je vous avoue que je n’ay pas eu assés de patience pour m’empecher de leur dire que ce n’etoit pas à eux à juger de ces matieres : oui Monsieur j’enrage circa bile tumet jecur [9], quand je voy ce profane populaire se meler de blamer des choses qu’il ne comprend pas car s’il les comprenoit il ne les blameroit pas : l’un me dit que vous ecrivés trop cavalierem[en]t, l’autre se pleint que vous extenez [10] nos persecutio[ns] de France, et tous me font pitié lors qu’ils n’excitent pas ma colere, id præcise vituperant quod ego laudo, quod plerique mirantur [11] mais Monsieur tout cela ne vous fait pas grand mal, sicut istorum laudibus famae tuæ nihil addi, sic et vituperiis nihil detrahi potest [12] ; ce sont des gens qui jettent des fleches contre le soleil, et je suis seur qu’à l’exemple de cet astre vous ne vous detournerés pas po[ur] cela de votre course. Un homme comme vous hæc omnia securus ab alto videt [13]. Il va toujours son train nec sumit aut ponit secures arbitrio popularis auræ [14][.] / Avoüons le cependant, Monsieur, c’est une etrange et bien haissable bete que ce vulgaire ignorant : odi profanum vulgus [15], et sans doute ce poete avoit raison de luy faire cette declaration dans une preface

Ce n’est pas pour toy que j’ecris

Indocte et stupide vulgaire

Ce n’est que pour les beaux esprits

Je serois marri de te plaire [16].

Mais, Monsieur, je m’apperçoy que ma lettre • pourroit bien vous devenir ennuyeuse en devenant plus longue, et d’ailleurs je fay reflexion que tous les momens que je vous vole sont des momens pretieux, des momens que je vole au public[.] Ergo ne in publica commoda peccem [17]. Je vay finir sans aucun detour en vous asseurant que je suis avec tout le zele et tout l’attachem[en]t possible

Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur

  Terson

Si Mr Rivals [18] n’estoit pas aussi fatigué qu’il l’est, il vous ecriroit, il vient d’arriver et je vay me decharg[er] sur luy d’une grande partie des obligations que je vous ay.

Notes :

[1] André Terson (?-1709), frère cadet de Jean Terson, que Bayle avait connu à Puylaurens et qui avait abjuré en 1681 (voir Lettres 135, n.11, 194, n.12), avait lui aussi étudié la théologie à Puylaurens. Proposant en 1685, il se réfugia aux Pays-Bas et, d’après la présente lettre, on comprend que Bayle l’a soutenu lors de son passage à Rotterdam. Terson deviendra ministre à Hoorn en 1693, puis à Rotterdam en 1702 ; il restera en relation avec Bayle jusqu’à la mort du philosophe en 1706. Sur lui, voir Lettre 135, n.11.

[2] « craignant de diminuer mes louanges par défaut de talent », voir Horace, Odes, I.6.11-12 : « Laudes egregii Caesaris et tuas / Culpa deterere ingeni. »

[3] « ne tentons point, faibles que nous sommes, ces sujets sublimes ». Horace avait écrit : nec conamur tenues grandia : « et nous ne tentons point … » Terson fait de la dernière d’une série de constatations une simple injonction générale. Voir Horace, Odes, I.6.5-9.

[4] « même pas si j’avais cent langues et cent bouches », Virgile, Bucoliques, II.43 et Hostius, Belli Istriaci, II, imité de Homère, Iliade, ii.489 : « dix langues, dix bouches ». C’est Macrobe, Saturnales, VI.3, qui nous donne ces renseignements.

[5] « avec combien de charme vous m’avez attiré ». Source de la citation non identifiée.

[6] « le respect s’accroît avec l’éloignement », voir Tacite, Annales, i.47.

[7] « on se plaît à élever les acclamations que pousse le peuple quand Osiris est retrouvé ». Voir Juvénal, Satires, viii.28-29 : « Quand était trouvé un nouvel Apis, c’est-à-dire un taureau qui représentait Osiris, le peuple criait : “Nous avons trouvé, nous nous réjouissons” ».

[8] « nés dans la patrie des moutons et sous un air épais ». Juvénal, Satires, xx.50. Juvénal écrit nasci.

[9] « le foie enfle autour de la bile ». Voir Horace, Odes, I.13.4, où on lit : fervens difficili bile jecur.

[10] Néologisme pour « étendre », « exagérer ».

[11] « ils censurent précisément ce que je loue, ce que la plupart des gens admirent. » Source de la citation non identifiée.

[12] « de même que leurs louanges n’ajoutent rien à votre renom, de même leur censure ne peut rien y enlever ». Source de la citation non identifiée.

[13] « impassible, il voit toutes ces choses de haut », écho peut-être des vers 207-208 du Pharsale de Lucain : sedit securus ab alto spectator.

[14] « [la justice] n’a point à prendre et à déposer les haches au gré du souffle populaire » : Horace, Odes, III.2.19-20.

[15] « je hais le profane vulgaire », Horace, Odes, III.1.1.

[16] Voir Desmarets de Saint-Sorlin, Les Visionnaires, comédie (Paris 1638), p.9 : « Ce n’est pas pour toy que j’escris / Indocte et stupide vulgaire / J’escris pour les nobles esprits / Je serois marry de te plaire. »

[17] « donc il ne faut pas que je pèche contre l’intérêt public », voir Horace, Epîtres, II.1.3.

[18] Elie Rivals avait été condisciple de Jacob Bayle à Puylaurens et avait poursuivi ses études de théologie à Genève entre 1666 et 1668. A son retour en France, il devint pasteur de Calmont, et en 1673 de Puylaurens. A la Révocation, il s’exila aux Pays-Bas. Comme nous l’apprenons par la remarque de Terson, Rivals vient d’arriver à Amsterdam, où il restera et mourra en 1692 : sur lui et sur son oncle Laurent Rivals, pasteur de Saverdun, mort en 1679, voir Lettre 1, n.2.

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