Lettre 500 : Alexandre Toussaint Limojon de Saint-Didier à Pierre Bayle

à La Haye le 10 e de jan[vier] 1686
Monsieur
Un voyage que j’ay fait de plus de dix jours m’a empéché de faire plus tost reponse à la lettre que vous m’avés fait l’honneur de m’escrire [1], je l’ay communiquée aujourdhuy à Monsieur l’ambassadeur qui m’a dit qu’il n’avoit parlé à Mons r Bosc de vostre Republique des lettres, que parce qu’il s’estoit trouvé present à Paris en un endroit où l’on faisoit sur cet ouvrage des reflexions pareilles aux termes dans lesquels il en a discouru avec Mr Bosc [2]. Du reste vous pouvés estre asseuré, Monsieur, que Monsieur le comte d’ Avaux [3] n’a eu d’autre dessein que de vous faire plaisir, je ne scaurois assés vous témoigner l’estime qu’il a pour vous, et en quels termes il parle de vostre merite / dans les occasions qui s’en presentent, il a trouvé tres raisonnable tout ce que vous m’avés fait l’honneur de me mander* sur ce sujet, et il ne voit pas que vous puissiez vous dépouiller de la qualité d’historien fidele et desinteressé [4], c’est une qualité si rare et si estimable qu’elle compose tout éloge qu’on peut faire d’un autheur d’un merite extraordinaire[.] Pour moy, Monsieur, je vous ay infiniment estimé par le premier ouvrage qui parut icy de vous, avant que j’eusse l’honneur de vous connoistre par vostre reputation, plusieurs personnes et quelques uns de vos amis en ont esté témoins ; • mon plus grand souhait seroit de pouvoir meriter vostre estime, et vostre amitié, et vous asseurer par mes services que je suis tres veritablement

Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur

  Sainct Disdier •

Notes :

[1] La lettre de Bayle à Alexandre Toussaint Limojon de Saint-Didier (1630 ?-1689) est perdue. Saint-Didier était écuyer et homme de confiance du comte d’Avaux, l’ambassadeur de la France en Hollande depuis la paix de Nimègue en 1678. Rappelons qu’en 1678, Adriaan Paets , le protecteur de Bayle, avait joué un rôle capital dans l’établissement de la Paix de Nimègue, dont il a négocié les termes, avantageux au commerce hollandais. Depuis cette date, Paets était devenu le principal représentant du parti républicain aux yeux de la diplomatie française et avait conduit des négociations contre les intérêts de Guillaume d’Orange, par l’intermédiaire du comte d’Avaux, visant à rétablir le régime antérieur à la « révolution » orangiste de 1672. Ce contexte politique permet de saisir la portée de la lettre de Saint-Didier à Bayle, qu’il flatte avec complaisance. Voir « L’Affaire Bayle ». La bataille entre Pierre Bayle et Pierre Jurieu devant le consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam (Saint-Etienne 2006), texte établi et annoté par H. Bost, introduction d’A. McKenna.

[2] Pierre Du Bosc, ancien pasteur de Caen, était devenu pasteur à Rotterdam en septembre 1685 : voir Lettre 10, n.21, et l’article que Bayle lui consacre dans le DHC, « Bosc ». On comprend que le comte d’Avaux a communiqué à Du Bosc (et par son intermédiaire à Bayle lui-même), sans doute à La Haye, la teneur des remarques flatteuses qu’il avait entendues, lors de son séjour à Paris, sur les publications de Bayle.

[3] Jean-Antoine II de Mesmes (1640-1709), comte d’Avaux, était le neveu de Claude de Mesmes (1595-1650), comte d’Avaux, conseiller d’Etat, ambassadeur à Venise, au Danemark, en Suède et en Pologne, ambassadeur extraordinaire à La Haye, plénipotentiaire à Munster (1644-1648), surintendant des Finances avec Particelli d’Emery en 1649, et fut lui-même oncle de Jean-Antoine III de Mesmes (1661-1723), premier président du Parlement en 1712. Jean-Antoine II fut conseiller au Parlement (1661), maître des requêtes (1667), ambassadeur à Venise (1672-1674), plénipotentiaire à Nimègue avec Colbert de Croissy (1676-1678), ambassadeur à La Haye (1678-1688 et 1699-1701), auprès de Jacques II en Irlande, à Stockholm (1693-1699) et conseiller d’Etat (1695) ; il participa aux préliminaires de la paix de Ryswick (1697). En tant qu’ambassadeur à La Haye, il entretenait des relations privilégiées avec Adriaan Paets (jusqu’à la mort de celui-ci en octobre 1685) et avec son parti « républicain », fidèle à la politique des frères de Witt , favorable à l’alliance avec la France, et hostile à la politique de Guillaume III d’Orange : voir H. Bost et A. McKenna, L’Affaire Bayle, op. cit., p.18-70.

[4] Il s’agit sans doute d’une allusion aux termes de la Préface des NRL, publiée en mars 1684, dans laquelle Bayle avait déclaré vouloir se garder de tout « partialité déraisonnable » dans ses comptes rendus des ouvrages de controverse. Depuis lors, les lecteurs catholiques accusaient volontiers le journaliste de Rotterdam de trop favoriser le « parti » des huguenots, et Bayle avait souligné de nouveau sa bonne volonté d’historien fidèle dans la Préface des NRL de janvier 1685. Dans ce contexte, sur un point qui lui tient passionnément à cœur, il a dû être particulièrement sensible aux compliments de d’ Avaux relayés par Saint-Didier.

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