Lettre 498 : Andreas Arnold à Pierre Bayle

[Nuremberg, le 8 janvier 1686]

Lettre écrite de Nuremberg le 8 janvier 1686 à l’auteur de ces Nouvelles, par M. Arnoldus, pour servir de réponse à ce que nous avons publié dans l’article IV de juillet 1685 touchant un manuscrit qu’il attribuë à s[aint] Athanase.

J’ai vû sans beaucoup de peine, Monsieur, dans le journal de Leipsic, le jugement de votre ami sur le livre que j’ai publié [1], car je vois agréablement les avis des personnes doctes, dans la pensée qu’il m’en arrivera toûjours du profit. Je ne sais pas encore le nom de l’ami qui vous a écrit de Roüen, mais je conjecture que c’est le même qui a écrit contre M. Pearson, touchant les Epîtres de S. Ignace [2]. Vous m’obligerez beaucoup d’inserer ceci dans vos Nouvelles [3], puis qu’il est juste que je réponde quelque chose aux objections de ce savant homme.

[Réponse de M. Arnoldus à M. Basnage sur le Syntagma de s[aint] Athanase.] I. Je n’ai jamais dit que le Syntagma ne peut avoir été composé que par Athanase. Cela paroît clairement par ces paroles de l’Epitre dedicatoire, si quelqu’un nie que cet écrit soit un ouvrage de s[aint] Athanase, il ne pourra pas du moins nier qu’il ne soit ancien. L’état donc de la question est, si ce Syntagma peut être de s[aint] Athanase, archevêque d’Alexandrie. C’est ce qui m’oblige principalement à répondre.

II. Je ne vois pas encore que mes argumens sur cela concluent mal, car comment prouvera-t-on que le titre a été changé par un copiste ? Quel manuscrit produira-t-on qui soit absolument sans nom, ou qui en porte un autre que celui de s[aint] Athanase ? J’ai fait chercher d’autres exemplaires et à Rome et à Florence, mais il ne s’y en est trouvé aucun. Ainsi l’inscription de celui de M. Vossius [4] doit passer pour bonne, jusques à ce qu’on m’en montre une autre.

III. Je ne nie pas que je n’aye rapporté au 9. siecle les questions et les réponses du manuscrit de la bibliotheque royale : j’ai agi par tout de bonne foi. Or votre ami accuse d’ignorance sans aucune restriction le IX. siecle, ce qui ne semble pas bien, puis qu’on y trouve Joseph [5] archevêque de Thessalonique, frere de Théodore Studite [6] ; Théodore lui-même archimandrite très-savant ; Nicephore patriarche de Constantinople qui mourut en exil l’an 826 [7] ; Methodius surnommé Homologete [8] ; Pierre de Sicile [9] ; Anastase le bibliothecaire [10] ; le savant Photius [11] ; Simeon grand logothete surnommé Metaphrase [12], etc. J’ai en mon pouvoir un fragment de ces questions copié à Paris. Le prieur du monastere écrit au synode, qu’il n’a pas une entiere confiance aux moines, . Seroit-il bien possible que celui qui avoit des raisons de se défier des moines, auroit été assez mal habile, ou pour alleguer un ecrit supposé, ou pour l’admettre quand d’autres le lui alleguoient ?

IV. Je n’oserois dire qu’aucun auteur contemporain n’a fait mention du Syntagma, car comment le peut-on savoir, vû qu’il s’est perdu tant d’ouvrages des anciens ? Je serois bien-aise d’avoir sur cela un témoignage incontestable ou pour ou contre, afin qu’on sut de quel côté est la vérité. Et il ne faut pas s’étonner que s[aint] Athanase n’ait pas fait mention de ce livre dans ses autres ecrits, puisque dans son Epître aux Solitaires (tom. I. de ses Œuvres page 626 de l’édition de Commelin) [13] il prie qu’on ne publie pas ses ouvrages, étant fort éloigné de toute ambition, et il n’est pas nécessaire de citer un abregé dans le grand ouvrage.

V. Votre ami doute si au temps de s[aint] Athanase il y a eu des communautez de moines. Il me suffit que ce saint dans la vie de s[aint] Antoine fasse un dénombrement, non seulement des monasteres d’Egypte, et du grand desert, mais aussi de ceux et des , qui selon la version d’ Hoeschelius sont des couvents de religieuses [14]. Bien plus, s[aint] Gregoire de Nazianze dans l’eloge de s[aint] Athanase fait mention d’anachoretes et de cœnobites  : s[aint] Athanase a communiqué avec ceux-ci, et a reconcilié la vie solitaire avec la cœnobitique, .

VI. Le passage du Code Théodosien est inutile, car s[aint] Athanase dans la vie de s[aint] Antoine, p. 29 de l’édition d’Augsbourg [15], veut que les moines ne possèdent rien, , et d’ailleurs il y a bien de la difference de disposer de son bien avant ou après que l’on s’est fait moine.

VII. Je n’entens pas bien l’objection qui m’est faite touchant les dîmes, puis que j’ai avoué que du temps de s[aint] Cyprien on n’en donnoit pas. Mais la question est si les dîmes appartiennent à l’Eglise : c’est mon sentiment que j’emprunte de deux grands hommes, de Richard Montaigu au Traité des dîmes [16], et de M. l’évêque d’Oxford sur s[aint] Cyprien [17]. Et rien n’empêche que s[aint] Athanase ne redemande ce qui appartient à l’Eglise.

VIII. Pour ce qui regarde le Carême des moines appellé par saint Athanase, , le passage du Liv. 5 de Socrate ch.22 ne me préjudicie pas, car si cet Historien disoit que seulement de son temps ceux d’Alexandrie jeûnoient six semaines, votre savant ami feroit quelque chose, mais Socrate ne fait que rapporter les differentes manieres de l’observation du Carême. Et l’on doit aussi remarquer l’espace de temps, qui s’est écoulé depuis la mort d’ Athanase jusques à ce que Socrate ait écrit.

IX. Je ne vois pas dans le Syntagma que s[aint] Athanase ait interdit le mariage aux clercs, et les mots ne signifient pas cela. Pour entendre ce qu’ils signifient , il faut voir le canon 3 et 4 du concile de Carthage. Cependant il est fort vrai qu’ Athanase louë le celibat.

X. Je n’ai point trouvé que s[aint] Athanase ait écrit le 2. livre à Quirinus, mais c’est s[aint] Cyprien qui l’a écrit. •

Notes :

[1] Bayle avait rendu compte du S. Athanasii Archiep. Alex. Syntagma doctrinae ad clericos et laïcos (Paris 1685, 8°) d’ Arnold dans les NRL de juin 1685, cat. iii. Il avait inséré le mois suivant un « Extrait d’une lettre écrite de Rouen à l’auteur de ces Nouvelles pour montrer que l’écrit publié depuis peu par M. Arnold n’est pas de S. Athanase », par Jacques Basnage ( NRL juillet 1685, art. IV). Un extrait de cette lettre avait été traduit en latin et reproduit dans les Acta eruditorum (le « journal de Leipsic ») de novembre 1685, à la suite de l’article consacré au Syntagma doctrinae ad clericos et laicos publié par Arnold (p.509-511) : « Excerptum ex epistola Rothomago autori Novellarum Reipublicae Litterariae transmissa, qua ostenditur scriptum non ita pridem ab Arnoldo publici juris factum non esse Divi Athanasii. Traductum ex Novellis mensis Julii a. 1685 pag. 744 sqq. » (p.511-513). La citation de la lettre de Basnage, suivie de la traduction latine de la lettre de Silvestre, également parue dans les NRL de juillet ( Acta eruditorum, p.513-516), constituait pour Bayle une reconnaissance de légitimité d’autant plus grande que les deux extraits étaient précédés d’une introduction élogieuse : « Cæterum etsi nostrum de primo e tribus monumento, quod Athanasio vindicare clarissimo Vossio, ac editori Arnaldo visum fuit, judicium merito suspendimus : non possumus tamen non ex Novellis Reipublicae Litterariae, quae mense Martio superioris anni cœptae, in Hollandia Gallico sermone per mensium intervalla eduntur, huc transferre, quae de illo opusculo Vir, quisquis est, doctissimus censuit. Persuasum autem habemus, clarissimum Novellarum illarum Auctorem, cujus magnam variamque eruditionem non minus, ac ingenii acumen et elegantiam, stylique venustatem merito veneramur, ægre non laturum, si in eorum, qui Gallici sermonis ignari sunt, gratiam nonnulla ex iis Latine reddita, in Acta hæc nostra subinde derivemus ; eum in modum, quo ex celeberrimi Roquii Diurnus Parisiensibus, et Anglorum Transactionibus Philosophicis excerpere quædam, Latinoque sermone expressa Actis nostris inserere hactenus consuevimus. Sicuti vicissim, si quid in Actis hisce exhibetur, quod Gallice verti mereatur, et seu in Diurna Parisiensia, uti factum non semel fuit, seu in Novellas Reipublicae Litterariae Roterodamenses referri, quominus id fiat, non intercedimus ; illi etiam, qui Acta hæc nostra integra in Gallicam linguam traducere, non ita pridem Hagae Comitum, cœpit, minime succensentes. » (p.510-511). Bayle exprime sa gratitude aux journalistes de Leipzig en commençant par évoquer la lettre de Silvestre : « Les auteurs illustres des Acta eruditorum de Lepisic l’ont trouvée digne d’être inserée dans leur incomparable journal. Nous leur sommes fort obligez de l’honneur qu’ils nous veulent faire, d’adopter de temps en temps quelques-unes des choses que nous emploirons. Ils ont témoigné leur bon goût par le premier choix qu’ils ont fait, car il est tombé pour leur mois de novembre sur l’observation de M. Silvestre, et sur la lettre inserée dans les mêmes Nouvelles de juillet, touchant un vieux manuscrit publié par M. Arnoldus. Cette lettre est de M. Basnage, ci-devant fameux ministre de Rouën, et auteur d’une réponse aux Méthodes du clergé qu’on a extrêmement applaudie. » ( NRL janvier 1686, art. V : OD i.469b).

[2] Arnold se trompe en attribuant l’article critique de Basnage paru dans les NRL, juillet 1685, art. IV – article repris dans les Acta eruditorum, 1685, p.511 – contre ses propres travaux à l’auteur de la critique de Pearson, c’est-à-dire à Daniel de Larroque, qui avait publié en 1674 une défense de Daillé contre les critiques proposées par Pearson : voir Lettres 36, n.7, 68, n.13, et 258, n.20.

[3] Bayle publie cette réponse d’ Andreas Arnold à Jacques Basnage dans les NRL, mars 1686, art. II.

[4] Le titre donné par Vossius : S. Athanasii Archiep. Alex. Syntagma doctrinae ad clericos et laïcos : voir ci-dessus, n.1.

[5] Joseph Studite, archevêque de Thessalonique (mort v.833), frère de saint Théodore Studite. Il ne faut pas confondre Joseph Studite avec saint Joseph l’Hymnographe (810-883), qui a lui aussi habité Thessalonique.

[6] Saint Théodore Studite (759-826), grand réformateur monastique, auteur de catéchismes, de discours de spiritualité, de polémique contre les Iconoclastes, de poésie et de correspondance.

[7] Saint Nicéphore (v.758-829), patriarche de Constantinople qui mourut en exil, auteur surtout du Breviarium Nicephori (en grec) d’histoire byzantine de 602-770.

[8] Methodius (av.800-847) surnommé Homologète (le Confesseur), patriarche de Constantinople à partir de 842, auteur de quelques écrits, y compris un Éloge de S. Denys l’Aréopagite [grec et latin] (Paris 1562).

[9] Pierre de Sicile ( fl. 870) est un peu mieux connu sous le nom de Petrus Siculus ; voir DHC, art. « Pauliciens », rem. B., qui renferme l’essentiel de ce que nous savons ou croyons savoir sur lui. Comme Bayle le fait remarquer, Pierre de Sicile a écrit une Historia utilis et refutatio Manichaeorum vel Paulicianorum, publié par Matthaeus Rader, S.J. (1561-1634) sous le titre de Petri Siculi historia. Ex MS. codice bibliothecae Vaticanae, Graece cum Latina versione (Ingolstadii 1604, 4°).

[10] Anastase le Bibliothécaire (v.810-v.878), cardinal en 848, bibliothécaire du pape, auteur de commentaires sur le pseudo-Denys et probablement des articles sur les papes Nicolas I et Adrien II dans le Liber pontificalis.

[11] Sur Photius, voir Lettres 11, n.51, et 282, n.4.

[12] Siméon, grand logothète (chancelier) surnommé Métaphraste ( fl. 860), hagiographe et théologien byzantin, auteur d’un recueil de vies de saints intitulé Menologion, d’un intérêt surtout moral ou de piété.

[13] « Athanase, Épître aux Solitaires, t.1 de ses Œuvres, p.626, éd. de Commelin, prie qu’on ne publie pas ses ouvrages. » Nous n’avons pas pu localiser cette édition des Œuvres d’ Athanase. Celui-ci exprime cependant ce même souhait en terminant une lettre intitulée Epistola omnibus ubique monasticam vitam agentibus.

[14] David Hoeschel (1556-1617) était un helléniste allemand. Voir son édition de la Vita S. Antonii eremitae a D. Athanasio Graece scripta E Codice Boico nunc primum edita Cum Davidis Hoeschelii Augustani Interpretatione ac Notis (Augustae Vindelicorum [Augsbourg] 1611, 8°).

[15] Voir le titre complet de cet ouvrage à la note précédente.

[16] Richard Montague (1577-1641), évêque anglican – de Chichester en 1628, de Norwich en 1638 – fut un théologien polémiste qui rejeta toutes les positions extrêmes tant du côté du calvinisme que du côté du catholicisme romain. Cette modération lui valut de nombreuses condamnations, dont la mise à l’Index de ses ouvrages. Cependant, la protection du roi Jacques lui assura une certaine sécurité et lui permit de devenir chapelain de la chapelle royale. Nous n’avons su identifier le Traité des dîmes dont il est fait mention ici. L’ouvrage le plus connu de Montague est son Appello Cæsarem, a just appeale from two unjust informers (London 1625, 4°).

[17] John Fell fut l’éditeur en 1682 des œuvres de saint Cyprien sous le titre : Sancti Cæcilii Cypriani Opera recognita et illustrata per Joannem Oxoniensem episcopum. Accedunt Annales Cyprianici, sive, Tredecim annorum, quibus S. Cyprianus inter Christianos versatus est, brevis historia chronologice delineata per Joannem Cestriensem (Oxonii 1682, folio).

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